et si beau ce bleu vivant
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Le titre de ce billet est un extrait d'une dédicace de Paul Valéry à Hélène Berr.
Sur un de ses livres, il lui avait écrit :
« Au réveil, si douce est la lumière et si beau ce bleu vivant ».
Comme c'est beau, non ?
un amoureux
un amoureux + un minuscule énergumène de presque un mois
2012
un amoureux + une petite fille qui pétille
♥
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// C'est l'hiver, mais c'est l'hiver plein de soleil, et c'est bon. / Demain, je vais au yoga avec ma copine Sofia, au y.o.g.a., tout arrive ! Et même que pour fêter ça, je me suis acheté un body chez American Apparel, et ça m'a fait penser très fort à ma maman, qui portait des bodys quand j'étais petite, et ça lui allait drôlement bien. / Un soir, Anouk est venue manger des crêpes avec nous, et puis on a laissé V. et B. à l'appartement et nous sommes allées entre soeurs à l'avant-première de L'amour dure trois ans, et la flamme de fierté dans ses yeux quand je lui ai dit que c'était grâce à ce blog qu'on avait été invitées, elle m'a chauffée le coeur (et le film, bah, je ne sais pas si c'était la présence à mes côtés de ses bientôt 16 ans pleins de fraîcheur, mais je ne l'ai pas trouvé si nul !). En sortant, tard dans la nuit, un gobelet de jus de papaye à la main, elle m'a longtemps parlé de ses histoires de coeur alors qu'on marchait dans Paris, on a beaucoup ri et je l'ai quittée dans le métro, alors qu'elle mettait sur ses oreilles et ses cheveux longs son casque violet en me disant et des bisous au Bertillon !. / Un autre jour, je rêvassais dans la ligne 8 lorsque j'ai vu Audrey entrer dans le même wagon que moi. J'aime vraiment beaucoup ces petits hasards de la vie. Du coup, on est allé faire un petit tour chez Merci alors qu'il faisait déjà nuit, on a papoté à tous les étages, j'ai trouvé la taie d'oreiller en lin que je voulais en soldes et je l'ai quittée dans le métro, alors qu'elle allait faire des courses pour un dîner festif en me disant je t'appelle bientôt ! / Pssst, ce serait chouette si vous alliez voter massivement pour elle juste ici, parce que ses carnets de voyage sont de vraies pépites qui me font rêver. C'est hyper simple et jusqu'à fin janvier. / Le soir, j'aime notre rituel à tous les trois, quand on rentre de la crèche. D'abord, une séance de rires & chatouilles & rugissements de tigre sur notre lit puis un bain puis le pyjama puis le dîner puis le brossage des toutes petites dents puis, avant que V. ne lise l'histoire du soir à sa petite fille chérie, il y a ce moment où Bertille est assise sur la table à langer, et où elle demande en pointant du doigt successivement son tigre des neiges, puis Jérôme, mon ourson de quand j'étais petite, puis sa poupée Rosechoco puis MonsieurChaussettes, la créature by Émilie, et où, successivement, elle les serre très fort dans ses petits bras et les embrasse en leur léchant la truffe. Je pourrais la manger tellement elle est mignonne. / On prévoit doucement nos vacances de cet été, et rien que la perspective des jours longs et chauds me fait frissonner d'envie. / En attendant, je savoure ce temps-là, ce ciel bleu, la buée qui sort de ma bouche quand je descends notre rue et que je salue tour à tour l'épicier, le couturier, le pizzaiolo, le vendeur de vélos, les balades que l'on fait V. et moi dans le parc avant d'aller la chercher le soir, l'excitation de rentrer chez soi et de faire chauffer une bonne soupe chaude. / J'ai passé une après-midi à customiser l'agenda offert avec un magazine début janvier, j'avais l'impression d'être revenue au lycée et vous savez quoi ? il ne ressemble à rien mais je le préfère aux Moleskine de ces dernières années ! / J'aime bien quand avec V. on chante très (très, très) fort les ououououuuu de Bohemian Rhapsody et que Bertille ouvre de grands yeux ronds pendant juste une seconde avant de retourner à ses occupations genre pfff ils sont vraiment timbrés, faisons comme si de rien n'était... / En ce moment, j'ai l'impression que les choses que l'on veut vraiment sont à portée de main, je n'avais jamais ressenti ça de ma vie, c'est fou comme ça me change. / On prévoit une ÉNORME fête fin février, mais je suis chargée de la playlist et j'ai vraiment besoin d'aide, dites, vous me donnez un, deux, ou vingt titres de chansons qui font vraiment vraiment danser ? Ce serait hyper sympa ! / Je file me coucher pour être en forme et finir de combattre ma vilaine angine, je vous souhaite un aussi joli janvier que le mien, que le nôtre. Demain, le soleil se lèvera à 08h36, il se couchera à 17h24, nous serons le mercredi 18 janvier 2012, et nous fêterons les Prisca. //
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à la peur qui te tient debout lorsque tout tombe



J'ai crié très fort quelque part vers Montparnasse, j'ai pleuré aussi, et le mascara que je venais de mettre a coulé sur mes seins, traces noires sur peau blanche, les passants me dévisageaient, tous, très bien habillés, tous, très élégants, tous, très dignes, et moi, l'échevelée, je les regardais, et je me disais que c'était la seule chose que je pouvais faire, regarder les passants passer, j'étais seule, on était presque déjà le jour d'après, et je pleurais bien trop fort pour faire autre chose, et puis il est arrivé, j'ai ouvert la portière, je crois qu'il m'a dit de mettre ma ceinture et il a roulé très très vite, si vite que je n'avais plus tellement envie de pleurer, on est arrivé aux Invalides, on est descendu de voiture et on a vu la Tour Eiffel se mettre à scintiller, il embrassait mes joues barbouillées de larmes, il faisait très froid et il n'arrêtait plus de m'embrasser, on a entendu les gens hurler, tous, hurler, il a murmuré bonne année mon amour, et j'ai trouvé ça incongru et drôle, j'ai arrêté de sangloter, il a dit que ce serait l'année de la réconciliation, de toutes les réconcilations, j'ai dit oui mais si doucement que je ne sais pas s'il a entendu, il m'a encore embrassé, on a guetté les feux d'artifice mais on ne voyait rien, rien sauf le scintillement de la carcasse noire de la Tour Eiffel, alors on est remonté dans la voiture et 2012 a commencé.
Les premières heures de la nouvelle année, on les a passées blottis sous notre couette avec du champagne et un saladier de pop-corn, à regarder Maman j'ai raté l'avion ; on a vu que le film datait de 1990, et on s'est dit que c'était impossible, quand même, qu'on l'ait vu à sa sortie, on n'avait que deux ans. Le lendemain, on a fait des photos d'amoureux dans la cuisine en buvant du thé vert à la rose puis on est retourné se blottir sous la couette. Bien plus tard, nous sommes allés chercher B. Ma mère lui donnait une compote quand nous sommes arrivés, et pendant longtemps, elle a fait mine de ne pas nous voir. J'ai aimé ça, qu'elle ne nous regarde pas, qu'elle continue à manger son goûter avec sa grand-mère et toute l'application dont elle est capable. Et puis, quand elle a considéré que le moment était venu, elle s'est tournée vers nous et c'était comme un rayon de soleil. Les jours qui ont suivi, j'ai souvent pensé à la chanson de Ferré, Tu penses à quoi ?, et à ces paroles magnifiques, [tu penses à quoi ? / à tout ce que tu sais de moi, et à ce que tu crois / à ce que je connais de toi sans te connaître ? et puis à la fin, quand il dit je t'aime], et aussi et surtout à la chanson Rêves secrets d'un prince et d'une princesse dans Peau d'âne qui est pour moi le programme d'amour parfait [nous irons nous promener la nuit / nous irons ensemble à la buvette / nous ferons tous deux des galipettes / nous fumerons la pipe en cachette / nous nous gaverons de pâti-sse-ries / nous ferons tous ce qui est interdit] ; je suis allée au cinéma et je me suis trouvée chanceuse, de pouvoir y aller souvent, j'ai compris que pour moi, c'était un lieu consolant comme pour d'autres les lieux de culte. Hier, j'ai monté quatre à quatre les quatre étages qui mènent au nouvel appartement d'une amie chère. Elle vient d'emménager avec mon ami d'enfance ; c'est moi, à l'époque, qui les avait présentés, et ça m'a fait tout drôle, de découvrir leur premier nid d'amoureux. C'était bien d'être là, toutes les trois, avec madame bleue, une bouteille de rosé et des tomates cerises comme si c'était l'été. Vers minuit, on a pris un bus, madame bleue et moi, on a un peu parlé de sa rupture amoureuse, puis nous nous sommes séparées à Montparnasse. Je suis passée devant l'endroit où j'avais tant crié, le 31 au soir, à 2012 moins un quart d'heure. J'ai marché un peu plus vite, sauté dans un métro, marché encore un peu. Il est descendu m'attendre en bas de l'immeuble, on a parlé longtemps sur le banc devant la porte, en regardant de temps en temps la fenêtre de la chambre de notre bébée, et puis, juste avant d'avoir trop froid, il a gravé, avec une clé, dans le banc, un coeur ; et, dans le coeur, un P. et un V.
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lettre à une vieillarde du prochain siècle

Toi, là, tu te tiens les épaules voûtées ; tu as peut-être les cheveux gris, ou peut-être blancs ; tu as perdu des dents en route ; ton visage est marqué par le temps ; tu grinces un peu des articulations ; tu oublies des choses ; tu cherches tes mots et certains de tes souvenirs ; tu dors peu ; tu souris peu ; tu vis silencieusement. Du corps que ton père et moi avons façonné, il ne reste sans doute plus grand chose. Tes joues rebondies d'un rose délicieux, ta voix si claire et ton rire si franc, tes cheveux soyeux, ta peau lisse et veloutée, tout ça n'existe plus. Mais là, oui, là, dans ce corps de vieille femme, il y a ton cœur qui bat, cette pulsation qui vient de l'amour, de l'amour véritable. Et puisses-tu avoir gardé, dans un recoin de ce cœur, les caresses que ton père faisait à mon ventre qui t'abritait, les mots que je t'ai murmurés quand tu es sortie de moi, le goût de mon sein et l'odeur de nos corps, nos rires en cascade et la sensation de la vie qui vibre dans ton petit corps de toute petite fille. Puisses-tu avoir gardé, ma chérie, ma toute douce, un peu de ton adorable naïveté, un peu de ton étonnement perpétuel, un peu de ta tendresse et un peu de ta bougonnerie, puisses-tu avoir gardé cette incroyable manière que tu as d'être au monde. Je ne serai plus là, tu sais, mon amour, pour te tenir la main, pour caresser ton crâne, pour cueillir tes larmes avec ma langue avant qu'elles ne roulent sur tes joues, pour jouer à la maman tigre et te faire rire aux éclats, pour te gronder avec les sourcils froncés quand tu fais une bêtise, pour t'écouter dire tout et puis aussi n'importe quoi, pour te couvrir quand tu as froid et t'asperger quand tu as chaud. Mais de toutes façons, est-ce qu'on aime toujours jouer aux tigres quand on a quatre-vingt-dix ans, hein ? On ne sait pas mon cœur, on ne sait pas. Je ne serai plus là, mais j'imagine la plaisanterie dans tes yeux, la délicatesse de tes mains bleutées, la grâce de tes mouvements de vieille dame. Et sache qu'au jour de ton premier anniversaire, ton père et ta mère ont beaucoup parlé de toi, et surtout du moment où tu as miaulé pour la première fois, ils ont écrit des mots d'amour sur du papier marqué de ton initiale, pour que tu puisses les lire plus tard ; sache surtout que tu as regardé la flamme de la bougie avec curiosité ; que tu as écouté Vivaldi en dansant de tout ton petit corps, que tu as été fêtée par les gens qui t'aiment et que tu as beaucoup ri. Et tu sais, j'espère, oh oui, j'espère de tout mon cœur, que ce sera presque pareil pour ton anniversaire au début du siècle prochain. So long, mon lapin, et n'oublie pas, la vie est là, droit devant.
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Ce que je ressens, à trois jours de l'anniversaire de mon premier enfant, c'est la joie, profonde, exubérante. Fière, oui, je crois que je suis fière, j'ai l'impression d'une mission réussie, d'un accomplissement, je voudrais crier à tous ces gens qui la regardent où que nous allions que c'est ma fille et qu'elle va avoir un an, je voudrais la couronner, ma petite princesse, la remercier, de m'avoir guidée avec tant d'indulgence, de bienveillance, lui dire encore et encore qu'elle est un cadeau (et quel cadeau !), que c'était une si bonne idée de venir, un jour, se nicher au fond de moi, là, juste sous mon ♥. Et le cœur qui bat quand on choisit avec V. sa première paire de chaussures ; quand on l'emmène chez le coiffeur pour couper un tout petit peu ses cheveux si doux ; quand on hurle mille fois d'affilée, madame bleue et moi, coucou ! alors qu'elle tourne sur le manège assise dans le bateau de pirates ; quand elle nous répond de sa petite main potelée ; quand on sort les larmes aux yeux de la dernière séance avec notre sage-homme tant aimé ; quand on regarde les photos de ses premières heures de vie, et qu'on se raconte comment c'était, son mécontentement, sa bougonnerie, à notre énergumène juste né. Et je me souviens du jour où nous quittions la maternité, un des derniers jours de l'année 2010. J'attendais V. assise dans un fauteuil du hall d'entrée, mon bébé dans les bras, je regardais d'un œil distrait le ballet des silhouettes qui passaient et repassaient devant nous. Un homme s'est approché, et puis une femme, et une autre femme, ils s'extasiaient devant la beauté de mon bébé, échangeaient quelques banalités, et puis l'homme m'a demandé son prénom. Et là, ma tête est devenue cotonneuse, j'étais incapable de me souvenir du prénom de ma fille, les gens autour de moi ont commencé à être mal à l'aise, ils ont ri un peu nerveusement en me demandant si j'étais sûre que c'était bien mon bébé, j'ai eu très chaud, et puis froid, et puis V. est arrivé et m'a sauvée. Mais c'est Bertille, bon sang (!) ! Bertille au prénom de liberté, au prénom qui pétille, Bertigre dont les yeux brillent de malice et je ne me lasse pas de faire rouler ces deux syllabes dans ma bouche, de les dire et redire, chaque jour.
Je repense à ce dîner avec mes deux amies du lycée, à ce que certaines m'avait écrit à la fin de ce billet (ohlala, 2008 !), en me disant qu'avec une amitié comme ça, on se retrouverait forcément un jour ou l'autre. Et nous voilà, toutes les trois, dans un restaurant un soir d'hiver, c'est fou. Et puis le thé à la menthe qui a suivi, dans une chambre d'internat de Louis le Grand, à décortiquer les petits mots que l'on s'envoyait en classe, et à se dire que c'était de belles années pleines d'insouciance, la vraie. Juste à côté de moi, il y a autant de petits tas de cadeaux à emballer que de personnes avec qui nous allons réveillonner demain soir. On s'y mettra, tard dans la soirée, V. aux ciseaux et moi aux rubans et autres fanfreluches, avec un thé de Noël et le chocolat glissé par Émilie dans le merveilleux colis reçu ce matin, aux côtés d'un compagnon pour Bertille entièrement cousu à partir de vêtements provenant de ce tri, et de délicates attentions pour nous les parents. Après avoir cuit une fournée de biscuits, nous irons nous coucher, je lirai quelques pages du si joli livre de Marion et je penserai forcément à Joséphine qui a emballé mon exemplaire, et au dîner que nous avons partagé il y a quelques jours, Marion et moi, un soir chez Clémence. Dans le pudding délicieux qu'elle avait apporté, j'ai trouvé une pièce d'or qui m'assure une belle année à venir.
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dans la nuit de l'hiver







On arrive à la maisontanière par le train de nuit ; je crois que c'est pour penser, tout doucement, à ce qu'on laisse et à ce que l'on rejoint, allongé sur la couchette comme on le serait sur un radeau, un radeau qui tangue sur le ressac des rails. Les miaulements de Bertille sur mes seins, le goût de la sueur de sa nuque sur les lèvres, je m'applique à ne faire qu'un avec son petit corps dans le petit espace, j'anticipe ses gestes, je caresse ses doigts qu'elle met dans mes cheveux ; emmêlées dans le train qui file dans la nuit, nous dormons par à-coups. Le sommeil en pointillés alourdit nos paupières, l'air vif de six heures du matin fouette nos joues ; avec Anaïs nous parlons peu, assises sur les trois sièges de la toute petite gare où nous attendons la voiture. On arrive à la maisontanière en passant plusieurs hameaux, dans lesquels les lumières s'allument petit à petit. C'est début décembre, ici comme ailleurs. Et lorsque nous franchissons la porte d'entrée, c'est comme si tout était normal (mais l'est-ce vraiment ?), les tartines de miel au petit-déjeuner, le lit en fer forgé pour le Bertillon, et puis le cadeau de Saint-Nicolas qui l'attend pendu sur le calendrier de l'Avent au milieu des autres pochettes, les rires qui fusent et les silences de coton. Dans la maisontanière, il y a le bois ; le bois que l'on travaille, le bois de la planche sur laquelle on coupe le pain et la saucisse sèche, le bois des escaliers qui craque quelques fois, le bois de la grande table autour de laquelle la vie tourne et s'articule. C'est là que l'on mange des choses délicieuses, que l'on boit un petit coup de blanc ou un cognac fameux, que l'on fait ses devoirs et que l'on rêve à ses futurs cadeaux de Noël, c'est là que l'on reçoit les invités surprise, que l'on ouvre le courrier, et l'ordinateur, que l'on dessine et que l'on signe les cahiers, que l'on pose la machine à coudre, le carton de livres, la carafe d'eau, la marmite en fonte, l'appareil photo, le bougeoir, les noix cassées, la théière et la cafetière, la pochette du vinyle que l'on écoute une fois les enfants couchés. Dans la maisontanière, on fait du pain d'épice pour le goûter, et des crêpes un autre jour, on apprend à faire des flocons de papier et on décore le sapin, on se promène les pieds emmitoufflés, on regarde par la fenêtre, on évoque notre chère Janou, peut-être, qui sait, au moment même où elle donnait la vie, on empaquette des oiseaux et on les laisse s'envoler, on discute pour savoir si l'on va au café écrire une carte postale, on danse sur de la musique pop, et on écoute la voix de Jane Birkin, on parle de Guerlain, et de Petit Bateau aussi un peu, et puis de nos mères. Toujours, les mères. Dans la maisontanière, il y a deux petits garçons formidables, qui caressent le crâne de Bertille le matin pour la saluer, qui répondent à ses babils et qui jouent avec elle emplis de la rugueuse tendresse des enfants ; il y a Anaïs aux collants jaunes, à la robe en drap de laine sur son ventre rond, M. et son beau livre de photographies. Et la pudeur des sentiments (mais si !), qui m'empêche d'en dire plus, plus que ce qui a déjà été dit, entre les lignes, et dans la boule au ventre que j'avais quand on attendait tous que vingt-deux heures devienne vingt-trois heures pour grimper dans le train du retour. De la maisontanière, on repart par le train de nuit, et il n'y a pas assez des huit heures de roulis sur le chemin de fer pour, you know, atterrir, amerrir, je ne sais plus tellement. Et espérer, tout bas, à la prochaine fois, hein, à la prochaine chance.
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// Quand j'étais petite, l'été, j'allais souvent passer quelques jours chez mes grands-parents maternels. Je détestais ça. Il fallait prendre le train, seule avec l'un deux, pour un trajet de cinq heures depuis les au revoir de mes parents sur un quai de la gare d'Austerliz. Je détestais ça. Leur maison était grande, sombre et me faisait peur. Je détestais ça. Là-bas, il fallait faire la sieste pendant des heures, sous peine de mourir au soleil. Je détestais ça. La seule chose qui me plaisait, c'était de feuilleter les Femme Actuelle de ma grand-mère, qu'elle gardait derrière un rideau dans le cellier. Dans les Femme Actuelle de ma grand-mère, ma rubrique préférée s'intitulait La main tendue. Il s'agissait de courriers de lectrices qui avaient un problème et qui demandaient conseil aux autres lectrices. J'écarquillais grand les yeux devant tant de malheurs : qui était cocue alors qu'elle était enceinte de jumeaux, qui avait perdu ses enfants dans un accident de voiture, qui était mariée à un type qui avait dilapidé les économies du couple au casino, qui avait un mari qui la rabaissait constamment, qui avait un mari qui ne lui avait jamais dit je t'aime. Les maris étaient affreux. Tous. Je lisais avec délectation ces histoires qui me semblaient irréelles, et puis arrivait enfin ma page préférée. C'était celle au dos de la page des maris affreux. Je ne me souviens plus du titre de la rubrique, mais c'était une rubrique de petites annonces en tous genres. La police était petite, pour caser le plus d'annonces sur une même page. Il y avait de tout, des recherches de patrons Burda, des recherches de pelotes de laine (des années plus tard, tout ça ne me semble plus si incongru), des collectionneurs de toutes sortes, et puis, quelques fois, il y avait ces lignes qui faisaient battre mon coeur, plus fort, plus vite. C'était deux-trois lignes, oh, rien du tout, mais c'était comme lire l'intérieur d'une bouteille à la mer. Ça commençait toujours de la même manière bonjour, je cherche... et puis les prénoms et les lieux différaient mais il s'agissait de personnes égarées depuis longtemps, d'anciennes amoureuses qui auraient voulu retrouver leur amoureux, des collègues perdus de vue, des enfants qui cherchaient la meilleure amie de leur maman quand elle avait vingt ans... Bonjour, je cherche à avoir des nouvelles de Michel D. avec qui je jouais dans la cour de récréation de l'école ***** à Rouen dans les années quarante. Suivait une adresse pour l'éventuelle réponse, avec un prénom ancien que j'identifiais comme étant celui d'une personne déjà âgée. Et ça me faisait chialer, d'imaginer des grands-mères écrire à Femme Actuelle avec l'espoir fou de retrouver la trace d'un ou d'une qui avait compté et dont elles avaient été séparées. Je les imaginais guetter leur boîte aux lettres. Je me demandais ce qu'il s'était passé pour qu'elles aient envie à ce point de revoir telle personne. Quels remords, quels regrets, quels manques, quelles tristesses. Quels amours. / Samedi soir, soirée feu de cheminée chez Camille. De la soupe, du vin chaud délicieux fait par N., des biscuits de Noël allemands, des guimauves, des piques en vrai bois pour les guimauves, des flammes puis des braises, un djembé, une guitare, des chants, un bébé, du parquet et un tapis sur du parquet, des clémentines, des mangues. La plénitude de se sentir in the right place at the right time. / Dimanche, concertation avec V. autour de la question cruciale du sapin. Décider, finalement, de ne pas en acheter un vrai puisque Bertille mange tout ce qui lui tombe sous la main. Ne pas avoir envie d'aller aux urgences pour une aiguille mal placée dans la trachée. Acheter quand même un vrai sapin, et l'apporter à la Grande Maison, pour combler la frustration. Et puis avoir l'idée de ce faux sapin qui brille quand même, allumer juste à côté les bougies qui sentent le sapin offertes il y a longtemps par Albine. Être bien. Et les yeux de Bertille qui brillent quand elle le découvre après sa sieste, ça, aaaah, ça ! / J'ai écouté ce matin le dernier album de Émilie Simon, tout en préparant notre valise à toutes les deux ; je l'aime beaucoup mais j'ai fondu pour jetaimejetaimejetaime (what else ?) ; j'ai petit-déjeuné avec mon amie Léo ; je suis allée faire un petit tour et puis s'en va au salon de Montreuil ; j'ai déjeuné avec Marie, Clem' et Anaïs dans un bistrot où la serveuse nous appelait les filles ; on a fait semblant de se dire au revoir avec Anaïs et c'était drôle (mais si !) ; je me suis endormie dans le métro ; j'ai croisé quelqu'un que je connaissais ; je suis rentrée chez moi, j'ai jeté ma robe rouge dans la valise et j'ai fermé les deux fermetures zip!zip! / Dimanche, Anouk & moi avons continué notre série de photos sur la vieille maison, la série qui s'intitule nous avons vécu ici. Sur toutes, le bruit est beaucoup trop fort. Pourtant, là-bas, nous chuchotons. //
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t'as les joues rouges boréales


C'est traîner un peu, à la nuit tombée, un chaï tea latte à la main, avant d'aller la chercher tous les deux à la crèche ; c'est aimer ce moment pour nous, c'est se demander hé, tu crois que les gens, là, ils peuvent deviner qu'on va chercher notre petite fille ?, c'est se répondre mais non ! et aimer ça profondément ; c'est aller à un concert du groupe que j'aimais follement à quinze ans avec ma petite soeur de quinze ans, sourire quand on se prend tous les trois par les épaules, avec Nathan, tous les trois, là, collés à la scène en train de chanter très fort ; ce sont les épluchures des clémentines découpées en très, très, très petits morceaux pendant des heures avec Camille autour d'un thé alors qu'elle devait juste passer en coup de vent, à cause du concours de l'internat ; ce sont les déjeuners du lundi avec Sofia, à parler de tout et de rien ; ce sont vos messages sur et à propos de mon blog de cinéma, qui me touchent beaucoup ; c'est le cinéma justement, surtout le matin, la séance de 9 heures, et moi qui en ressors et qui, comme une gamine qui veut un autre tour de manège, va chercher un autre ticket à la machine, pour la séance de 11 heures, et ainsi de suite ; c'est cette soirée, sans Bertille, juste lui et moi, à marcher sous les lampions dans Paris refroidi, à pousser la porte d'un bar après minuit, à en ressortir à moitié soûls mais surtout très gais après un très bon mojito et un "enfin seuls" inventé par V. ; c'est manger de la brioche en rentrant, et se dire que le lendemain, on pourra dormir très longtemps si on veut ; ce sont les photos de Diane Arbus au Jeu de paume, le contraste avec le soleil sur les ors de la place de la Concorde, et l'admiration, la grande admiration ; c'est une soirée feu de cheminée avec les copains ; c'est le nouvel endroit, ici, de ma boucle d'or préférée, avec de si beaux portraits de minuscules ; c'est la beauté de Catherine Deneuve, c'est les vieux films de Garrel, c'est la beauté de Catherine Deneuve dans les vieux films de Garrel ; c'est la nouvelle pièce de papa qui sera lue dans quelques jours dans un théâtre au joli nom ; ce sont les antibiotiques à prendre trois fois par jour ; ce sont les toux de mon bébé dans son sommeil qui me fendent le coeur et même que si j'étais croyante je ne demanderais qu'une seule chose, vous, là-haut, protégez-la bordel ! ; c'est mon nouveau porte-monnaie de chez Tati, avec des roses anglaises dessus, quatre euros et un sourire à chaque fois que je le sors de mon sac ; ce sont ses 23 ans fêtés doucement, tout doux, tout doux, tout doucement ; ce sont les figures de style qu'on révise sur Facebook (hein Anne, hein Pascale ?) et qui me donnent envie d'inventer un zeugme du feu de dieu (si, si !)(mais j'y arrive pas)(c'est pas donné à tout le monde en même temps) ; c'est Iggy Pop qui chante Prévert (et la mer...) ; c'est le petit pull que je voulais finir pour son premier anniversaire et qui n'avance pas, tonnerre de Brest ; c'est relire Les pauvres gens de Hugo à cause de ce film et pleurer comme un bébé à la fin ; c'est la grève de l'appareil photo ; c'est me réjouir à l'idée de prendre un train de nuit avec ma toute petite collée contre moi ; c'est les gyozas chez le japonais ; c'est des coups de fil avec ma chère Clem, son rire, c'est avoir hâte de la voir cette après-midi ; c'est She&Him qui sortent un disque de Noël et qui me rappellent le disque de Noël de Pink Martini de l'année dernière ; c'est elle qui aime tellement les livres, tellement tellement tellement, qui demande à ce qu'on les lui lise mille fois d'affilée et qui, quand on en a marre, continue à les lire seule ; et c'est mon coeur chamallow quand je la regarde étreindre avec une infinie douceur le tigre des neiges qu'elle a choisi comme compagnon des premiers temps (quoi de plus normal pour un bébétigre astrologiquementchinois parlant ?), l'embrasser comme elle embrasse, c'est à dire sur le nez (là, la truffe, ah, la truffe à l'odeur de bave !), le caresser de la paume de sa toute petite main, c'est me demander d'où elle tient cette gentillesse, cette générosité, c'est penser à Rousseau, et s'il avait raison en fait, avec l'idée de l'homme naturellement bon et tout ? ; c'est décembre demain, et bientôt l'hiver, le 21, et, pour l'éternité maintenant, son anniversaire cinq jours après, à ma petite princesse des peaux de lièvres ; c'est la joie qui revient vite, beaucoup plus vite qu'avant.
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dans quarante ans on s'en souviendra


Dans quelques minutes ils vont rentrer, sûrement hilares, et avec eux l'odeur de l'hiver. Une fois posée sur le parquet, elle cavalera jusqu'à moi, les joues rosies, les yeux brillants, présente au présent, et, à la regarder, j'aurais le coeur qui explosera encore une fois. Vivante, elle est tellement vivante. Quand elle est nue et qu'elle roucoule dans mon cou, je ne peux m'empêcher de l'éloigner un peu de mon visage, en la tenant à bout de bras, juste pour regarder son ventre rond. Son ventre rond, si doux, si chaud, mais surtout, son ventre à la cicatrice magique. Il y a un an, son tout petit nombril sous mon énorme nombril, je l'emmenais partout avec moi, je lui racontais comment c'était, dehors, les feuilles mortes et mes bottes difficiles à enfiler. Elles sont trop grandes pour moi cet automne. Dans quelques minutes je vais les entendre dans l'escalier de l'immeuble, V. lui parlera de sa journée, elle répondra très enthousiaste, et rira en balançant la tête en arrière, la bouche grande ouverte sur ses toutes petites dents, il y aura le cliquetis des clés dans la main de V., oui, c'est comme si j'y étais. Et puis la soirée coulera doucement, nous irons ensemble, toutes les deux, fermer les volets de sa chambre, et nous en profiterons pour humer l'air de la nuit. Bien au chaud dans son pyjama, elle regardera le vent qui fait bruisser les dernières feuilles de l'arbre sous sa fenêtre, les phares des voitures, elle sursautera peut-être en entendant un chien aboyer ou bien le bus klaxonner comme un fou, et puis elle éclatera de rire. Vivante. Et après, quand on lira son livre préféré pour la millième fois d'affilée en attendant que sa soupe soit bien chaude, des quintes de toux la secoueront, exactement aux mêmes moments que des quintes de toux me secoueront. Nous sommes toujours malades en même temps. C'est ça, je crois, ce qu'il reste du gros cordon entre nos nombrils, ce fil fin et invisible que je voudrais incassable. Et puis son papa lui chantera une berceuse et elle s'endormira avec son doudou dans une main et son tigre des neiges dans l'autre. Les soirs de froid quand on a dix mois.
Le plaisir que j'ai, moi, à voir le froid arriver, me prend le coeur dès le réveil. Cette année c'est un plaisir violent, qui me fait presque mal. Un plaisir du bout du monde, qui me vient de là-bas. Les matins quand j'habitais de l'autre côté de l'océan. Je n'ai jamais beaucoup vécu le matin, dédaignant profondément le paternel la journée appartient à ceux blabla, préférant les heures oubliées de la nuit et la pureté de leur solitude, mais je crois que ça me fait de plus en plus envie. Il n'y a pas longtemps, je suis sortie tôt, très tôt pour moi, et j'ai posté la lettre que je venais d'écrire à Valérie Donzelli. Je me suis sentie libre. Un peu plus tard, un chagrin d'amour m'a fait fuguer et j'ai fait ce truc longtemps fantasmé de me rendre à la gare et d'y demander un billet sans retour. Je me suis sentie libre. De ces quelques jours passés chez madame bleue, pleine de colère et de tristesse, je voulais garder une trace. J'ai écrit Journal d'une fugue et puis j'ai tout effacé. Nous nous sommes réconciliés. Je me suis sentie libre. De ma liste de début septembre j'ai acheté une carte pour aller au cinéma (et j'essaye d'écrire ce que j'en pense par ici, si vous voulez en discuter...)(pas un mot cohérent pour La guerre est déclarée, je n'arrive pas à écrire sur ce film, je crois que j'ai dit tout ce que j'avais à dire dans la lettre à sa réalisatrice)(par contre, pour Polisse, je me suis sentie libre de dire que j'ai trouvé ça à chier), j'ai préparé quelques surprises, je n'ai pas racheté de rescue, je me suis verni les ongles des tas de fois, j'ai cuisiné des choses délicieuses. Le sac que je trouvais si beau me plaît toujours autant alors je vais me l'offrir. Et sinon j'ai les cheveux de plein de couleurs différentes et je me fais des coiffures drôlissimes avec ; on a de nouvelles lunettes V. et moi, même forme et même couleur, c'est amusant ; je me suis acheté un nouveau manteau et à chaque fois que je le mets quelqu'un me dit qu'il me va bien, c'est incroyable ; j'écoute John Lennon qui chante Jealous Guy, c'est apaisant ; je suis tombée amoureuse des soupes potironnesques, c'est délicieux ; j'ai terminé Breaking Bad, c'est haletant ; je me suis heurtée à la bizarrerie humaine, c'est décontenançant ; et voici que je jevaisbiennetenfaispase, c'est reposant. Deux fois par semaine, et quelques fois plus, je passe sur ce passage piéton qui m'intime de regarder là-haut. Chaque fois, ça ne loupe pas, j'imagine pendant de longues minutes la personne qui a bien pu faire ce pochoir. Des gens très différents à chaque fois, évidemment. Il faut dire que, juste après les remous des coeurs, les battements des ciels font partie des choses qui m'aident à vivre. Mais, qui que tu sois, ne t'inquiète pas trop. Tant que des choses époustouflantes comme celle-ci auront lieu au-dessus de nos têtes, tout ira bien, je t'en fais la promesse.
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