26 juillet 2015

une robe de cuir comme un oubli

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Octobre
Il est près de vingt-deux heures, un dimanche soir, quand on sort du minuscule restaurant perdu au fin fond d'une librairie, où j'ai mangé une incroyable salade asiatique et bu, en guise de dessert, un jus appelé « tigre » à la belle couleur onctueuse et orangée, servi dans un verre à pied sur lequel mes ongles garance contrastaient joliment. Dans les rues pavées et légèrement luisantes, comme s'il s'était tout juste mis à pleuvoir, nos talons claquent de manière arythmique. Aucun de nous quatre ne parle vraiment ; mes compagnons pensent peut-être au concert de l'après-midi, à ce concerto de Ravel, en sol majeur, que nous avons écouté à l'heure du goûter, à ce qu'ils feront dans la semaine, à l'hiver qui approche. Moi, je ne pense à rien ; j'ai peur. Plus tard, dans la voiture de « la dame de Venise », nous hurlons de rire en nous rendant compte que nous sommes en train de remonter le boulevard Saint-Michel, pourtant à sens unique, tous feux éteints. Vers Vavin, elle me raconte cette légende qui explique qu'il faut, pour un Américain lambda, l'intermédiaire de sept personnes pour arriver à serrer la main du président des États-Unis. Elle me raconte ça en me disant tu vois, qu'est-ce que tu attends, et je ris, je ris, je ris. J'attends 2015, j'attends de changer d'appartement, j'attends des nouvelles, j'attends son retour. 

Novembre
Je suis un peu suspendue, dans cette vie mise sur pause, je suis en apnée, en apesanteur. J'attends, oui. Je flotte, à travers les jours qui passent, je flotte en essayant de faire comme si de rien n'était. Je me réveille avec la nausée, et je suis fatiguée au milieu de la journée, d'une fatigue impossible, terrassante, comme si c'était moi qui étais partie au Japon. J'essaye de le lui dire, sur Skype, où on échange quelques mots à des heures incroyables. D'une même voix, on compte les jours qui restent avant son retour. Plus que dix-huit jours. Encore dix-huit jours. Je fixe sa bouche, sur l'écran, comme si ma vie en dépendait. Ses lèvres articulent des mots d'amour qui me parviennent en décalé. Au moment où on va enfin raccrocher, la terre japonaise se met à trembler terriblement et c'est comme un mal de mer contagieux, j'ai l'impression que ma chambre bouge aussi, que mon parquet tremble, que mon corps clignote. Pendant tout le séisme, nous continuons à plaisanter depuis nos lits respectifs, et je ne peux m'empêcher de penser que c'est nous, le séisme, que c'est notre histoire d'amour, la secousse sismique qui fait tout trembler à des kilomètres, que c'est un ébranlement, un cataclysme. Une catastrophe. Croyez-moi, personne n'en sortira indemne. 

Décembre 
Une après-midi, j'écoute Éric Reinhardt, en rêvassant un peu, expliquer à mes élèves que l'écriture, c'est un travail maniaque ; il faut être un peu fou, il dit. Je me demande si un jour j'y arriverais, pour de vrai, je veux dire, et vous savez très bien de quoi je parle. En attendant, notre appartement, rebaptisé lamaisondouce il y a bien longtemps par Bertillon n'a jamais aussi bien porté son nom : le grand lit blanc, habillé de lin, me fait de l'oeil quand je passe mes soirées à découper et plier des petits papiers pour préparer une surprise à ma petite fille, accompagnée d'une tisane offerte par C. et du disque de Pierre Lapointe qui me ramène quelques semaines en arrière, quand, le coeur battant, un soir de pluie, à Bruxelles, je l'avais écouté chanter près de ma Victoire. Les soupes à la carotte et au potimaron s'acoquinent d'épices plus savoureuses les unes que les autres. La bougie pailletée brûle doucement à côté de celle qui sent le feu de bois. Les bons livres s'empilent presque tout seuls sur ma table de chevet. En rentrant, je découvre tour à tour, dans ma boîte aux lettres, le livre de cuisine de Marguerite Duras et Les aventures d'Antoine Doinel de Truffaut, où se trouvent les scénarios complets de ces petites merveilles : je déclare l'hiver ouvert. 

Janvier
À la page du 7 janvier, j'ai écrit dans mon journal, le matin, « je passe du temps à ranger entièrement sa bibliothèque », et j'ai le souvenir précis de ce moment-là, de combien c'était émouvant de discerner mon amour, seule dans son appartement, en classant ses livres, en faisant des piles de toutes ces pages que ses doigts avaient tournées un jour, de découvrir des livres en anglais et d'autres improbables, et puis, parfois, des pièces de théâtre. Je me souviens que j'écoutais un disque de lieder de Schubert, que je n'en revenais pas de ces quelques jours volés, fin décembre, entre les quatre ans de ma fille et le Nouvel An où nous étions complètement ivres à Ivry, de ces quelques jours volés au temps où nous avions décidé d'aller chercher le soleil au Portugal. La journée passée à pédaler le long de la mer à Porto, dans un soleil éclatant, ne quittait pas mes pensées. Plus tard, dans cette journée du 7 janvier, j'étais attablée avec des collègues, dans le restaurant place de Clichy où nous avons souvent rendez-vous, et quelqu'un a dit, en regardant son téléphone portable « il y a eu une tuerie à Charlie Hebdo ». Encore plus tard, en janvier, mon tigron a scandé Char-lie-li-ber-té-Char-lie-li-ber-té dès qu'elle le pouvait, on a été voir, un soir, tard, l'exposition incroyable Duras song à la BPI et on en est reparti avec quatre affiches offertes pour nos yeux qui pétillaient, le garçon aux yeux dorés m'a invitée à découvrir la Philharmonie avant qu'elle n'ouvre officiellement, les photos (& les textes, surtout les textes) d'Alix Cléo Roubaud, exposés à la BnF, m'ont sidérée. Les tirages aux sels d'argent, ses autoportraits et son corps nu, sa vie rue Vieille-du-Temple, son histoire avec Eustache, et puis le titre de l'exposition, Quinze minutes la nuit au rythme de la respiration. Dans une page de son journal, elle écrit « la lumière, donc ; rien que la lumière » et je décide aussitôt de faire miens ces quatre derniers mots, un mantra pour 2015, une devise pour toute la vie. 

Février
Mi-février, alors que la nuit est déjà tombée depuis longtemps, on fait un festin dans mon café préféré des Gobelins, celui que j'avais appris à aimer quand j'habitais l'antichambre du ciel. Bertille est pleine de chocolat fondu qu'elle a eu le droit de piquer à mes profiteroles, sa bouille de chaton pris en faute attendrit la salle entière, on fond d'amour, on rit. Un bus et nous voilà gare d'Austerlitz, on saute dans le train de nuit qui nous emmène à la maisontanière, et le voilà enfin, le repos tant attendu. Les journées sont douces, uniquement rythmées par des choses agréables : la lecture de Max et les maximonstres avec un bambin sur chaque genou arrive peut-être en tête du classement, à moins que ça ne soit les cabanes fabriquées dans la forêt pendant des heures, avec les joues rouges et la perspective d'un pain d'épice maison tout chaud en rentrant, la musique jouée tous ensemble, les farçous mangés brûlants au marché du dimanche matin, ou bien simplement la contemplation des marches qui grincent, des papiers peints anciens et des habitants (humains, animaux et végétaux compris) de cette maison que j'aime tant. 

Mars
Parfois, je fais rire mon psychanalyste aux éclats, et, trois ans après le début de l'analyse, je me rends compte que j'aime toujours autant ça (on en pensera ce qu'on en voudra, il n'empêche que j'aime bien, oui, voir les yeux de Jaccottet se plisser parce que j'ai eu un bon mot). Ce jour-là, début mars, il me conseille une boutique où acheter de bons fruits car je suis attendue avec un dessert à un dîner dans le Xème arrondissement. J'arrive les bras chargés des dernières mandarines de la saison. Dans la boîte mail secrète, celle dont le mot de passe est rocambolesque, on échange des mots contre des sons, et ça fait battre le coeur. Un soir, je récupère l'adresse d'Adèle Haenel, je me promets de lui écrire et puis je ne lui écris jamais. Les petits matins sont doux, si doux, il arrive qu'on fasse l'amour avant que le réveil ne sonne, il arrive que je sois grognon comme pas possible et qu'un bain chaud résolve tout, il arrive que, d'une même voix, on s'extasie sur la playlist de France Inter en grève, alors qu'on sort juste du sommeil. Un vendredi de premier soleil, je vois quelqu'un se coucher sur le sol en hurlant de désespoir, je ne sais trop quoi penser, ça me fait mal partout, partout. Dans la même journée, il y a les couleurs de Bonnard, au musée d'Orsay, qui me réchauffent la carcasse et qui promettent le printemps. Les roses & les jaunes qu'il avait, ce type ! - il faudrait pouvoir les contempler chaque jour. L'avant-dernier jour de mars, je suis tellement fébrile en pensant que ça fait un an, ahlala, un-an-un-an-un-an, un an d'amour fou, que j'ai envie de faire n'importe quoi : je commence par lui faire une blague téléphonique, et je ris à m'en étouffer. Le soir, la main accrochée fort à la sienne, je découvre que la soirée va commencer dans un bar un peu pourri, comme un an auparavant, et, autour des mêmes bières, nos bières, on se remémore d'une même voix le film d'Alain Resnais qu'on avait vu sans le voir. Aimer, boire et chanter, il s'intitulait, et, à défaut de se souvenir des images, on se dit qu'on aura suivi à la lettre le programme du titre. 

Avril
À Marseille, je suis la plus heureuse. On papillonne dans mes rues chéries, et dans d'autres que je ne connais pas. Je me fais offrir une robe, et puis des boucles d'oreille, on fait l'amour l'après-midi, du yoga sur un rooftop, et un festin de crevettes chez Toinou. Il y a un Truffaut qu'on n'a jamais vu qui passe dans un minuscule cinéma dans lequel on se précipite en riant, de peur d'être en retard. La vie a cessé d'être compliquée, tout à coup, il n'y a qu'à se mettre en culotte à Malmousque pour se dire que tout ira bien. Je reviens avec une constellation de taches de rousseur sur le nez. La vie au lycée me parait plus jolie aussi, depuis qu'il y a des noms de poètes contemporains écrits un peu partout sur des post-it de couleur qui tiennent comme ils peuvent sur mon ordinateur. Au matin de mes 27 ans, sa voix dans mon oreille, avant son départ, me traite de briochetoutechaude, je me rendors un peu, me réveille à nouveau, seule, cette fois. Je déjeune à la Grande Maison avec mes deux parents, mon frère et ma soeur, on rit, on taquine les parents, on se bat pour savoir qui aura la tartelette aux fraises et qui aura l'Opéra et, pour la toute première fois, je me rends compte que ça, juste ça, c'est un luxe immense, un privilège qui donne le tournis, un des plus jolis cadeaux. 

Mai
Le 2 mai, on hurle d'une même voix, avec Victoire, on ne meurt plus d'amour, sur la chanson du même nom qui passe en boucle dans la voiture. Les essuie-glaces nous accompagnent en rythme. On vagabonde en Normandie, sous la pluie et on s'en fout, on est si bien, là, dans nos confidences & nos silences. On a pour camp de base une improbable maison où on trouve tout ce qu'il faut pour cuisiner nos nouilles soba aux champignons. On boit du très bon vin, on s'endort au milieu d'une phrase et on recommence le lendemain. Dieppe, Veules-les-roses, Mers-les-bains, Le Tréport, et mon chagrin contre son chagrin. À Étretat, on vit comme dans un film. Au merveilleux petit bonhomme asiatique de 72 ans qui porte un noeud papillon et qui nous raconte sa love story avec Madeleine, on dit qu'on reviendra en septembre, c'est sûr, pour dormir dans la chambre au papier peint aux ombres chinoises. Dans la voiture du retour, on ne parle pas tellement : que dire, quand on vient de vivre un instant durassien ? Mai morne, à part ça. Avec Bertille, on boit encore de la soupe le soir, c'est dire. À la Grande Maison, je dors des heures, comme une adolescente, dans la chambre où on entend la pluie crépiter sur le toit. Un soir, tard, on s'attable dans ce restaurant chinois que j'adore. Je lui glisse qu'on murmure que c'est le plus vieux de Paris, espérant un sourire, un regard interrogatif. La colère et le chagrin nous tiennent compagnie, alors on décide de partager un plat. Le poulet au citron arrive vite, parfaitement pâné et laqué d'une sauce au citron comme j'aime, avec beaucoup de citron. Comme il n'y a personne à part nous, la patronne nous raconte mai 68, pour nous changer les idées. Elle parle de la vitrine détruite par des pavés balancés à grand coups de slogans, de l'aquarium qu'il y avait alors dans le fond, du manque d'essence de ce printemps-là. Sur le papier posé au-dessus de la nappe, tâché un peu par nos baguettes, il y a nos deux livres qui conversent peut-être, eux, qui sait ? - dans la silhouette qui illustre la couverture du mien, c'est toi que je vois. 

Juin
Entre une cure de smoothies maison, un enterrement, une soirée passée à boire du vin et encore du vin dans un joli appartement de la Butte-aux-cailles, des matinées dans notre jardin potager préféré, un spectacle fou au Théâtre de la Ville, un pique-nique dans le parc du lycée, la lecture de Just kids et l'envie folle d'aller à NY, un piano rouge sur la plage à Cabourg, la gaieté de mon tigron joli, un concert classique au bout du RER, un rendez-vous pour déjeuner au Luco, une soirée tapas nocturnes, un tatouage commun imaginé avec Anouk & Nathan, les jarfins fous de Chaumont-sur-Loire, un cours de swing au debotté à Beaugency, le spectacle à l'école maternelle, une journée chasse aux trésors, deux jours à Bruxellesmabelle, et les jours de canicule, je crois que mes trois secondes préférées du mois de juin ont eu lieu au tout petit matin du 25, quand j'ai lancé deux énormes poignées de confettis par ma fenêtre du 2ème étage sur mon amour qui partait prendre un train le coeur lourd. J'ai ouvert la fenêtre, j'ai dit "hé !" pas fort pour ne pas réveiller tout le quartier, j'ai vu la valise s'arrêter, j'ai lancé, ça a fait choufiouuuu comme ça, au ralenti, dans l'air doux de 7h du matin, on se regardait et puis d'un coup il y en a eu plein ses cheveux et son rire a suspendu ses larmes.

Juillet
J'écris parfois de cet appartement de banlieue que j'ai appris à aimer - l'appartement, un autre que le mien ; et la banlieue, une autre que la mienne -. Je voulais donner quelques nouvelles, ouvrir doucement la vieille porte de cet endroit qui m'est cher. Est-ce que vous êtes toujours là ? Cette année, il y a eu du bleu partout, une photo pour chaque mois, il y a eu des bleus partout, une égratignure pour chaque moi. Devant : l'été. L'été sur les routes, comme depuis trois ans, avec mon tigron dans ma besace. Du temps à l'Ochéan, avec madame bleue, et puis à trois, et puis Bruxellesmabelle seule, sans ma fille. Tout à l'heure, j'ai couiné « oh c'est ma chanson préférée » en entrant dans une boulangerie très chic près de la gare Montparnasse. La boulangère, qui prenait délicatement mon croissant avec des gants, m'a regardée d'un drôle d'air. J'étais barbouillée de mascara, et puis je racontais n'importe quoi, ce n'était pas du tout ma chanson préférée mais c'était un tout petit peu réconfortant d'entendre chanter Dominique A alors que je venais de laisser Bertille seule dans un train. J'ai glapi un merci et je me suis enfuie, mon croissant sous le bras. À une table du café d'en face, j'ai sangloté une bonne heure avant de pouvoir y goûter. La vision de sa petite bouche à mourir qui articulait I love you à travers la vitre va me poursuivre quelques jours. Fin août, si tout se passe bien, nous accosterons à Belle-Île la bien nommée où, pendant quinze jours, nous partagerons les mêmes nuits. Ce n'est jamais arrivé, c'est un peu magique. 



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05 octobre 2014

popular problems

07h04, France Inter hurle des nouvelles syriennes dans la chambre moite, j'ai envie de m'enfouir à nouveau dans le sommeil brisé et déjà perdu, dans ce sommeil un peu tiède qui suit les nuits d'amour voraces, les nuits d'amour affamées, dévorantes, insatiables, ces nuits d'amour où j'ai l'impression qu'on ne survivra pas, qu'on crèvera là, comme ça, ces nuits d'amour où on se mange le coeur, voilà, c'est ça, où on se mange le coeur écrasé en petites miettes dans la paume de l'autre, et où je pleure à l'intérieur de moi-même tant je voudrais m'incorporer, me fondre, me noyer et disparaitre contre son corps. 

Certains jours, je pense aux vingt-six années qui ont composées ma vie, à ces vingt-six ans bien remplis, et je me dis c'est bon, c'est bien. C'était bien, il y a dix ans, d'être lycéenne et de fouler jours et nuits le bitume de la banlieue natale, d'avoir les cheveux violets, de grands jupons et un ami amour amant de seize ans à la beauté sombre. C'était bien, quelques années après, de traîner dans les couloirs miteux de la Sorbonne Nouvelle, de travailler chez Gallimard à côté de ce vieux fou de Philippe Sollers qui me prenait pour la secrétaire, d'aménager un minuscule appartement avec le garçon dont j'étais toujours amoureuse, après huit mois passés seule à Montréal. C'était bien, plus tard, cette vie bohème, le bébé dans le ventre de mes vingt-deux ans, les petits boulots dans des librairies où je regardais causer, planquée dans l'escalier en colimaçon, lors de soirées littéraires, des écrivains que je fréquente aujourd'hui. C'était bien, après, de mettre cet enfant au monde dans l'insouciance la plus totale, d'écrire un peu, de pleurer souvent. C'était bien, de mourir et de ressuciter. C'était bien, d'avancer les yeux crevés, de sentir les mains douces qui tenaient la mienne, de vivre dans une grande coloc' des aventures d'une drôlerie sans nom. C'était bien, encore après, l'antichambre du ciel, la rencontre du garçon aux yeux dorés, la découverte de la musique classique, les virées en moto serrée contre lui dans les nuits glaciales d'un hiver où je buvais beaucoup d'alcool, pour oublier. C'était bien, de réussir un concours, de réapprivoiser mon tigron pour ne plus jamais le quitter, de partir sac au dos au Kirghizstan, de faire Istanbul-Paris en train, de fêter mes vingt-cinq ans toute la nuit. C'est bien, d'avoir la petite fille la plus rigolote du monde, à qui je transmets ce(ux) que j'aime, Pierre Soulages et Agnès Varda, la pluie, la nuit, la pluie la nuit, le coton imbibé d'eau de rose pour le museau du matin, les mélodies qui prennent le coeur et les heures passées à ne rien faire, et basta, qu'est-ce qu'il faut d'autre pour vivre ? C'est bien, les rires avec l'amoureux de mes seize ans et le papa de mon enfant, entre deux portes, parfois. C'est bien, les textos échangés avec le garçon aux yeux dorés après trois mois de silence, nos sourires qui en disent long, les mots que je ne trouve pas pour lui raconter mon nouvel amour, ceux qu'il trouve pour me raconter le sien. Ce n'est pas parfait, loin de là. Mais c'est bien, cette vie-là, ça aura été bien. Peut-être, alors, que ça sera bien après, aussi ? J'ai atrocement peur de ça, qu'il n'y ait rien de mieux après.

Un soir d'arrêt maladie, je regarde La femme d'à côté, que je n'avais jamais vu (est-ce possible, vraiment ?), avec un thé oublié mais toujours aussi bon. Je tombe instantanément amoureuse de Fanny Ardant, si élégante et tellement ardente, ah oui, de Gérard Depardieu, de leurs tenues des années quatre-vingt, de la vie provinciale ces années-là, du bruit obsédant des balles de tennis qui rebondissent, de la narratrice aux beaux cheveux gris, des couloirs de l'hôpital qui succèdent aux couloirs de l'hôtel, des téléphones en bakélite qui sonnent dans le vide, de l'humour terriblement fin et subtil de Truffaut, de la présence discrète d'un couple homosexuel, des livres pour enfants que le personnage de Marguerite écrit et illustre, de la réplique qu'elle a sur les chansons, des scènes d'intérieur, des regards que l'on se lance à travers les fenêtres, de ce que ça dit de la passion amoureuse, de ni avec toi ni sans toi, des dernières scènes qui me font frissonner de longues minutes. La grippe ? La magie du cinéma ? Mmh, no sé. Dans le café où nous nous donnons rendez-vous, semaine après semaine, saison après saison, depuis des années maintenant, Anne commande parfois un verre de lait avec du sirop d'orgeat et des glaçons, en disant, quand le jeune homme le pose devant elle, comme pour elle-même, c'est l'enfance, ça, c'est l'enfance. Elle me parle de Marguerite Yourcenar, qu'elle a regardé dans un vieil entretien de l'INA juste avant de lire mon texte, et je lui réponds que ça ne m'étonne pas tant que ça, qu'il n'y a pas de coïncidences, entre elle et moi, jamais. Elle me parle de son enfant au regard distingué qui peut être à la fois petit diable et jeune fille aristocratique, elle me parle des sanglots qui secouent parfois l'âme quand on voudrait être encore l'enfant qu'on a été, et elle me parle de la mort, elle me parle de la mort avec ses mots surprenants, et, chaque semaine, je frissonne de longues minutes. La grippe ? Tu parles ; l'amitié, oui. 

00h34, dans la nuit parisienne, on intrigue. Les gens se retournent silencieusement sur nos silhouettes qui titubent un peu, sans jamais se lâcher, sur nos visages qui irradient du même drôle d'air, plein de plaisir, d'effronterie, d'aplomb et d'audace, cet air insolent, aussi, sûrement, de cette impertinence que l'on a au fond des yeux. Nous trinquons à la sortie du premier livre de mon amie Camille lors d'une fête surprise organisée dans un joli appartement du Xème arrondissement. Nous nous éclipsons pour aller à une autre soirée littéraire, et nous rions beaucoup, dans le premier vrai froid, avec notre amie F. adossée à son grand vélo vert. Dans le taxi qui nous ramène chez moi, on fait le compte de ce qu'on a bu ce soir-là, et le résultat ne suffit pas à expliquer l'ivresse qui nous exalte. C'est que la griserie vient des heures passées ensemble, de la folie de cette vie qu'on mène tambour battant, du temps volé au temps. Dès que nous sommes deux, la magie opère. 

Paris-Bordeaux, une échappée SNCF comme je les aime toujours autant, un vendredi après-midi. Avant de monter dans le TGV, je m'achète un jus d'orange pressé XXL, pour les vitamines, et des tas de médicaments pour essayer de combattre la toux qui me secoue le corps depuis quelques heures. Je termine L'amour et les forêts, et ça me gonfle, je n'aime pas ça du tout, finalement, je suis déçue déçue déçue et je m'endors un peu énervée. Quelques heures plus tard, je joue l'habilleuse à l'étage d'une jolie maison puis j'assiste à un très beau concert dans une petite église, assise à côté du maire du village, vraisemblablement mélomane. Le samedi, au petit matin, on file le long des pins en écoutant des chansons pourries à la radio, on est bien, il fait beau. Bien avant midi, on ouvre avec émotion le portail de la maison adorée. Le lac est sublime, à miroiter dans la dernière lumière de septembre et, après quelques sardines grillées dévorées devant l'Océan, je vais me faire rouler par les vagues méchantes et j'aime ça, comme toujours, j'aime ça, me faire jeter sur les rochers coupants, sur les petits coquillages piquants, repartir illico à l'assaut, tomber, me relever, tomber à nouveau. La nuit, on parle des peurs qui nous viennent de l'enfance et qui nous constituent, on se raconte ce qu'on aurait fait si on n'avait pas fait les métiers que l'on fait. On chuchote sous la grosse courtepointe épaisse. 

Début octobre, c'est si doux de revenir par ici, même s'il n'y a plus grand monde sur ces ondes-là. La vie change un peu, vous voyez, mais, finalement, je ne change pas tant que ça, pour ma part. Je me suis acheté un appareil à croque-monsieur à douze euros dans une petite boutique à babioles et ça fait mon bonheur. Hier soir, j'ai dîné d'un sandwich chaud avocat + cream cheese + pancetta croustillante + jus d'un citron vert + tomates cerise, et, avec un bon verre de vin rouge et Les Amours imaginaires, c'était parfait. Très montréalais. C'est pas mal non plus, les petits comprimés qui me font dormir comme une masse, parce qu'il faut bien parfois un peu de chimie pour aider à la manoeuvre. Cette année, pour la première fois, j'ai préféré une nuit noire à la Nuit Blanche. Et puis, ce matin, en relevant le store, j'ai vu que la ville avait été recouverte par un manteau gris acier. L'air a le goût des feuilles mortes. Une compotée de reines-claudes chauffe doucement sur le feu avec un peu de sucre vanillé et un peu d'eau de vie, une machine tourne avec de la teinture noire et de vieilles fringues à l'intérieur. J'ai hâte de retrouver ma fille. Demain.   



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24 septembre 2014

ainsi la nuit

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Marguerite Yourcenar. Entretiens (livre d'). Arrêt du coeur devant cette photo en noir et blanc. Sygma signée Pierre Lafont. Légende : « dans sa cuisine, à Petite Plaisance ». Casseroles bien alignées (cuisine ?), et gros bocaux. Sur l'un, on peut deviner, écrits à la craie (?)(écriture blanche...) « ABRICOTS ». En lettres majuscules. Certains bocaux sont ouverts. Chien. Panières avec des pommes, une avec des noix, et une bouilloire en métal sur le feu. MY devant la cuisinière. C'est quelque chose que cette cafetière à piston que l'on devine au fond, que le regard du chien et celui à elle, perdu dans le vague en attendant que l'eau bouille dans la casserole. Les cheveux gris relevés en chignon, le foulard noué par dessus le gilet d'intérieur. C'est quelque chose que cette légende, « dans sa cuisine à Petite Plaisance ». Dans sa quoi ? On peut être MY et écrire ABRICOTS en lettres majuscules sur un bocal, et ce que je devine être « flocons d'avoine » sur celui d'à-côté, et « biscuits » sur celui d'à-côté encore, en noir, cette fois, et « biscotte » ou autre aliment en -scott, on ne voit que ça, sur celui d'à-côté encore, et sur celui du bout : « riz ». On peut être MY et ressembler à la grand-mère que j'aurais voulu avoir et que je serais allée voir à Petite Plaisance, sans vraiment savoir où se trouve cet endroit ; ça pourrait être n'importe où n'est-ce pas, je me refuse de googeuliser ça, ce nom qui me fait rêver, non mais rendez-vous compte, « dans sa cuisine à Petite Plaisance ». Plus tard, dans ma lecture passionnée d'un entretien qu'elle donna en 1978 à Marie-Claire (Marie-Claire !), à une certaine Pierrette Pompon (on peut s'appeler Pierrette Pompon, ça existe, t... !), j'apprends que Petite Plaisance se trouve sur une île et ça m'énerve de le savoir, d'abord, j'aurais voulu que ça reste l'endroit inconnu que c'était juste avant, et puis ça me soulage. Évidemment, une île, évidemment, tout près du Canada ! & Marguerite dit à Pierrette : « il ne faut s'accrocher à rien ». Pierrette retorque « c'est difficile ». Et MY de répondre : « d'abord difficile et puis facile (...) facile parce qu'il ne faut pas s'accrocher pour être libre ». Comme c'est beau, dans la pièce de Ionesco, Le roi se meurt, quand, à la fin, la reine Marguerite lui dit « Enfin, qu'est-ce que tu traines, tous ces trucs qui t'encombrent, laisse tomber tout ça ! ». Je n'ai jamais lu une seule ligne de MY, mais ce n'est pas la peine, la photo aux abricots me nourrit comme dix romans. 

Voilà, la vie passe et rien ne m'intéresse plus que ça, je crois : rêvasser des heures sur la vie que mènent les écrivains, regarder des photographies, lire au-delà des livres, des entretiens, des correspondances, des livres de cuisine, des poèmes griffonnés. Je suis prise de passions subites et sans appel. Je veux, d'un coup, avoir toutes les monographies publiées dans la collection Poètes d'aujourd'hui. Oui, toutes, même les plus rares, les introuvables, celles des poètes que je n'aime pas aussi. Je veux, d'un coup, lire tous les livres d'Hervé Guibert, percer le secret de cette vie qu'il a menée, comprendre l'existence sidaïque qui a été la sienne, me rouler dans les années quatre-vingt qui me fascinent parce que je suppose que c'est pendant cette période-là qu'il s'est passé quelque chose qui fait aujourd'hui que je suis qui je suis. La photo de Marguerite Yourcenar. Quand je tombe dessus, dans ce livre d'entretiens qui ne m'appartient pas, je passe une matinée entière à la regarder, j'écris vitevitevite ces notes dans mon carnet, j'ai du mal à me relire quand je cherche à restranscrir ces impressions pour les écrire ici, mais aucun mal à me souvenir de l'émotion foudroyante, du temps passé à imprimer en moi-même la page de ce vieux livre, un jour du mois de juin où j'aurais eu mieux à faire. On se bricole les familles qu'on peut.

Septembre 2014. Je ne vis plus que pour les moments volés au temps passé au lycée. Le soir, quand je retrouve mon tigron dans la cour d'école à la jolie lumière, les joues rosies d'avoir tant joué, l'immense joie de voir ses petites jambes qui accélèrent quand elle m'aperçoit, et de sentir l'impact de son corps contre le mien. Nos courses dans Paris, nos trajets en métro, nos sorties des soirs de semaine, même si c'est pas sérieux. Je trouve qu'elle ressemble à ces enfants de l'entre-deux-guerres, à ces milliers de visages que j'ai scrutés dans de vieux livres poussiérieux quand je cherchais Dieu sait quoi, Dieu tout court, maybe. Les moments qu'on passe, allongées sur le tapis marocain de sa chambre, à nous dire des choses, à l'écouter me raconter comment c'est, la vie, quand on a bientôt quatre ans, les peurs qu'on a déjà au fond du ventre, les espoirs qu'on fonde, les rêves qu'on chuchote et les plaisirs qu'on affronte. Les heures bénies où je retrouve Anne au café qui héberge nos rendez-vous hebdomadaires pour la troisième année consécutive, les séances chez Jaccottet qui se suivent mais ne se ressemblent pas, les diabolo violette en terrasse, les petits-déjeuners clandestins, les heures que je pique à la nuit pour téléphoner à madame bleue ou bien skyper avec ma douce de l'autre côté de l'Atlantique, avec mes épiciéditeurs préférés qui me parlent de belles choses pour apaiser mon coeur tourmenté. Septembre 2014, vingt-six ans et demi, presque, et une vie rocambolesque qui ne ressemble en rien à ce que je pouvais imaginer quand j'avais vingt ans. Septembre 2014, la vie cachée, la vie volée, la vie clandestine, secrète, obscure, illicite. Aimer ça, je crois. 

Dans cette nouvelle vie que je mène à côté de la sienne, il y a des gares et des trains, mais pas pour moi, jamais. Des trains tout le temps, donc, des trains à attraper, des trains à l'heure, des trains bondés, des trains de nuit, des trains en retard. Il y a des aéroports, des avions, des horaires d'embarquement, des horaires d'atterissage, des tapis roulants où récupérer sa valise ; il y a des taxis, des autolib', des métros et des changements de métro. Pas pour moi, donc, jamais. Moi, j'accompagne, en courant, le souffle court, on s'est partagé les bagages et on déboule sur le quai souvent juste une minute avant le départ, mais parfois pas, parfois on a le temps de s'embrasser longuement avant la sonnerie que l'on connaît bien. Départs ; moi, je dis des mots rassurants bon voyageprofite du train pour te reposer, des mots niais ne m'oublie pas, hein ou bien écris-moi, promets-le, que tu vas m'écrire, moi, j'articule des mots que je dis surtout avec les yeux, et mes lèvres forment les je t' les plus dingues de toute ma carrière, moi, je fais des coeurs avec mes doigts, j'avance un peu quand le train démarre sans enlever mes yeux des siens, moi je ris de ses bêtises derrière la vitre, et puis je m'arrête, et, les mains dans les poches, je retourne vers la ville qui a continué à vivre. Arrivées ; moi, j'attends sur le quai, le coeur battant, je guette son visage, j'observe au passage comment sont les autres, tous les autres, dont aucun ne m'intéresse, je guette et je trépigne, je veux tout, tout de suite, sa silhouette, son sourire, ses yeux, son parfum, sa bouche. Souvent, l'arrivée se fait le soir, et le départ le lendemain matin. Souvent, en moins de vingt-quatre heures, on se retrouve sur le quai d'une gare et on se dit adieu sur le quai d'une autre gare. Parfois, de la même gare. C'est comme ça que va la vie. 



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25 novembre 2013

avec la lune injuste

Parfois je me demande comment ça sera, dans dix ans, les soirs d'hiver. Je prédis une maison de banlieue, pas moche mais pas jolie non plus, entourée de maisons pas moches mais pas jolies, non plus. La bruine fait des collerettes orangées aux réverbères, le goudron des rues ressemble à un long dos de poisson, de rares passants pressés parlent vite au téléphone avec de la fumée qui leur sort de la bouche. Dans la cuisine, il y a de la buée sur les vitres, France Inter à fond les ballons, un dîner à préparer pour les mômes, une immense Bertille qui claque les portes en demandant de faire moins de bruit, merci, elle a des devoirs à faire. Dans le rice cooker acheté vingt balles à Belleville, des grains de riz caramélisent. Du riz bas de gamme à la sauce soja bas de gamme dans leurs assiettes, qu'ils mettent mille ans à finir, et ça m'énerve, alors je le dis, hé, ça m'énerve, dépêchez-vous un peu, et je le regrette aussitôt. Des clémentines pour le dessert, les dents les mains, ça bipe 20h30 sur Inter, on presse le pas, des bisous et une autorisation de cinq minutes pour lire. Je toque à la porte de Bertille qui écoute de la musique pourrie, elle soupire, je n'insiste pas. Dans la cuisine explosée, je fais machinalement la vaiselle en écoutant le lot de malheurs du monde à la radio. Je pense à l'année où j'ai aménagé à Paris avec V., il y a une éternité, il y a quinze ans. L'année deux mille huit, personne ne s'en souvient plus. Ce n'est même plus palpable, cette euphorie de la fin d'adolescence. Je ne peux plus y toucher, tsé, à cette vie-là. Je ne sais plus la caresser du bout des doigts, je ne sais plus convoquer les vieux souvenirs de la jeune fille que j'ai été. En faisant chauffer l'eau pour la tisane, je me demande vaguement pourquoi je n'ai pas su rester avec les pères de mes enfants, ou pourquoi ils n'ont pas voulu rester, plutôt, et pourquoi je ne suis pas ce genre de fille qu'on a envie d'aimer pour la vie entière. 

Ah, ça m'a manqué, les mots déposés par ici. Mais faut pas croire, c'est un retour en catimini, un retour presque pas comme un retour. C'est juste glisser quelques merci pour les messages qui me font sourire chaque jour depuis la fermeture d'ici. C'est juste vous dire que je dédicace l'Amour #lindispensable au salon de Montreuil, samedi & dimanche, et que ça me ferait immensément plaisir de vous y voir, après tout ce temps derrière l'écran. Bon, vous me connaissez, hein, je suis timide, je rougis, je balbutie, je dis n'importe quoi et les meilleurs mots me viennent trois heures plus tard, j'ai peur & j'ai le coeur qui bat. C'est l'hiver qui s'en vient, à Paris. J'enfile des gants avant de sauter sur mon vélo rôz, après l'avoir déposée à l'école, et je me fais engueuler par des automobilistes parce que je n'ai pas de lumière arrière. On ne vous voit pas, ils disent. C'est que je suis un peu fantôme, abrutis.  Avec mon tigron, on fait un gâteau chocolat-marrons le lundi soir, qu'on mange par petits bouts jusqu'au bout de la semaine, et on dévore des kilos de clémentines. Ça me fait parfois penser à un vieux texte que j'avais écrit ici, après sa naissance. Je me délecte de la petite vie qu'on n'en finit plus de nous tricoter, toutes les deux. La crème que je dépose sur ses joues du bout des doigts, les caresses sur son minuscule visage, nos habitudes qui émaillent nos journées, les histoires qu'elle invente et dans lesquelles elle m'entraîne, son bonjour la maison douce ! qu'elle lance quand elle passe la porte de l'appartement. Il y a les poèmes qu'on s'échange, aussi, chaque semaine, avec la fille du lunmardi, et qui me ravissent au plus haut point. Le garçon aux yeux dorés, sa main dans laquelle j'aimerais arriver à glisser la mienne ; le garçon aux yeux dorés qui m'impressionne un peu trop, si bien que je passe ma vie à lui dire le contraire de ce que j'aimerais lui dire. Et si on trinquait à nos imbroglios, pour voir ? Allez, tchin tchin, ceux qui passent encore par ici, je lève mon verre, je vous embrasse, et je vous dis peut-être à samedi. Ou à dimanche. C'est bien, le dimanche, aussi.

On n'a pas la télévision. On n'a pas de vêtements neufs. On ne mange pas de pâte à tartiner le matin. On ne mange pas de bonbons. On ne franchit pas les frontières du pays où nous sommes nés. On ne parle pas du passé de nos parents. On ne pose pas de questions. On fait nos devoirs. On prend nos douches. On termine nos assiettes. On se lave les dents. On va se coucher. On chuchote dans le noir. On va au conservatoire. On va au musée. On va au théâtre. On reçoit des livres emballés dans du papier cadeau. On écoute la radio. On n'écoute pas de chansons populaires. On ne sait pas qui est Johnny Hallyday. On ne sait pas qui est Michel Platini. On ne pose pas de questions. On ne demande pas qui est Johnny Hallyday. On ne demande pas qui est Michel Platini. On ne demande pas qui sont nos parents. On va au cinéma. On va à la Samaritaine. On pique des Craven A dans le tiroir du bureau en bois. On va à la bibliothèque. On va au solfège. On se promène le dimanche après-midi. On ne regarde pas de photos. On ne sait pas qui est Leonardo DiCaprio. On ne sait pas qui sont les Spice Girls. On ne demande pas qui est Leonardo DiCaprio. On pleure à la mort de François Mitterand. On a des baby-sitters. On ne les aime pas. On ne leur pose pas de questions. On prend nos douches. On met nos chaussons. On répète nos instruments de musique. On va à la piscine le samedi matin. On mange des rougets achetés au marché. On ne parle pas de comment c'était avant. On ne pose pas de questions. On ne demande rien. Je ne demande rien. Je grandis dans le blanc. J'invente les réponses. Dans ma langue maternelle. 



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15 septembre 2013

Ici,
de mars 2008 à septembre 2013,
il y a eu 
beaucoup d'amour. 
Merci aux voyageurs qui m'accompagnèrent.
See you soon, on the moon.

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08 septembre 2013

sauve qui peut, la vie

Je regarde autour de moi, dans la classe pleine de soleil. Ils sont presque tous figés, comme sur les images que j'aimais détailler dans les manuels scolaires de langues étrangères, et qu'il fallait décrire avec le peu de mots qu'on possédait, quand on était collégiens. Ils apprennent à être professseurs, c'est la phrase qui me vient. Google Traduction m'apprend comment ça se dit, en anglais et en allemand. Encore aujourd'hui, je ne suis pas foutue de formuler spontanément une phrase simple dans une autre langue que ma langue maternelle. Si on prenait une photo, là, tout de suite, et qu'on la mettait dans un manuel scolaire, elle illustrerait parfaitement le style français des années 2010. Je revois les photos de mon livre d'allemand, et le sourire de ces filles des années 80, avec leurs pulls trop larges qui tombaient sur des caleçons brillants qui moulaient leurs cuisses musclées. C'était comme ça, fin août, la semaine de formation à l'IUFM, qui ne s'appelle déjà plus l'IUFM. C'était comprendre que j'étais en train d'entrer à l'Éducation Nationale pour de vrai, c'était avoir envie de partir très vite et très loin de cette vie qui ne me ressemble pas tellement. C'était aussi me faire de nouvelles copines, nous envoyer des textos le matin qui disaient tu me gardes une plaaaace, c'était partager des cappucinos à la machine à café et pique-niquer dans le grand parc en paniquant à l'idée de nous retrouver devant des élèves trois jours plus tard. 

Et puis Bertille est rentrée de vacances. Avec son père, on s'est assis sur un banc et on l'a regardée jouer dans les premières feuilles mortes de la saison. Ça va être ça, maintenant, la vie. M'asseoir une fois par an, peut-être deux, allez, à coté de ce corps que j'ai connu par coeur, nous émouvoir d'une même voix des facéties de cette enfant merveilleuse qu'on a fabriqué ensemble, une nuit de pluie. C'est pour ça, elle répond, la plupart du temps, quand on lui pose une question. Pourquoi tu es en colère, mon petit chat ? C'est pour ça. Pourquoi tu n'as pas dormi à la sieste ? C'est pour ça. Elle est entrée à la maternelle, avec un éclat de plaisanterie au fond des yeux. Le soir, en rentrant de l'école, sur les pavés de la place, on joue à un-deux-trois-soleil, mais c'est elle, le soleil. Elle est belle, ah, tellement belle, elle est drôle, elle aime la poésie et regarder des ballets de danse classique, elle voudrait bien apprendre à jouer de la trompette, quand elle sera grande. Elle n'a qu'une hâte, c'est que j'achète enfin le siège bébé à mettre sur mon vélo pour glisser avec moi le long des rues du XVème arrondissement. Je me tiendrai bien à toi, hein, maman tigre. Ouais, moi aussi, je me tiendrai bien à toi. 

De moi on ne dira pas : sa vie est un long et douloureux divorce. De moi on dira : un beau jour c'est l'amour et le cœur bat plus vite. À moi on ne dira pas : et tes larmes n'y pourront rien changer. À moi on dira : tout recommencera, tu verras tu verras, l'amour c'est fait pour ça, parce que je l'aurai, oui, un jour, ma maison avec des tuiles bleues. Moi je ne dirai pas : laisse-moi devenir l'ombre de ton ombre l'ombre de ta main l'ombre de ton chien. Moi je dirai : la rouge fleur éclatée d'un néon qui fait trembler nos deux ombres étonnées. Au CDI du lycée où j'ai pris mes fonctions, j'apprends à bulletiner les périodiques. Je trouve le verbe joli, et le professeur de philosophie aussi. Dans la salle des profs, on boit des cafés en riant. Il y a ma copine agrégée de lettres, qui porte le même prénom que moi, et qui me fait de grands sourires en me parlant de son amoureux écrivain. Je bulletine les quotidiens, je bultine le quotidien, et je butine les garçons. Ma vie est une bluette, que voulez-vous. Ma vie est une chanson française à la rengaine facile. Ah, c'est pas Bartók, c'est sûr. Ce n'est pas original pour un sou. Ce serait chanté comme ça, comme rien, siffloté vaguement, ça grésillerait un peu dans les radios, et c'est très bien comme ça. Je vais bien, vraiment bien. J'ai le sentiment que la vie débute. 

La vie commence, oui, après dix ans de cette adolescence folle. 15 ans - 25 ans, un amour de jeunesse beau comme le jour, un bébé merveilleux. L'Énergumène, bordel. Dix ans de cette adolescence folle, dont cinq passés avec vous. La dépression - je peux le dire, maintenant -, et puis l'égarement, et puis la psychanalyse. Et au milieu de tout ça, mon coeur qui bat, là, placé sur un plateau où vous le regardiez palpiter. Je n'ai pas envie de mentir, c'est un texte pour dire adieu. Et comme je n'ai jamais su trop bien faire, c'est. C'est un peu. Un peu bancal, quoi. C'est le dernier, il restera une semaine, et puis, le 15 septembre, à 22h, il n'y aura plus rien. J'ai aimé chaque instant de cette vie virtuelle-là. Ce soir je meurs un peu, je suffoque beaucoup. Ce soir j'ai le coeur serré comme un poing. Je n'ai pas envie de mentir : ça pique, là-dedans, ça brûle même. Peut-être vous souviendrez-vous, dans plusieurs années, d'une jeune fille qui balbutiait quelques mots, à la fin des années 2000, le coeur battant. Peut-être vous souviendrez-vous d'une jeune fille aux longs cheveux qui aimait les bobuns et les tartes au citron, les films de la Nouvelle Vague, les chansons françaises, toutes, celles zinzins [aah, Ferré] et celles nunuches [aah, France Gall]. Peut-être vous souviendrez-vous de cette jeune fille qui n'en finissait plus d'hésiter, en se dandinant un peu, avant de sauter du plongeoir dans les eaux troubles de la vie ; qui aimait à la folie ; qui riait autant qu'elle pleurait. Comment on dit, en allemand, elle apprenait à être écrivain ? Peut-être même que vous me croiserez, par un de ces hasards facétieux que la vie distille comme des petits bonbons, à Paris, Montréal ou Istanbul, absorbée dans une de ces rêveries qui me donnent l'air bête. 

Dans le petit rétroviseur de ma bicyclette rose, je regarde Paris défiler et les nuages de coton jouer à saute-mouton. Le vent de septembre soulève ma robe quand je pédale trop vite, ça fait rire les passants sur mon passage et rosir un peu mes joues. Je fais la course avec le tramway et je perds à tous les coups. Anyway, c'est pas ça, la vie. On ne perd pas à tous les coups. Il y a même certaines fois où l'on gagne. Sur le dernier polaroïd que je vous envoie, je crois qu'on sourit beaucoup, toutes les deux. Je la tiens dans mes bras, forcément ; elle a la tête un peu appuyée contre ma clavicule, et ses lèvres violines touchent la peau dénudée à la base de mon cou. Mes yeux regardent fixement l'objectif, avec la lueur de malice qui les anime parfois. Elle, elle regarde un peu sur le côté droit. C'est un très grand polaroïd, à vrai dire, une immense photo sur laquelle il y a aussi Nathan & Anouk qui font les cons dans le fond, et puis madame bleue, avec son visage de Joconde. Dans un coin sombre, au fond à gauche, droit comme un i, il y a V. la mine grave, qui a tenu à venir saluer. Hors cadre, il y a Jaccottet qui se tient un peu en retrait, avec son air roublard. Hors cadre, il y a aussi mes copines qui piaffent d'impatience à l'idée d'aller boire des coups. La vie m'attend, il faut que j'y aille. C'est beau, vous savez, c'est si beau, la vie. Même si ce soir, je chiale comme une madeleine. Je crois que je vais continuer à écrire, un peu ; un peu, pas beaucoup. Parce que je ne sais pas très bien faire autrement. Parce que le monde me traverse et la vie me transperce. C'est pour ça.

Comment on dit, déjà, dans ma langue maternelle ? 


Au revoir. 
Au revoir & merci. 

 

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26 août 2013

les grands ciels humides

« Tu ne voudrais pas être un peu moins chiante ? », il me demande, en me caressant le bras, et ses yeux dorés, dans la lumière du matin - ses yeux dorés, dans la lumière du matin, c'est quelque chose ! - sourient en anticipant mon petit air outragé et la moue de mes lèvres. C'est un matin cheveux hirsutes & T-shirt-culotte, c'est un matin baigné de lumière et c'est un matin meilleures brioches au chocolat du monde. Je retrouve Paris, avec gourmandise. Je ne peux plus m'en éloigner tellement, j'ai l'impression, sans qu'elle me manque profondément. Je retrouve mes amies, je retrouve les discussions sans fin dans mes cafés préférés, je retrouve les rues que je connais par coeur et celles que je ne connais pas, je retrouve les longues marches au crépuscule, les sandwichs sur les quais, les débats sur l'amour et le bruit du métro, les promenades sans but et les courses effrenées, je retrouve mon vernis à ongles et mon parfum d'automne, je redeviens parisienne et c'est bon, si bon. Il y a des couloirs de métro qui m'ont vue passer des centaines de fois. Il y a ceux qui m'ont vue courir à perdre haleine, il y a ceux qui m'ont vue zigzagante d'alcool, il y a ceux qui m'ont vue souffler, enceinte, et monter leurs marches avec peine, il y a ceux dans lesquels j'ai sangloté le nez plein de morve. Et puis il y a les couloirs de métro qui m'ont vue aller chez lui. Timidement, au début, je passais vite, en rasant les murs. La démarche sautillante, le rouge aux lèvres et le rose au joues, la jupe dansante, pendant ces mois de printemps où il me semblait que je n'en finirais plus de tomber amoureuse de la vie. Je découvrais que toutes les nuits d'amour seraient suivies d'un café et d'une brioche au chocolat, alors comment ne pas tomber amoureuse de la vie, hein ? « Tu ne voudrais pas être un peu moins chiante ? », il me demande, en me caressant le bras. Je m'arrache à la rêverie dans laquelle me plonge la malice dans ses yeux. Chiante, moi ? Tu rigoles, hé.

L'été est fini, le premier été d'après l'été terrible. Ah, j'avais peur. Ah oui, j'avais peur. Dès le début du mois de juillet, je ne cessais de revoir les Canadairs rouges et jaunes qui hurlaient dans le ciel en essayant d'éteindre la forêt qui flambait au bord du lac où V. me disait c'est fini. Je répondais « il n'y a pas le feu au lac », pour le faire rire, alors que dedans moi ça hurlait plus fort que dans le ciel encore ; mais ça ne le faisait pas rire. J'avais peur, des deux mois avec my girl. Dès le début du mois de juillet, je ne cessais de revoir son petit corps contre le mien qui la serrait à étouffer pendant que je bramais ma peine dans le vent. Le souvenir du son sourd et lancinant de ma voix, grave tout à coup, comme un loup à la lune, comme un animal qu'on abat. J'avais peur, des fantômes du lac, de mon propre fantôme au corps blanc et nu et plein de cet enfant qui commençait à bouger sous mes paumes, de l'insousiance de V. et moi cet été 2010, de nos jeux dans l'eau sombre, de nos siestes interminables. Ça m'est si difficile, de revenir là où j'ai été heureuse avec cette nonchalance qui me caractérisait alors. Mais l'été est fini, et j'ai aimé l'été. Je suis allée d'un plateau à un plateau, et j'ai aimé tout ce qu'il s'est passé entre les deux. Les montagnes, les vallées, le lac, le lac ! Au bord du lac, j'ai vu plein de fantômes. J'ai salué celui de mon grand-père en regardant passer une barque de pêche qui aurait pu être la sienne. J'ai salué mon propre fantôme, recroquevillé au pied d'un pin parasol, dans la prairie, en train de bredouiller sa douleur au téléphone. Je lui ai fait un signe de tête, et puis j'ai couru avec Bertille au bord de l'eau. Nues dans le lac, son petit corps blanc bouge hors de moi, son ventre contre mon ventre, on s'aventure un peu au large, ses lèvres sont violettes et son regard a changé. Elle est où, la maman de la lune ? Viens, il fait froid. 

Dix jours avec mon père et ma fille, just the three of us, à la maison du lac. Je passe des heures dans les vagues de l'Ochéan, immenses comme je les aime, avec leur surpuissance autoritaire qui me tourne et me retourne. Je perds pied, je bois la tasse, je ne pense plus à rien, je suis secouée, essorée, secouée à nouveau, et je pourrais rester des heures, là, dans ce déferlement impétieux et despotique, l'eau salée jusqu'au fond de la bouche, les yeux fermés, les poings serrés. À Bordeaux, je retrouve le garçon de juillet. À ma descente du bus, il me tend un vélo, et je me laisse guider dans cette ville que je connais mal. On pédale jusqu'à la rue Paulin, on rit beaucoup, je l'écoute fredonner une chanson de Claude François qui m'émeut aux larmes, il me prend en photo dans le soleil couchant. On se dirait dans un film de Terrence Malick, il avait dit, quand il était venu passer une journée au bord du lac. Nos invités sont enchantés, tous autant qu'ils sont. Et ils sont plusieurs à passer, quelques heures, une nuit, avec nous, à la maison du lac. Ils s'étonnent tous de cette petite équipée que nous formons, just the three of us. Dans un hamac qu'on installe vite entre deux arbres, je me laisse bercer par Camille qui me chante une chanson de son invention, en s'accompagnant à la guitare. Nous parlons jusqu'à deux heures du matin, les pieds dans les herbes folles. Quand je rentre, mon père et son ami poète sont endormis. Bertille marmonne dans son sommeil et se retourne sur sa couchette quand je me glisse sous la couverture de la couchette du bas, dans le lit superposé que l'on partage. 

C'était la dernière fois qu'elle venait dans cette maison. Elle ne le savait pas, mais elle ne reviendra jamais plus, sans doute. Elle était allongée sur son lit. Je m'étais couchée près d'elle, et j'avais caressé la peau rèche de sa main, un peu maladroitement, un peu machinalement. Qu'est-ce qu'on est supposé dire, à sa grand-mère qui a perdu la tête ? C'était l'été dernier, l'été terrible. Et, alors que je me demandais s'il fallait que je reste ou que je parte, brusquement, elle s'était mise à me raconter l'histoire du grand tableau au-dessus de son lit. Elle l'avait acheté à un jeune peintre, d'à peine dix-huit ans, un soir d'hiver où il avait frappé à la porte du cabanon où elle était venue passer quelques jours avec mon grand-père. Je me souviens de ça alors que nous roulons, ma fille mon père et moi, just the three of us, vers les montagnes où nous allons rejoindre ma maman. Là-bas, j'écouterai, avec Bertille contre mon coeur, au milieu d'un champ, La Prose du Transsibérien lue par une femme de la Comédie française ; là-bas, mon tigron fera une orgie de fruits rouges, des bouquets de fleurs sauvages et des baignades dans la rivière en contrebas. Là-bas, surtout, je ne le sais pas encore, mais on parlera comme on n'a jamais parlé. Je suis tellement fière d'être la fille de la femme dont je suis la fille. Et dans ta voix j'entends parfois un peu sa voix. 

Paris, un an après. Il y a un an, je partais de chez moi avec mon Eastpack mauve de lycéenne pour seul bagage. Il y a un an, j'arrivais en miettes dans une coloc' où j'ai vécu des moments fous et inoubliables. Il y a un an, on se tournait autour, avec un jeune prof de fac, et je me disais que c'était bizarre, ce type qui avait l'air amoureux de moi. Il y a un an, je me mettais à écrire des livres érotiques pour gagner ma vie, je gobais des médicaments jour & nuit pour tenir le choc, je ne dormais plus, je passais mon temps à fixer les moulures du plafond, je séchais l'IUFM avant même que les cours aient commencé. Il y a un an, je croisais pour la première fois le regard de Jaccottet mais je ne savais pas encore qu'il allait me sauver. Paris, un an après. Je marche, légère, le long du commisariat qui m'a abritée pendant quelques heures au mois de juin. Je me souviens du bureau à l'étage, de la chaise qui m'avait brûlé les cuisses que j'avais nues sous ma petite jupe à fleurs, de Supertramp qui hurlait teach me how to be sensible, logical, responsible, practical dans la pièce d'à-côté où des flics s'emmerdaient à cent sous de l'heure. Paris, un an après. Je marche, légère, dans cette vi-ll-e où tout est possible. Je longe l'immeuble où se niche l'antichambre du ciel. Je décoche l'index en signe de reconnaissance. Je marche, je marche. Paris, un an après. Je me demande si je ne me tire pas une balle dans le pied en arrêtant bientôt d'écrire ici. Parce que, qui sait, peut-être que je n'arriverais plus jamais à écrire, après ça. Je marche je marche je marche. Le coeur léger. Je marche, il y a un garçon qui me sourit, il porte la même marinière que celle que j'avais offerte à V. il y a longtemps et ça ne me rend même pas triste, ou juste un peu. Paris, un an après. Malgré la douleur inouïe de l'année qui vient de s'écouler, je crois que j'aimerais bien pouvoir la revivre encore et encore. Je marche, ah, Paris. Je retrouve Cl. devant un bobun, et je me dis qu'il reste quelques surprises au fond de la boîte à surprises. Je marche, je marche, l'été est fini et j'ai aimé l'été.

21h47, mon enfant dort. Miaou, c'est la mi-août. Le ciel pleure des étoiles filantes, le soir, dès que la nuit tombe. J'ai les jambes bouffées par les aoûtats, mais ça m'importe peu. Je traverse la prairie, pieds nus, en écoutant les insectes bruisser sous mes pas. Je pose ma serviette sur le sable noirâtre. Je hume l'odeur de vase. Je regarde les roseaux trembloter doucement. Le lac est rose comme le ciel. On ne sait pas bien qui fait miroir à qui, dans cette affaire-là. J'entre dans l'eau, en marchant, doucement. Elle m'arrive à la taille quand l'odeur de bourbe me submerge et alors je ne résiste plus : je plonge la tête sous l'eau et je nage longuement, sans reprendre mon souffle, en me laissant glisser. Quand je ressors la tête du lac, plusieurs mètres plus loin, je suis au milieu du rose. De petits cercles concentriques se forment autour de moi et s'éloignent sans remous. Le lac est à la fois lisse et à la fois caressé par les ondes, le lac est rose comme une dorure, doux comme un murmure, le lac est comme la peau du lait dans la casserole qui déborde. 21h47, mon enfant dort et je suis nue dans l'eau rose. 21h47, le lac est comme la peau du ventre d'une femme qui aurait eu plusieurs enfants.

 

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03 août 2013

aux yeux de tes marins que l'absinthe déserte

C'est comme dans un film de Claude Sautet. Il y a des enfants à ne plus savoir qu'en faire, des tas d'enfants dispersés aux quatre coins de la maison et du jardin, et le jardin ici, comprenez bien, c'est des champs à perte de vue, des prés sans fin, avec le bonheur dedans, certainement, mais pas comme à la télé. C'est un samedi de la fin juillet, on a rendez-vous pour le déjeuner. On s'est déjà vus la veille, un peu, à Chalon, mais écrasés par la chaleur, on ne s'était pas dit grand chose. Les gamins avaient mangé des glaces tout nus dans la rue et puis on était allé faire la sieste au parc. Là, on débarque pour le déjeuner, avec madame bleue, le tigron, et puis mes deux parents. J'ai le trac, un peu, de faire se rencontrer ma vraie famille et ma famille virtuelle. Là, on débarque pour le déjeuner, au milieu de la smala magique de Marion & Bruno et de mes épiciers éditeurs. Et puis, très vite, c'est comme dans un film de Claude Sautet. On déjeune sous la glycine qui pleure, certains font la sieste dans le hamac et d'autres dans la chaise longue près du muret de pierre, on descend au ruisseau en chassant les serpents, on rit, bon sang, comme on rit. Les générations se mélangent comme les différentes sortes de haricots dans la soupe au pistou dont on se régale. Blanche m'apprend à me délecter des fleurs de chèvrefeuille, je plaisante avec Joséphine, mon tigron fait une grosse chute et se fait consoler dans d'autres bras que les miens, madame bleue a son sourire des grands jours, et je pourrais rester des heures, je crois, à regarder les enfants construire des barrages de brindilles dans la petite rivière en contrebas de la maison. On a travaillé, aussi, sur des livres à venir qui parlent d'amour et de famille, d'amour de la famille, de la famille de l'amour. Parce que tout ça, c'est la même histoire. Et, à la fin de la journée, alors que nous mettons la table pour le dîner, il y a ce sentiment incroyable qui me prend lorsque Marion pose un baiser sur mon front . Je suis enfin moi-même. Je suis enfin unie. J'ai enfin réussi, à parler du coeur qui bat à ma famille de sang. Et je ne me suis pas trompée, ma vraie famille et ma famille virtuelle peuvent s'entendre. Je peux raconter les mêmes histoires, aux uns, et aux autres. Je peux les faire rire avec les mêmes blagues, les uns, et les autres. Je ne me goure pas. Partout où je vais, c'est bien moi. Prénom Pauline. Et ce samedi de la fin juillet, comme dans un film de Claude Sautet, marque le début d'une nouvelle histoire. 

Le reste du temps, nous sommes dans un petit gîte d'un tout petit village, avec mes parents, mon tigron et madame bleue. On passe nos matinées à nous balader en terre bourguignonne. On rit sans pouvoir s'arrêter, pour des histoires où il est question de Pépé La bricole & de Mémé La bricole. Pendant la sieste du tigron, on va au café du coin, avec madame bleue, et on parle pendant des heures, en nous mettant du vernis à ongles ou en lisant nos romans avec un coca frais. L'après-midi, nous allons à Chalon voir des spectacles sur lesquels nous ne sommes jamais d'accord. Nous débattons en dînant en terrasse, Bertille se fait offrir des glaces, danse à tous les coins de rue, et applaudit à tout rompre sur les épaules de son grand-père. "La mer, la mer !", elle crie, dès qu'elle aperçoit le fleuve. Les danseurs la fascinent, et elle se couche en marmonant c'est beau, le feu, maman. Vers minuit, une fois ma jolie endormie, je redescends pour boire un dernier verre avec mes parents qui se chamaillent, ou bien on se donne rendez-vous derrière l'église, avec madame bleue, pour fumer des clopes en cachette comme si on avait quinze ans. Le dernier jour, sous une pluie battante, nous disons au revoir à Bertille qui va passer quelques jours de vacances avec ma mère. Je la serre fort dans mes bras, je m'enivre de son odeur. Elle me caresse les joues en disant je t'aime jusqu'aux girafes.

C'est comme dans un film qui n'existe pas mais que j'aurais adoré, si je l'avais vu au cinéma. Je te préviens, je suis amoureuse des trains de nuit, j'ai écrit, vers 23h, alors que je venais de sauter dans le mien qui déjà se mettait en branle, tougoudoum tougoudoum, et à peine une seconde après il me répondait je sais. Il sait, voilà, je crois que c'est ça le miracle de ce garçon-là. Après cette nuit où j'ai retrouvé pour quelques heures le sentiment du voyage au K., je suis arrivée au petit jour à la maisontanière. J'ai ouvert une petite enveloppe sur laquelle il y avait écrit mon prénom suivi d'un coeur, j'ai pris une douche dans la vieille baignoire sous les toits, j'ai enfilé une nouvelle robe, et puis une autre, et puis j'ai finalement remis la première, et j'ai rêvassé assise sur une marche du jardin qui avait chauffé au soleil. En fin d'après-midi, j'ai ouvert la porte et il a mis sa main dans mes cheveux pour m'embrasser. Dans cette grande maison que j'aime tant, le temps passe à s'apprivoiser. Depuis le lit aux draps rèches, je regarde les poussières scintiller dans un rai de lumière en l'écoutant parler au chat, faire un peu de vaiselle, préparer un café. Les matinées s'étirent à travailler, lui son violon dans la grande pièce baignée de lumière, moi un texte long dans l'atelier d'Anaïs, peuplé de pinceaux, de couleurs sourdes et d'exquises esquisses d'oiseaux. Il y a une émotion qui ne me quitte pas, dans ces jours passés à s'apprendre, dans ces jours passés à laisser nos divergences nos convergences nos discussions nos peurs nos désirs nos bisbilles nos humeurs cohabiter et envahir tout l'espace. Il y a une émotion qui ne me quitte pas à regarder s'entrechoquer ses concertos & ma variétoche, ses pépins de pastèque & mes pépins de melon, sa peau dorée & mon visage pâle. C'est si bon, de passer des heures à travailler chacun à un étage de la maison, en sachant que bientôt nous nous retrouverons au détour d'un escalier, que nos lèvres se trouveront sur le palier, qu'il y aura bientôt à nouveau lui & moi dans une même pièce. C'est si bon, de discuter pendant des heures en sachant qu'on tombera d'accord à un moment ou à un autre. C'est comme dans un film qui n'existe pas mais que j'aurais adoré voir, si je l'avais vu au cinéma. Je voudrais apprendre par coeur ces jours volés à l'été de mes vingt-cinq ans et ces moments précieux qui les parsèment : cette promenade en auto, toutes fenêtres ouvertes et les cheveux au vent, pour aller acheter du vin chez un vigneron ; les après-midi où il part explorer le ciel et où j'en profite pour écouter à fond les ballons le vinyle de Bashung avec mes pieds nus qui dansent sur le plancher ; les dîners dans le jardin autour de la petite table vert d'eau ; ma cigarette du soir qui l'énerve mais qu'il me rallume quand elle s'éteint ; les fous rires dans la cuisine ; les secrets échangés, les enfances racontées, et le regard du boucher chez qui on va faire trois courses et qui nous trouve bien mignons, ah oui, ça se voit. 

Il y a une folie à le regarder jouer, assise sur une marche du grand escalier, ses yeux dans mes yeux, les suites de Bach que je connais absolument par coeur pour avoir écouté des milliers de fois le disque reçu, enfant, à un anniversaire. Et il y a cette incroyable chose qui est ce langage étranger qu'il a et que je n'ai pas, il y a cette incroyable chose qui est de le voir lire ce que je sais à peine déchiffrer, le voir parler là où je bredouille, écouter alors que je ne sais qu'entendre. Il me regarde avancer, avec ses yeux dorés, les bras en balancier, sur ce fil tendu vers lui. Et c'est avec une infinie tendresse, je crois, qu'il me laisse dire ce que je ressens, parler de ce que je connais mal, avec mes mots maladroits et parfois incorrects. Je voudrais écrire tout un texte sur ce que ça me fait, d'entrer dans la musique envelopée de cette humanité. C'est mon éducation sentimentale que j'écris là, et éducation sentimentale, comprenez bien, ça veut dire d'où viens-tu quel est ton nom. Oh, oh, vertige de l'amour. 

 

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21 juillet 2013

chemise en popeline, sonnet de Mallarmé

Je reste encore un petit bout d'été, j'ai promis. Et je tiens toujours mes promesses, si, je vous jure. Alors me voilà, je laisse ici quelques traces éphémères de ce début d'été 2013, mi-figue mi-raisin, mi-laine mi-coton, mi-pluie mi-touffeur. Je ne cesse de comparer, presque jour après jour, grâce à mon journal que je tiens quotidiennement, ce qu'il se passe cette année avec ce qu'il se passait l'année dernière aux mêmes dates. L'année dernière, quand c'était le début de la fin du monde. Pour chaque jour qui passe, je suis capable de me dire à moi-même tu te rends compte, l'année dernière à la même heure, tu.... C'est un petit jeu qui fout le vertige, qui fait trembler la carcasse et puis le coeur à l'intérieur. Giling-giling. C'est un petit jeu qui fait mal exprès, une croûte à gratter pour mieux cicatricer elle dirait, et elle aurait raison. À gratouiller, elle dirait, même, et je sourirais du choix du verbe. 

J'essaye d'expliquer, en ce moment, l'état dans lequel je me trouve, à tous ceux qui m'interrogent. L'image qui me vient, c'est toujours la mer. En surface, je vais vraiment très bien, la mer est calme et miroite doucement en attendant que la terre tourne. Mais en-dessous, dans les profondeurs, c'est souvent la tempête, et ça ne va pas fort du tout. La lame de fond. L'âme du fond. Tous ceux qui m'interrogent, donc, tous ceux qui prennent encore la peine de me demander comment ça va, un an après. 2013 l'année de la Grande Bienveillance, définitivement, et je chéris du plus doux amour chacune de ces loupiotes qui balisent mon chemin. Je n'en finis plus d'être reconnaissante, dans la langueur de ce début d'été finalement caniculaire. Allongée sur mon lit, je regarde le plafond et je savoure ma chance. Merci pour le dîner indien improvisé et impromptu et merci pour les framboises et les grosseilles offertes, merci pour les retrouvaillles avec mon petit frère après les semaines où il était au Vietnam, merci pour l'épopée du bus 89, le thé rue Lecourbe, merci pour la petite demoiselle qui m'a reconnue à cause de mon tatouage et qui était si gentille [coucou], merci pour toutes ces choses dont je me souviendrai. En fait, je me sens survivante ; et au fond je suis heureuse, je crois, vraiment heureuse.

Les jours parisiens passent doucement mais ne se ressemblent pas. Bertille s'est découvert une passion pour Casse-Noisette qu'elle regarde dès que la chaleur nous oblige à rester calfeutrées. Au marché, nous achetons une livre d'abricots que nous dévorons presque aussitôt. Nous retrouvons le goût de la viande séchée, indissociable désormais de l'été 2012 et de mes larmes qui venaient saler encore plus cette gourmandise qui faisait le bonheur de mon bébé, en Suisse. Je vais au cinéma, une fois deux fois trois fois. Je vois Frances Ha avec un grand plaisir, avant de déjeuner en regardant la Seine, avec des confidences qui s'envolent dans le vent chaud. Je règle des choses administratives désagréables et délicates, je serre les poings et les dents mais la journée entière à répéter au téléphone à diverses institutions que je suis séparée du père de ma fille me laisse sur le carreau. Je souris du rire de ma copine C. qui me dit qu'elle aurait volontiers passé tous ces coups de fil pour moi. Je dis au revoir à Jaccottet, je ris à la folie avec lui, une dernière fois, on se dit qu'on a hâte d'être à la saison deux, en septembre. Je prépare notre petit périple d'été, qui va ressembler à celui de l'année dernière, mais qui sera émaillé de joie(s) et non de chagrin(s), je l'espère, je le veux. Et puis, on ne me la fait plus, j'ai prévu un sac à dos à la place des valises. Pour pouvoir porter Bertille dans les bras, pour éventuellement faire de la moto, pour me souvenir du voyage au K. 

J'ai passé des journées entières à étendre des lessives, à laver l'appartement à grande eau, à boucler nos sacs. Ses petites lunettes de soleil et les miennes grandes, son petit maillot de bain et le mien grand, sa crème solaire et ma crème solaire. Elle a déjà les bras couleur abricot, et moi des tas de taches de rousseur nouvelles qui parsèment mon visage et le haut de mes bras. C'est la faute aux doux moments passés avec les bons amis. Le mariage de l'année, à Versailles, sous un soleil éblouissant. La partie de campagne, quelque part en Normandie, à laquelle nous étions conviées, et la journée qui s'est étirée entre tournoi de pétanque, lecture dans le hamac, jeux dans la petite piscine, cueillette de framboises et dégustation de sorbet à l'abricot maison. Les longs pique-niques du soir, pour se dire bye avant l'été. La soirée passée à la collocation du XXème, le barbecue, les attentions des garçons pour mon tigron, et la fin de soirée à regarder des épisodes de Friends projetés sur un drap qui bouge au gré du vent de la nuit, un verre de rosé à la main. Dans la chambre où une chaleur à mourir nous étreint, nous essayons de trouver le sommeil, avec Marie. Sous le drap, il y a sa main qui ne lâche pas la mienne, son souffle pas loin, nos rires étouffés pour ne pas réveiller Bertille, et, au moment où je m'endors enfin, son bras qui se glisse autour de moi. 

Et puis, quelque part dans cet été bizarre, le garçon aux yeux dorés m'écrit tu as un joli tabouret dans une alcôve pour te reposer dans le soleil du soir, et il y a mon coeur qui bat tant il est capable de trouver les mots parfaitement parfaits, les mots qui apaisent le souffle, qui repoussent les larmes, les mots qui m'aident à finir de gravir cet escalier colossal, allez, encore quelques marches, les plus difficiles oui, mais il y a sa main pour me tirer quand ça tangue trop, et en haut, vous pouvez me croire, il y a aura un spectacle incroyable. On y voit la mer au loin, et puis surtout, à perte de vue, le ciel.

 

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[Pssst, faut arrêter de me faire pleurer avec vos mots sur Voyage en mère inconnue !]

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11 juillet 2013

 

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