le palais des autres jours

Le 1er mai, c'est un mercredi qui ressemble à un dimanche. J'ai laissé, sur la nappe, les miettes des croissants apportés, avec un brin de muguet, par le garçon aux yeux dorés, j'ai mis un peu de rose sur mes lèvres et je suis partie en courant. Sur le chemin du métro, j'ai à mon tour acheté du muguet, pour maman. À la sortie du métro, il pleuvait un peu, j'ai attendu le bus en écoutant Alex Beaupain, dans mon gros casque, me chanter à l'oreille après moi je veux qu'on soit malheureux. Je suis montée dans ce bus de banlieue qui, rien que dans son numéro à trois chiffres, comporte tant de souvenirs. À mi-chemin, j'ai vu Anouk entrer, un peu de rose sur les lèvres, gros casque sur les oreilles, et, dans la main, un brin de muguet pour maman. Petite réplique de moi, petite grande jeune femme adorable qui a gardé ses pommettes d'enfant. On a terminé le trajet en bavardant, et, quelques minutes plus tard, on montait la passerelle de la Grande Maison en nous tenant le bras et en rigolant comme des folles. Nathan était déjà arrivé, il avait apporté, pour maman, un petit brin de muguet.
Les jours tout entiers remplis d'absences. L'absence du garçon, parti explorer le ciel à des kilomètres de là ; l'absence des copines dispersées, le temps des vacances, à tous les coins de France et de Navarre ; l'absence de my girl, partie en vacances chez ses arrière-grands-parents. Et moi qui tourne en rond. J'ai rendu tout mon travail, j'ai rendu le texte commandé pour la mi-mai, j'ai terminé mon film, et puis il ne restait rien. Pour autant, j'ai vraiment du mal à me mettre au travail, comme si l'enjeu de ce concours, bien trop grand, bien trop important, bien trop effrayant, me paralysait complètement, et physiquement aussi, tant je tombe de fatigue. Les oraux sont dans deux semaines, tictac, ça fait mal au ventre. Heureusement, il y a Nathan qui passe à l'appart' avec un pain au chocolat et avec qui on finit par pleurer de rire en regardant de vieilles photos, il y a la famille en petit comité qui vient dîner chez moi, l'heure hebdomadaire passée chez Jaccottet, les Skype de la nuit avec madame bleue, les mots doux échangés avec les douces amies ; c'est fou cette vie où on récite un même poème, c'est fou ce poème où on récite une même vie.
À la bibliothèque, avec ma copine Pauline, on retrouve les fous rires qu'on avait quand on partageait les bancs de la fac, l'année où je suis tombée enceinte. Presque rien n'a changé, dans nos manières de travailler. Elle très appliquée, très sérieuse, moi un peu désordonnée, pas très méthodique, mais sérieuse à ma manière, je crois. Hier soir, dans le téléphone, il y avait la voix de mon amie d'enfance sur mon répondeur, et mon coeur a fait des bonds quand je l'ai entendue. Il y avait aussi Fauve qui chantait tu nous entends, l'amour, tu nous entends ? depuis le concert où se trouvait Lisa. J'espère bien qu'il m'entend, l'amour, depuis le temps que je lui cause. Elle revient de vacances, on prend la douche toutes les deux, avec nos chignons mal faits, chacune savonnant le corps de l'autre. Pas les animaux, elle dit, quand je l'affuble de mille petits surnoms d'amour en mangeant ses petits bras potelés. Même pas mon tigron ? je demande. Oui, mon tigron. Ah, ouf.
Un matin, V. toque à la porte. Je l'avais entendu arriver, comme je l'ai toujours entendu arriver. J'avais reconnu ses pas dans l'escalier, mais je n'avais rien dit, pour faire la surprise à Bertille. Son petit air interrogateur, quand elle entend les coups sur la porte, sa petite bouche qui s'arrondit et qui murmure « c'est Papa ? », et tout de suite, en se levant d'un bond, sa réponse à elle-même, tonitruante, exultante de joie ; « c'est Papa ! ». Je les laisse à leurs retrouvailles en préparant vite-vite-vite la petite valise jaune, celle achetée il y a bien longtemps pas si longtemps pour partir à Bruxelles. Tous les trois, à Bruxelles. Je me revois l'acheter, faire la queue longtemps au magasin en me disant qu'elle en vaut le coup, cette jolie valise. J'ai envie de rembobiner la cassette, de parler à cette fille-là, ravie de sa trouvaille. Tu sais, cette petite valise, bientôt elle servira à mettre les habits de Bertille un week-end sur deux, et puis aussi ses petits trésors affectifs qui recréeront sa maison partout où elle ira. Oui, ta si petite enfant, ton tigron de dix-huit mois, bientôt elle parlera, et bientôt tu ne sauras pas ce qui se trame dans sa vie la moitié du temps, bientôt tu ne comprendras rien à ce qu'elle te raconte un dimanche soir sur deux. Bientôt tu louperas des choses, tu passeras à côté et tu ne pourras pas faire autrement que de passer à côté. J'observe V. du coin de l'oeil ; je voudrais dire tant de choses, lui dire tant de choses. Mais je ne peux pas. Alors je les regarde s'en aller, les bras ballants. Je les écoute rire en dévalant l'escalier. Derrière la porte lourde et rouge, il y a mon poing qui s'abat contre le mur et, malgré mes dents qui mordent mes lèvres jusqu'au sang, des sanglots de gamine qui me secouent comme la plus grosse tempête du monde. Dehors il fait si beau. Je les entends s'en aller et je reste là, les bras ballants.
Le coeur ballant.
*
Merci pour vos petits mots sur le Voyage au K., ça fait boumboum.
Et pour le livre magique, je crois que vous comprendrez tous que je ne peux pas le dévoiler.
Pas tant que je ne l'ai pas terminé, en tous cas.
*
même si tu miaules le monde s'en fout

Sur le périph' il roule à toute allure. Accrochée à son blouson de cuir, son violon sur mon dos, je ne pense à rien, je me contente de regarder Paris défiler et ça défile dans ma tête en même temps ; le temps, les images, les paroles de chanson. Il se faufile entre les bagnoles qui attendent là que les bouchons se débouchent, je regarde les gens dans les habitacles des autos et je pense que ça fait bientôt un an que je ne sais plus ce que c'est de se déplacer en voiture, que ça fait bientôt un an que les trains sont devenus mes maisons, que je prends le bus, le métro, le tram, l'avion, le bateau, des vélos et des taxis, mais plus jamais de voiture seule côte à côte avec quelqu'un qui conduit près de moi. Ça fait bientôt un an que je marche, mon tigron sur les épaules, seule, peu importe la météo, peu importe la fatigue, peu importe le jour de la semaine.
La journée de mes 25 ans a commencé dans un lit avec une couette épaisse et des draps en lin. J'ai marmonné putain on est le 19 et j'ai voulu me rendormir jusqu'au soir mais je n'ai pas réussi. Alors j'ai mangé une des meilleures brioches au chocolat du monde, j'ai fait du cinoche évidemment, j'ai bu un café, j'ai balbutié un merci, j'ai ouvert une enveloppe dans laquelle il y avait une carte tigre, je suis montée sur sa moto et j'ai fermé les yeux dans mon casque pour ne pas être éblouie par tout le soleil qui éclairait Paris. J'ai traversé le parc que j'ai traversé il y a un an tout pile avec le coeur éraflé et j'ai imprimé pour mes vieux jours les couleurs des magnolias et des tulipes et des cerisiers des collines, la cloche de l'Église a bourdonné, et, dans l'air, les particules de poussière ont brasillé. J'ai pensé que pour la première fois de ma vie, ça faisait vraiment sens, d'être née au printemps. Plus tard, j'ai déjeuné avec Marie, et puis avec mon pantalon à fleurs et son blouson à fleurs, la pluie sur mes sandales, le petit loup trouvé dans l'oeuf surprise au chocolat et nos rires qui se répondent si bien. Je me suis rendormie pour une longue sieste dans le lit aux draps de lin pendant que la pluie picotait le toit en zinc, je me suis réveillée sous un double arc-en-ciel incroyable, j'ai couru du plus vite que j'ai pu pour retrouver mes épiciers adorés dans le café où leur histoire d'amour a débuté. Sur la table devant eux, il y avait toute une installation abracadabrantesque de cadeaux d'anniversaire qui m'aurait fait pleurer si je n'étais pas si, vous savez, si. J'ai soufflé une bougie, on a parlé d'amour et d'écriture et puis encore d'amour, de maison aux volets bleus ou peut-être vert amande, on ne sait pas encore. Ils ont gardé tous mes cadeaux pour les déposer sur mon palier parce que je devais courir à ma fête d'anniversaire. Dans le métro, la voix de Mathilde dans le téléphone mais tu ne sais même pas où tu fais ta propre soirée d'anniversaire ? et non je ne savais plus. À la nuit tombée, je me suis laissée offrir des mojitos par les copains qui passaient par là, j'ai essayé de jouer aux fléchettes sans succès, j'ai ouvert des cadeaux et essentiellement des livres parfaitement choisis et parfaitement dédicacés, j'ai dit ah bon, ah oui, ah carrément, ahlala, ahah !, ah c'est vrai, ah tu sais. Très tard dans la nuit, on marche rue La Fayette dans le froid avec madame bleue en cherchant un taxi, j'imagine nos deux silhouettes de loin, ce qui me plaît dans ce duo c'est que tu fais la voix du haut je pense tout bas, et c'est pas moi qui le dis. Le soir de mes 25 ans, je m'endors près de son corps avec la certitude que les grands soirs lorsque je pleure elle sera là elle sera là elle sera là. Le lendemain matin, je déballe à nouveau mes cadeaux et puis, dans le baluchon d'anniversaire des épiciers, il y a cette chose merveilleuse intitulée Je suis venue faire l'amour.
Si c'est ça, avoir 25 ans, alors d'accord. Si c'est avoir des gens autour de moi qui me connaissent si bien, qui pensent des choses de moi que je n'oserais jamais penser, qui disent des choses de moi que je n'oserais jamais dire, alors d'accord. Si c'est me faire appeler Paulinon Sanspeur, alors d'accord, ah oui, d'accord. Si c'est continuer d'avancer avec les clins d'oeil d'Anouk et les baisers de Nathan -ou l'inverse-, si c'est tout comme le dimanche passé à la Grande Maison à boire du champagne en mangeant du couscous en me disant que ah, c'est tellement nous, ça, si c'est la vraie chanson d'anniversaire chantée pendant que je souffle vingt-cinq bougies plantées dans le gâteau terrible de ma maman, alors d'accord. Si c'est le soleil qui dessine des bêtes sauvages dans les cheveux de my girl de deux ans, si c'est les messages envoyés à mon amie d'enfance à qui j'ai enfin écrit pour de vrai, si c'est Jaccottet qui dit nous avons la table des matières nous allons pouvoir commencer le livre alors d'accord d'accord d'accord. Si c'est ça, avoir 25 ans, si c'est avoir la boule au ventre mais la rage au coeur, si c'est le panier d'abricots secs du K. qui ne désemplit pas dans la cuisine toute blanche, si c'est la complicité, la bienvaillance, l'admiration qui font chaud quand on a froid, qui me font chaud quand j'ai froid, alors d'accord. Si c'est lire de moi et avoir envie d'en pleurer P. semble tellement légère, on dirait que le chagrin se détache d’elle comme une à une les pressions d’un chemisier de soie, alors, ouais, d'accord. Si c'est ce baiser, dans l'ascenceur du garage où on vient de laisser la moto, si c'est ce baiser dans l'ascenceur exigu qui sent la vieille rouille, la graisse et l'essence, ce baiser après lequel il dit ah ces lèvres, quel festin, alors alors alors, d'accord.
Plus que jamais, ces jours-ci, je voudrais que le monde s'arrête de tourner cinq minutes pour que je puisse écrire. La frustration de ne pas pouvoir n'existait pas avant. Si j'avais un peu de temps, tant mieux ; sinon, tant pis. Depuis le K., ça me démange au bout des doigts, ça fourmille dans tout mon corps, je voudrais qu'on me laisse tranquille, cinq minutes, une heure, cinquante jours, pour que je puisse écrire. Je ne sais pas si c'est parce que les projets se précisent, ou si c'est à cause de Jaccottet qui dit mais vous attendez quoi ?, ou si c'est parce que, avec Victoire, on avait dit à 25 ans on. Mais il y a la vie à caresser dans le sens du poil, la fièvre de ma fille dans mon lit, sa bouche brûlante contre mes seins, les cours à l'IFUM pendant lesquels je fais semblant [comme c'est épuisant], l'angoisse des sous, tout le temps, et puis l'angoisse de demain, après-demain, après-après-demain qui m'empêche de dormir. Les yeux ouverts dans le noir, j'écris dans ma tête le texte sur mon voyage d'avril que je voudrais vous raconter. Au matin, tout a disparu. Toujours. Au matin, tout a toujours disparu.
Le train, encore une fois, avec Bertille. Paris Gare du Nord, rendez-vous qui sait. Vendredi, c'était la belle Luciole qui nous attendait sur le quai. On allait reconstituer notre trio de novembre à Bruxelles. On est arrivé sous la pluie, habillées d'été, mais tout allait bien parce qu'à la sortie de la gare, il y avait la petite voiture rouge de Victoire, et, dans la petite voiture rouge de Victoire, Victoire. Le parfum de Victoire, le pain à l'huile d'olive dans la librairie adorée, le tapis rond comme une grosse lune grise sur le parquet, les histoires racontées à ma fille, les copines, une deux trois quatre cinq, les manucures à paillettes, les pois dans les cheveux, le noir sur les yeux. Et puis le texto longuement réfléchi et finalement envoyé à Benjamin Biolay, et puis son concert quelques heures plus tard, nos voix qui chantent ensemble, fort, encore plus fort, la vie merde est trop courte. Et puis, le pique-nique à minuit assises sur le tapis avec Bertille réveillée, nos coquillettes et ses petits bouts de chocolat, mes questions et surtout celle-là qu'est-ce qu'elle gardera de cette enfance bizarre avec sa mère ? Le lendemain, le brunch, évidemment, les crêpes à la folie, le ventre gros comme une maison de ma si douce & si chère amie aux boucles d'or, les attentions adorables de son amoureux qui est bleu d'elle et la chambre si délicate, si belle, préparée pour le bébé à venir qui, ahoui, qui m'émeut. La voiture rouge sur la route, la campagne belge sous de timides rayons de soleil, le sommeil de Bertille et nous trois, Victoire, Luciole & moi qui chantons les chansons québécoises que nous chantions déjà dans la cuisine de la rue Alma, Montréal, Canada. L'évidence qu'il existe entre nous depuis nos premiers regards limonadeux rue Beaubien. Le soir, je souffle mes bougies sur un gâteau délicieux, parsemé d'étoiles, évidemment, au citron, évidemment, j'ouvre des cadeaux qui font battre le coeur, je ris aux blagues de la maman de Victoire, et, une fois Bertille couchée, je retiens mon souffle en écoutant Luciole chanter une nouvelle chanson qui nous ressemble, qui nous rassemble. Dans la maison endormie, chacune dans une chambre, nous nous envoyons par textos les choses que l'on ne sait pas vraiment se dire de vive voix, j'entends des petites vibrations agiter le calme de la nuit. Bertille se blottit contre moi dans notre lit de princesse en parlant des louuups. Je chantonne cette chanson si belle, si belle. Tant pis pour toi. Anyway on t'attend pas.
*
Troisième paragraphe.
Ouuh, le lapsus. La bienvaillance, oui, ça me semble évident.
*
mademoiselle brille, brille par mon absence

En revenant d'écouter le très beau texte de mon père, j'attends le bus en pensant au garçon aux yeux dorés. Une voiture s'arrête devant moi, pas très loin, pas très loin devant moi. Ils en sortent, lui vraiment très grand, géant, presque monstrueux ; elle toute petite, toute fine. Dans la lumière des warnings, il y a ses cheveux poivre et sel à lui, sa grosse barbe qui lui donne l'air bourru et il y a ses cheveux à elle, longs et fins mais surtout longs, vraiment longs, et noirs aussi. Elle est de dos mais je décide qu'elle est asiatique. Minuit, la berline grise de riche, un vieux et sa pouffe asiat', c'est ça ? Non, vous n'y êtes pas. Elle, c'est elle qui est sortie par la portière du côté du volant, c'est elle qui conduisait la voiture. Lui, il déplie sa carcasse en descendant de la bagnole et d'un coup il se redresse de toute sa hauteur, il est vraiment grand et semble penaud, comme un petit garçon pris en faute par sa maîtresse. Sa maîtresse ? Peut-être est-ce sa maîtresse, cette minuscule femme qui ouvre le coffre et en sort un immense bouquet de fleurs. Elle le lui colle dans les bras, comme on donne un nouveau-né à sa mère stupéfaite, mais dans ses bras à lui, le bouquet, ah, tout de suite, a l'air tout petit. Elle se hisse sur la pointe des pieds, ils s'embrassent en se serrant fort, sur chaque joue. Voilà. Il a l'air ému, penaud ouais, emprunté, il ne sait pas quoi faire de toutes ces choses, le bouquet, le sac à dos, le sourire de l'asiatique ou bien le manque de sourire de l'asiatique. Peut-être ne se sont-ils rien dit ; peut-être, en l'embrassant, lui a-t-il glissé un mot à l'oreille qui a tout expliqué. Elle, elle est déjà remontée dans la berline grise, sièges en cuir j'en mettrais ma main à couper, et puis peut-être volant avec du bois dessus. La voiture démarre sans un bruit comme une bagnole de riche et semble glisser sur quelques mètres jusqu'au feu rouge où elle s'arrête. Lui, il avance à tous petits pas, tout petits petits pas, en faisant se balancer les fleurs au bout de son grand bras. Il ne quitte pas la voiture des yeux, il la dépasse, il se retourne un pas sur deux. Quand le feu passe au vert, il lève le bras avec le bouquet, dans un geste qui veut tout et rien dire à la fois, et il suit un long moment du regard les deux phares qui s'enfoncent dans la nuit jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien, plus rien que la nuit opaque et glaciale.
Le texte de mon père donc, et des passages entiers qui me trottent dans la tête les jours qui suivent. Je dis au revoir à Jaccottet un jour de grand froid. C'est qu'on ne va pas se voir avant deux semaines, alors ça fait bizarre. Il me donne un rendez-vous pour dans longtemps, parce qu'il sait très bien que s'il ne m'en donne pas je ne reviendrai pas. Je me rends compte que je suis comme ça, c'est vrai. Je ne reviens pas si je n'ai pas de rendez-vous, je n'avance pas sans petites réjouissances à inscrire dans mon calendrier. A l'agence SNCF, j'attends tellement longtemps que j'ai mal dans les jambes d'énervement. Je trépigne littéralement. Dehors il fait beau, la vie m'attend, et puis Marie aussi, pour un dernier déjeuner parisien. Il fait si froid à Paris mais un matin je déclare que je m'en fous, et je sors mes collants à fleurs et mon gilet rose barbapapa. C'est pour faire venir le printemps, je lui dis. Mais c'est toi le printemps, elle répond. Dans ces jours bizarres de l'entre-deux vies [j'allais écrire l'entre-deux guerres, ça me semble signifiant], il y a la bouille de Victoire sur Skype, ses "ma chouette" qui me font fondre, le visage d'Alice qui n'en revient pas de me voir assise à côté de Ferit, et la lumière de Montréal que je perçois derrière elle. Il y a les jeux avec mon tigron, la lecture de son livre préféré et son museau que j'aimerais fixer pour l'éternité dans les expressions tellement bertillonnesques qu'elle a en ce moment. Il y a le concert salle Pleyel, le champagne et les brioches au chocolat, et mes boucles d'oreille oubliées sur un piano. Il y a les mots des amis qui me disent tous et tu reviens hein ?, il y a ma maman qui vient me voir chez moi et qui me fait un câlin qui me chamboule, il y a madame bleue qui vient passer la dernière nuit contre moi, et qui se fait les ongles jusqu'à trois heures du mat' dans ma cuisine pendant que je fais mon sac à dos.
A l'aéroport, dans une flaque de soleil, je regarde les avions s'envoler en me disant que le mois de mars a tenu ses promesses. Il a débuté à Marseille, 1er mars mars Marseille, et je crois que je voudrais que ça soit comme ça chaque année. La lumière blanche de ces deux jours incroyables s'est réfléchie dans des tas de petites belles choses comme je les aime. J'ai organisé une chasse aux oeufs de Pâques avec les potes de Bertille, j'ai brunché avec mes deux meilleures amies, j'ai mangé deux fois du foie-gras lors de deux dîners qui resteront mémorables, j'ai bu du champagne à la soirée d'ouverture du Salon du livre sans même avoir trop de dégoût pour tous ces bouquins affalés sur les tables [bon, un peu, quand même]. Un soir, avec Mathilde, nous étions au premier rang du concert de Benjamin Biolay. Ses yeux ont croisé les miens quand il a chanté si tes idéaux s'écroulent le soir de tes vingt ans, j'ai toussoté pour faire comme si je m'en fichais et je me suis demandé et quoi à propos du soir de mes vingt-cinq ans ?
Entre deux cours, entre deux courses, je lis vos petits et grands mots, là, en-dessous. Et je n'en reviens pas. Je suis émue, très émue, bien plus que je ne saurais le dire. Et note aux timides, il n'est pas trop tard pour laisser un ich war da, n'est-ce pas, là-bas ? Je voulais répondre à chacun d'entre vous avant mon départ, je n'ai pas réussi mais j'essaierai de le faire à mon retour, c'est promis. En attendant, je vous envoie un immense merci depuis le fin fond du Kirghizstan d'où je vous écris. Ici, il y a une maison bleue devant laquelle j'ai écrit au soleil une bonne partie de l'après-midi, les meilleurs abricots secs du monde et des aventures à tous les coins de rue. Quand je m'endors, dans des avions, dans des bagnoles déglinguées, ou tout simplement dans mon duvet, j'ai toujours la même image, derrière les paupières, qui accompagne le son de mon coeur qui bat. Systole, diastole, systole, diastole, systole, diastole, choubam choubam choubam, comme ça, de plus en plus vite, chhhoubam chhhoubam chhhoubam, comme un air qui se perd dans la nuit.
*
une paille dans ma limonade

5 ans.
Ça fait cinq ans que je tiens ce petit carnet à jour.
Aujourd'hui, ça fait cinq ans.
Et comme je vais avoir 25 ans,
ça veut dire que j'ai raconté un cinquième de ma vie avec le coeur qui bat.
J'ai déménagé, j'ai voyagé au bout du monde.
Je me suis installée de l'autre côté de l'Océan.
J'ai eu des petits boulots, des déconvenues, de grandes joies.
J'ai fait quelques petits, tout petits films.
J'ai raconté l'Énergumène & son histoire incroyable.
J'ai mis Bertille au monde et j'ai écrit quelques bribes de sa vie.
Je me suis racontée, moi, en mère calme à agitée.
J'ai aimé, j'ai désaimé, j'ai grandi, je suis redevenue petite, j'ai grandi à nouveau.
J'ai tenu la barre.
Et puis, toujours, ce petit carnet.
Et surtout : toujours, vous, là.
Vous qui venez boire un thé à la maison Polaroïd,
en écoutant de la musique & en lisant quelques mots.
Vous qui m'écrivez souvent des choses qui me touchent.
Vous qui m'écrivez parfois des choses qui me blessent.
Vous qui m'écrivez uniquement pour avoir des informations
sur un morceau de musique, ou un habit, ou un objet.
Vous qui m'écrivez parce que vous m'avez croisée dans la rue mais que.
Vous qui m'écrivez beaucoup beaucoup et puis, un jour, plus du tout.
Vous qui ne m'écrivez jamais et puis, un jour, un peu beaucoup à la folie.
Vous qui faites partie de ma vraie vie et qui me lisez quand même.
Vous qui m'écrivez et qui devenez mes ami(e)s, parfois.
Vous qui ne m'écrivez jamais et qui ne m'écrirez jamais.
Je sais que l'adresse du coeur qui bat se passe sous le manteau dans plusieurs lycées.
Y'a des ptites meufs qui me racontent ça.
Elles ont l'âge d'Anouk, j'ai une grande tendresse pour elles ; elles se reconnaitront.
Il y en a toujours quelques unes qui m'écrivent, chaque année au mois de juin,
pour me dire qu'elles ont eu leur bac.
Je sais que dans le lycée où j'ai moi-même fait mille folies,
il y a des gens qui lisent mes aventures.
Et ça, ah oui, ça m'émeut.
Je sais qu'il y a des hommes qui me lisent.
Et ça, ah oui, ça m'émeut aussi.
Le coeur qui bat, c'est la chose la plus constante de ma vie.
Quand j'ai un peu de temps, hop, une photo, des mots, un morceau de musique.
Et vous le savez, hein, que si je pouvais vous envoyer des odeurs je le ferais aussi.
J'ai reçu une lettre par la Poste la semaine dernière.
Sur l'enveloppe, un timbre tigre.
Et puis une lettre signée Margaux avec, au milieu, ces mots
« en te lisant j'ai vu des couleurs et des odeurs ».
Ah, le beau cadeau !
Les années précédentes, vous m'aviez si bien parlé du printemps.
Aujourd'hui, si vous le voulez bien, j'aimerais vous regarder à mon tour.
Même les grands timides, même les pressés, même les taiseux.
Même ceux qui ont envie de dire des choses qui blessent.
Vous pouvez toujours faire une croix qui veut dire ich war da.
Je vous demande à tous un petit coucouhouhou,
et puis, pour ceux qui veulent,
vous me racontez, ce que je vous avez préféré pendant ces cinq ans ?
Parce que, mine de rien, c'est vraiment grâce à vous
que le coeur qui bat cogne depuis si longtemps.
Boumboumboum.
En échange, je vous fais un cadeau.
Ça, c'est un morceau que j'aurais voulu garder rien que pour moi.
Mon morceau de cette année 2013.
Il est pour vous.
Et puis, encore une fois et pour toujours,
m e r c i
❤
Pauline
*
PS urgent : Si quelqu'un habite Istanbul ou connaît quelqu'un de gentil qui habite Istanbul,
qu'il m'écrive un petit mail ou se taise à jamais. Ugh !
*
les oiseaux aussi font la course avec nous

C'est vendredi soir et j'attends le garçon de juillet à Saint-Paul. Il fait froid, il fait nuit, il pleut, mais ce n'est pas grave, je suis bien, là, à écouter de la musique en regardant les gens. Je souris en me souvenant que la semaine dernière, à la même station de métro, Marie et moi, sans nous concerter, avions pris la même fille en photo parce qu'on la trouvait belle. Là aussi je prendrais bien une fille en photo, et puis deux garçons, aussi, tiens. Les gens sont beaux quand ils se sont faits beaux, quand ils guettent la sortie de l'escalator à chaque vague de nouveaux voyageurs, espérant croiser le regard de celui ou de celle qu'ils attendent. D'un coup, sa voix ; bonsoir mademoiselle, il dit, et c'est bien, ensuite, d'aller manger du houmous dans un petit boui-boui de la rue des Rosiers en riant du décor, mmh, inhabituel. Plus tard, on marche sous la pluie jusqu'à la petite rue où on boit des coups d'abord dans un bar puis, quelques mètres plus loin, dans un autre. Il pleut toujours quand je me réveille le lendemain, il pleut encore quand je vais chercher Bertille alors que ce n'est pas "mon" week-end pour faire une surprise à mon père pour son anniversaire. Il crachine quand on mange tous, à la Grande Maison, la mousse au chocolat de ma mère, à la fin d'un repas arrosé de jaja où on s'est autant engueulé qu'on s'est amusé.
J'étais entrée dans ma librairie chérie pleine d'espoir et d'envie. J'avais attrapé le Philip Roth pour l'offrir à mon père, et le temps qu'on me fasse un papier cadeau, j'étais allée flâner dans les rayons comme j'aimais le faire avant. Il y a un an un siècle une éternité. Mais voilà, l'imparfait est encore de mise. Depuis quelques mois, je n'arrive plus à avoir ce plaisir que j'avais dans les librairies. J'ai l'impression de me trouver dans une foire aux bestiaux, ou dans un abattoir, je ne sais pas trop. Tous ces livres côte à côte, ça me dégoûte. Qu'est-ce qu'ils ont, tous, à vouloir raconter des choses ? Qu'est-ce qu'il s'imaginent, franchement ? Ça me fiche la nausée, toutes ces couvertures, je vous jure, je me suis presque sentie mal. Je suis partie comme une voleuse, mon cadeau sous le bras. Je fais la maligne mais ça ne va pas fort, hein, au fond [même si j'y travaille, vous savez, je ne fais que ça]. À travers l'écran, ils ne sont pas dupes, mes amis de l'autre côté de l'Atlantique. Je les voudrais encore dans ma cuisine, ou empilés sur mon lit, à rire jusqu'aux larmes de trucs qui ne font sans doute rire que nous. Dans un café tiré d'un souvenir d'enfance, à Alésia, on regarde par la fenêtre, avec Anne, pour éviter de trop chialer quand on parle des choses dégueulasses de la vie. Du bout des doigts, je fais une montagne avec les grains de sucre blancs sur la table sombre et je l'entends dire, plusieurs fois, ce mot, la cruauté.
Dans un mois tout pile, ce sera la veille de mon vingt-cinquième anniversaire. Je me souviens parfaitement du texto que m'avait envoyé madame bleue, il y a dix ans, pour mes quinze ans. J'ai même dû l'écrire quelque part. Je me souviens aussi du cadeau de ma mère, et puis du coup de fil de V. qui allait devenir très vite très important mais dont j'avais encore un peu rien à faire. Un petit peu, pas trop. Demain, la date redoutée, les dates redoutées. Jour béni devenu jour maudit ; le 19 mars, déjà. Déjà ou enfin, je ne sais pas bien. C'est quoi le temps, de toutes façons ? Ou plutôt, c'est devenu quoi ? C'est comme si ça n'existait plus ; il n'y a plus de jour ni de nuit, il n'y a plus de mois et sans doute n'y a-t-il plus d'années non plus. Je me fie au corps et au dehors. J'ai mes règles, c'est bien, ça rythme, j'ai de l'argent sur mon compte en banque, c'est bien, je n'en ai plus, c'est bien aussi, ça rythme. Le sang mensuel, les sous dans le porte-monnaie, au moins, eux, quand ils partent, ils reviennent toujours. J'aimais énormément, quand je travaillais au lycée, la sonnerie toutes les heures. Le temps débité par tranches, ça m'allait bien, une heure, tinlinlin, une heure encore, tinlinlin, une heure encore, tinlinlin, et ainsi de suite jusqu'à la mort.
Il y a toujours ces heures des jours où elle n'est pas là, ces heures pendant lesquelles je change ses draps pour qu'elle en trouve des plus doux et des plus légers à son retour, ces heures que je passe, le nez plongé dans un vieux body détendu et un peu cracra, à ranger deux jouets, à plier trois petits habits, à tapoter les coussins de son lit pour les faire tenir debout alors que j'ai hâte qu'elle les foute par terre d'un seul geste joueur. Ces heures que je passe dans cet appartement à tourner en rond comme une chienne sans niche.
Ce soir, elle est là à nouveau. T'es beiiiye mamanPauyine, elle dit, quand elle voit mon nouveau pull. On rugit un peu, purée de potimarron et petitepoire en dessert, elle enlève son pantalon toute seule en me racontant l'histoire du petit lapin blanc. Une fois les dents lavées, avant de dormir, elle demande à écouter Macaillasse. Dans son petit pyjama à pois, les jambes enroulées autour de mes hanches, une main sur mon sein et une main sur ma joue, mon nez dans ses cheveux, je la regarde écouter Maria Callas chanter Norma de Bellini. Elle imagine la dame qui chante avec une très grande robe rouge qu'elle me décrit en s'endormant pendant que je la porte dans son lit. Je ferme la porte sur son souffle adoré. Il y a cette chanson qui me boucle dans la tête depuis hier soir et des jonquilles partout qui ont percé la neige de la semaine dernière.
*
un pauvre chapiteau en fête

Les frissons, tout le temps, dès que je bouge un peu. Alors je ne bouge plus, c'est bien simple, je ne bouge plus. Je vois mes pieds avancer l'un après l'autre sur le chemin de la crèche, le seul que je suis capable de faire. Je sèche l'IUFM, je sèche le travail, je sèche la vie. J'ai froid, j'ai vraiment trop froid, et les douches brûlantes me décapent la peau sans vraiment me réchauffer. Je me fais mal sans cesse, je me cogne, je me coupe bêtement et mon sang gicle sur le mur blanc, je m'égratine avec mes propres ongles. Je me fais des bleus, I'm feeling a little blue, you know. Je tombe, je me casse la gueule. Si seulement je pouvais casser la gueule à ma bonne étoile, là, un peu, pour voir, ou à n'importe qui, en fait. Marseille est un peu loin, un peu trop loin, même si je pense chaque jour à cette après-midi passée avec les chers épiciers, et puis à l'étourdissement devant toute cette mer et toute cette lumière.
Chez Jaccottet, je dis persécution au lieu de répercussion, on se regarde, on ne dit rien. Il a entendu, j'ai entendu aussi. J'avais couru sous la neige, et j'avais fait des glissades dans la rue Mouffetard verglacée pour arriver à l'heure. J'avais déboulé avec les joues rouges, les cheveux pleins de flocons, les lunettes embuées, mais pour rien au monde je ne louperai ces heures que je passe assise dans le fauteuil en face de lui. La semaine dernière, quand j'étais sortie de chez lui, il y avait Alice qui m'attendait, et nous étions allées manger de la purée de brocolis dans la petite chambre de bonne, toujours antichambre du ciel, toujours refuge parfait, toujours cachette en catimini. J'avais pu constater le chemin parcouru depuis les sanglots que j'étouffais, chaque jour, chaque soir, fin 2012, entre ces quatre petits murs. Il faisait si beau, avec Alice on célébrait le printemps, on parlait de la banlieue évidemment, comme à chaque fois que nous sommes toutes les deux. Je pensais que ça allait, que ça irait. Et puis il suffit d'un soir comme un autre, presque comme un autre, pour que je comprenne que le chemin sera encore long avant d'aller bien. J'ai le coeur qui bat mais j'ai le coeur si lourd, si vous saviez. Le cœur si gros.
On a ouvert les fenêtres de la bagnole, on a glissé le disque dans l'autoradio, et on a monté le son au maximum. On a écouté cette chanson, là, dont le titre est get free, en faisant haouuuuhahouha, en marmonnant en anglais et en hochant la tête comme des rapeuses ricaines. Je les ai retrouvées, mes deux amies du lycée. On a reformé notre trio infernal et c'était comme si tout ce temps n'était pas passé sur nous. Alors, comme ça, c'est possible, de ne plus se parler pendant plusieurs années, et de se comprendre d'un seul geste, d'un seul coup d'oeil, d'une seule mimique, à la seconde même où l'on se retrouve. Dans la vieille maison qui n'en finit plus de mourir, dans mon ancienne chambre où l'on grimpe toujours en empruntant une échelle, on a ouvert officiellement la valise de cuir noir qui contient tous nos souvenirs adolescents. Dans le carnet que l'on remplissait à tour de rôle quand on avait seize ans, il y a le récit de toutes nos aventures, les dessins de nos rêves d'alors, des photos oubliées. Alors que la nuit tombait, engoncées dans nos manteaux, assises sur le vieux plancher dans la poussière et les araignées mortes, en soufflant sur nos doigts, on a un peu pleuré, je crois, mais on a surtout ri à la folie et on s'est répété mille fois à quel point ça avait été vraiment incroyable, ces années-là. On s'est promis de ne pas attendre dix ans avant de reconstituer à nouveau notre trio.
En me couchant ce soir-là, je repensais au déjeuner chez Alice, à la joyeuse bande qui se trouvait là, dans sa maison qui avait tant changé elle aussi, au poisson au beurre blanc qu'on avait tous mangé pour me faire plaisir, au café pris dans le jardin avec des biscuits au chocolat, et à nous trois, assises sur des chaises en fer forgé blanc, les yeux fermés, les visages tendus vers la lumière. Il y a V. partout dans ces endroits-là, ces territoires banlieusards sur lesquels on a longtemps régné, il y a V. partout dans le printemps qui recommence, il y a V. partout en ce moment. Il y a des fois où je ne sais plus très bien pourquoi il n'est pas là, à côté, pour me prendre la main quand ça vacille trop, des jours où je ne sais plus très bien pourquoi je ne peux pas lui téléphoner pour lui dire hé tu connais pas la nouvelle, et des soirs où je me surprends à lui souhaiter bonne nuit comme s'il était près de moi. Le coeur gros, disais-je.
Mamandamouuuh. Dans le petit matin, le corps de my girl vient se blottir contre le mien, et j'ai le sentiment qu'on saura toujours s'imbriquer l'une dans l'autre, maintenant, qu'on aura au moins gagné ça au milieu de toute cette douleur. Près de moi, elle renifle son bébéchinois dans un geste d'imitation qui me remue. Je la renifle tellement, chaque jour, Bertilledamouuuh, je la flaire, je la respire et l'aspire, mon bébéchat, mon bébétigre, mon coeurdeloup, ma douce ma douce ma douce. Elle marche vers les maisons aux toits rouges, avec ses petites chaussures rouges, sur cette photo incroyable de Barbara Berrada. Elle marche vers les maisons aux toits rouges, avec ses petites chaussures rouges, et c'est comme une métaphore de nos vies. On va marcher, toute la vie elle & moi, vers des maisons accueillantes. Oui, c'est ce qu'on va faire. On aura les mêmes chignons quand on arpentera les villes du monde entier, on aura les mêmes cheveux lâchés quand on se réveillera dans des draps clairs, et on marchera vers le blanc, toujours toujours toujours, on marchera vers le blanc. On n'aura jamais peur de nos ombres, jamais jamais jamais, ni moi ni cette enfant qui ne parle que du soleil.
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après moi la pluie


Premier mars, mars, Marseille. Je ne suis pas encore tout à fait guérie du désir de ces voyages éclairs que j'ai depuis juin dernier ; je crois que j'ai encore prodondément besoin de mes courses échevelées vers mes échappées SNCF, du temps du train comme une étreinte, tougoudoum tougoudoum tougoudoum, du crépitement des rails pour mon cœur décrépit.
1er mars, c'est un vendredi soir, je sors du tégévé avec mon sac sur l'épaule, mon casque sur les oreilles et du rouge sur les lèvres. La gare Saint-Charles, alors qu'il fait nuit depuis des heures, abrite son lot de voyous et de voyeurs ; mais je m'en fous, je n'ai plus peur de rien depuis longtemps. Dans les immenses escalators qui descendent au métro, je pense au lycée et à mon stage déjà terminé, je pense aussi à la proposition de ma tutrice, de nous revoir après le stage, d'aller, par exemple, voir une exposition ou d'aller boire un verre, même, pourquoi pas, et ça me fait vraiment un drôle d'effet, de penser que je peux être aimable. Dans le métro, je me demande pourquoi c'est si familier, d'être ici, à Marseille. Quand je grimpe les escaliers qui déboulent dans la ville, il y a cette odeur partout, entêtante, enivrante. Ça sent la mer, ah, ça sent la mer, et j'ai envie de crier de joie.
Chez ma soeur, je bois du vin rouge en attendant que soit prêt le bon dîner avec lequel elle m'accueille. Plus tard, quand la nuit est vraiment très avancée, elle m'apprend qu'elle a un petit coeur qui bat inside, et je vais me coucher avec un gros bordel de sentiments entremêlés en moi. Le lendemain matin, il y a le soleil sur le parquet de la pièce où je me réveille, le petit-déjeuner sur le balcon, le tremblement doré du soleil sur l'eau, là, sous la fenêtre. J'avais oublié l'émotion que me procure le soleil sur mon visage, la sensation de mes paupières closes transpercées de lumière qui fait tout voir en rouge pâle, et l'odeur des cheveux quand on reste longtemps dans un rayon de jour. C'était comme une première fois ; douloureux et jubilatoire, comme toutes les premières fois. Les beaux printemps sans toi, c'est la nuit sans.
Je marche sur le port, en écoutant cette version de Manhã de Carnaval. Dans les versions avec paroles, je ne comprends rien aux paroles et pourtant je comprends tout. Si je pouvais, si je savais, je danserais dans la rue. Je marche face au soleil, mais ça ne suffit pas encore, je voudrais l'avaler. Je suis exaltée, j'ai envie de m'enivrer de lumière, d'être grise de clarté, ivre de lueur, soûle de splendeur. Ah, Marseille la blanche, les odeurs mêlées de gasoil et de barbapapa, les rides et les rires sur les mêmes visages, et la mer, la lumière, la mer, la lumière, la mer, la lumière.
Devant la Criée [what else ?], je pense à cette idée de Grande Clameur et ça me plaît, ça me plaît, cette ville où l'on crie, où l'on clame, où l'on gronde. Tout faire disjoncter, finalement, pourquoi pas ? Un grand éclair général. D'ailleurs, d'un coup, ils sont là, devant moi, les Épiciers, les épiciers de l'Orage. Je ne sais pas encore que l'on va passer l'après-midi entière ensemble, à déambuler dans ce premier jour de soleil. J'ai aimé qu'ils m'entrainent pendant des heures à travers les ruelles et les blabla, j'ai aimé l'évidence, les coïncidences, les correspondances, les rigolades, les coups bus dans un premier bistrot et puis, plusieurs heures plus tard, les coups bus dans un second bistrot. J'ai aimé le pain espagnol, les histoires des coulisses, les librairies visitées, les silences qui en disaient long. Je serais bien restée encore, ah oui.
Mais il fallait que je cours retrouver ma douce & chère amie, la mère de l'Ange, que je mette mon nez dans le cou de son bébé de quatre mois, qu'on se raconte nos vies. Tard, dans la nuit, j'ai rendez-vous avec le brigand de cet été, dans un bar planqué à l'étage d'un hôtel. Je crois que l'on était aussi émus l'un que l'autre de nous retrouver. On a bu, on a bu, on a bu, on a évoqué Anna Karénine évidemment, et puis les drôleries de la vie. On a évité de parler d'église, et on n'a pas marché dans le Panier ; il y a certaines choses qui doivent rester intouchées. Je me suis réveillée sous un soleil encore plus incroyable le dimanche matin. J'ai (re)trouvé et (re)découvert une copine d'une autre vie, j'ai acheté des tas de savons de Marseille aux couleurs acidulées, je me suis promis de revenir traîner mes guêtres au J1, qui est un lieu comme je les aime.
Dans le tégévé du retour, il y a dans mon téléphone, malgré les coupures, la voix de ma maman qui me semble si proche, il y a la nuit par la fenêtre et, à 23h51, un texto qui dit alors tu vas venir ? Alors tu vas venir point d'interrogation.
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je marche sur les rails et je trompe la mort

Je suis seule. Je n'ai jamais été aussi entourée, et pourtant je suis seule, si seule. J'ai longtemps été, je crois, pour mes amis, cette île où il faisait bon se reposer. J'ai longtemps été, je crois, l'oreille attentive, l'amie tasse de thé, le boute-en-train en train de rire. Je n'y arrive plus. Je ne sais plus faire. Je ne peux pas m'enthousiasmer. C'est qu'il y a tout ce vide sous mes pieds. Souvent je ferme les yeux et derrière mes paupières closes je regarde le ciel pour éviter de regarder en bas. Le vide, le vide, le vide, et la tête qui tourne de tant de vide. Vie de moi vide de lui vide de nous vide du moi d'avant. J'ai tant changé. Mauvaise amie démissionnaire que je suis devenue, pire amie, murmurerait quelqu'un que je connais. À tous, à toutes, j'ai envie de leur dire que s'ils restent encore un peu, ça va aller, ça va aller, je vais redevenir cette île, cette elle telle qu'ils m'ont connue, je vais rire à nouveau pour de vrai, je vais arrêter d'oublier les dates, les rendez-vous, les anniversaires, les couleurs préférées, je vais écouter à nouveau, je vais entendre à nouveau, je vais voir à nouveau. S'ils restent encore un peu là près de moi.
Pour le moment, c'est la vie pleine d'actes manqués. C'est la vie pleine de lapsus, c'est la vie pleine de ratés. C'est la vie pleine de ratures aussi ; je ne sais plus écrire à la main, je ne sais plus écrire tout court d'ailleurs. Quand je tape un texte, j'efface plus que je n'écris. Le doigt sur la touche de mon clavier qui est une flèche vers la gauche. Retour en arrière. Effacer, supprimer. Biffures pour blessures. Il m'aura fallu huit mois pour accepter de rester seule chez moi un dimanche sans Bertille, seule chez moi sans rien faire, rienrienrien. Tous les autres dimanches "sur deux", il y avait quelqu'un qui se réveillait à mes côtés dans mes lits, madame bleue évidemment, ou Anouk, ou la chatte de la Grande Maison, ou des copines, ou. Ou bien je me réveillais ailleurs, dans d'autres villes, dans d'autres vies. Ou bien je restais chez moi mais alors je frottais les murs si fort et pendant si longtemps, avec une éponge et de l'eau de Javel, que j'avais les doigts qui saignaient et sentaient la piscine. Et là enfin, c'était possible, de rester dans le grand lit, seule, avec un livre. C'était possible de ne pas m'agiter, de ne pas m'occuper les mains et l'esprit pour éviter qu'elles tremblent et qu'il tangue. Pour la première fois depuis huit mois, il m'a été possible de cohabiter quelques heures avec moi-même.
Le sang dans la bouche de ma fille. Le sang sur son menton, le sang au bout de ses doigts, le sang sur ses minuscules dents blanches. Le sang patouuh patouuh, elle dit. Et, tandis que je cours sous la neige avec elle sur mes épaules, vitevitevite, tandis que je pense à ne pas glisser sur le trottoir, à arriver le plus rapidement possible chez le pédiatre qui nous attend sûrement déjà, il y a mes pensées qui vagabondent. Ce siècle avait dix ans quand tu es née ma douce, et ta mère vingt-deux. Moi, 22. La couleur et l'odeur de son sang, ce sera toujours pour moi le trajet direct vers son minuscule corps venant de mes entrailles, vers l'odeur d'humus de son crâne dont je ne me souviens pas mais que je n'oublierai jamais, vers la matière organique sortie de la matière organique. Moi, la matière organique. Elle pisse le sang juchée sur mes épaules et il y a des gouttes qui tombent sur mon visage entre deux gouttes de neige, ça fait blancblancrougeblanc. La nuit tombe aussi, mes mains gelées ne lâchent pas ses mollets, j'accélère encore le pas, je l'entends rire alors je ris aussi, soulagée.
Mon premier Madame m'a été offert par Inès, élève de terminale. Quelques jours plus tard, j'ai du mal à ne pas sourire devant la bande de filles qui s'exclament woh comment vous êtes trop une ouf Madame. Elles ont l'âge de ma petite soeur, j'ai envie de leur tapoter le dos pour leur dire que ça ira la vie ça ira hé regardez moi ce soleil dans la cour. Mais bon, je sais que lorsqu'elles sortent du lycée, elles rentrent dans des studios minuscules où elles vivent avec dix autres personnes, ou dans des hôtels miteux, ou dans des foyers, elles foncent ensuite pour arriver à l'heure à leurs boulots de serveuses, puis elles retraversent Paris à pas d'heure et se couchent bien trop tard. En regardant vivre Anouk & ses amis, en reformant le trio infernal de ma propre adolescence, une après-midi de pluie, à la Grande Maison, j'ai pensé à la chance que l'on a eu d'avoir pu vivre ce temps insouciant. Les folies de nos dix-sept ans comme de petits trésors intouchables.
La moto sur le périph', la buée dans mon casque et les zigzags pour nous faufiler entre les voitures. Aux feux rouges, on se regarde dans les vitres des bagnoles rangées à côté de nous. Le dimanche à Versailles passé à marcher tous les deux le long des allées royales, en regardant les bourgeons rouges éclore sur les arbres bien taillés. Les après-midi passées chez lui, à boire du thé, du café, et puis encore du thé, en écoutant de la musique qui le fait chanter. La liberté du mercredi. Notre amusement ; c'est bien, quand même. C'est bien virgule quand même. Les baisers, parfois, parfois pas. Un soir, il cherche pendant de longues minutes le nom du procédé mathématique qu'il vient d'utiliser. Il ne se souvient plus, il cherche, tapote avec ses doigts sur la table, se lève d'un bond pour aller voir sur Internet, revient aussitôt sur ses pas. Et, appuyé sur le chambranle de la porte, il dit ah oui, voilà, j'ai trouvé, c'est les identités remarquables.
Fin février, je ris avec Jaccottet, et les fois où je ris sont les meilleures, toujours, même si je n'arrive pas encore à lui dire ce que j'ai vraiment envie de lui dire. Je rêve de la mer, je maugrée contre les garçons qui ne veulent pas aller boire des bières alors que bon [coucou toi là-bas], je lis des romans des années soixante-dix piqués pendant le désherbage du CDI, je bois des litres de chaï citrouillé, je fais du dhal aux lentilles corail un soir sur deux, je me retiens pour ne pas me laver les cheveux tous les jours avec le shampooing à la violette qui sent si bon. Pour un mardi de mars, entre le père et l'idole j'ai choisi le père et je vois, dans ce geste-là précisément, que j'ai grandi. J'en suis surprise. Comme un serpent en pleine mue, je laisse derrière moi mon ancienne peau. C'est pas si simple, de s'en débarasser, et puis surtout, en-dessous, il y a quoi ? Surprise.
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