03 janvier 2013

jusqu’à voir des couleurs en attendant que ça passe

Décembre depuis l'antichambre du ciel, les lumières dans les arbres nus tout en bas sur le boulevard comme des confettis, et le panneau lumineux publicitaire qui change toutes les sept secondes exactement, et, toutes les quatre affiches, il y a Bertrand Delanoë qui présente ses voeux aux parisiens. Décembre depuis l'antichambre du ciel, le vent qui souffle tout contre mon oreiller, et l'odeur de la belle bougie dans la toute petite chambre minuscule dont je vais garder la clé, c'est sûr. Décembre depuis l'antichambre du ciel, et revenir finalement écrire par ici en dégustant le chocolat orange-girofle offert par papa à Noël. 

Décembre cognac. Le bus jusqu'à la gare d'Austerlitz, avec my girl, seulement elle et moi, et le chauffeur. Et personne, personne, personne d'autre. Le train de nuit qui file dans l'obscurité, Bertigre contre moi, toutes les deux blotties sur la couchette du milieu, le roulis des wagons sur les rails et nos coeurs qui tanguent, le sommeil sans sommeil. Et puis nous sommes arrivées à la petite gare vers six heures du matin, elle et moi, et personne, personne, personne d'autre. Une voiture est venue nous chercher, et le long du chemin, on a contemplé, toutes les deux, les ombres des maisons dans l'ombre ; c'est début décembre, ici comme ailleurs. À la maisontanière, il y a Anaïs qui nous attend, et dès que je la vois, je respire à nouveau ; c'est que là-bas, je me sens à l'abri, et le café dans la cuisine, alors que le jour n'est pas levé, à bavarder comme si nous nous étions quittées hier, c'est doux. Mèrechatte, je me rendors enlacée avec le petit corps de Bertille pendant que la maison s'éveille. Il y a un enfant de plus cette année, je l'entends babiller, et c'est bon. Plus tard, je regarde le mien, d'enfant, dessiner sur le parquet du bel atelier d'Anaïs pendant qu'elle peint des oiseaux. Nous décorons le sapin, dans l'après-midi, avec les gasssssons rentrés de l'école ; et plus tard, une fois les enfants couchés, M. met un vinyle que nous écoutons en buvant un cognac fameux. Comme l'année dernière. Comme l'année dernière, les oiseaux d'Anaïs s'envolent chaque jour par la Poste, les déjeuners sont délicieux et les siestes merveilleuses, les tartines de miel accompagnent la fabrication de flocons de papier, les tranches de pain d'épice celle de couronnes de Noël. Comme l'année dernière, on parle de nos travaux, de ce qui nous occupe les mains et l'esprit, M. me montre ses photographies, on évoque la psychanalyse, les tocades des uns et des autres. Repartir est vraiment difficile, comme l'année dernière, et comme l'année prochaine. 

Décembre chocolat chaud. Le café qui abrite nos rendez-vous, avec Anne. J'arrive quelques fois en avance, je bavarde avec le serveur qui commence à si bien nous connaître qu'il me demande, en souriant, comme d'habitude ? [ah, la classe], et il y a le vieux fou qui me demande pour la troisième fois si je suis actrice, parce que mon visage, vraiment, est si particulier. Et puis, par la vitre, le visage d'Anne, avec ou sans bonnet, mais les joues rouges, toujours, de s'être dépêchée. Nous parlons de choses et d'autres, de la vie, de nos cher(s), de l'attachement, du détachement, et puis de la folie, ordinaire et extra-ordinaire. Nous terminons toujours par marcher le long du même trajet, et, encore dix minutes, nous bavardons devant ma porte. On se lance joyeusement un mot d'encouragement et elle s'en va, avec ou sans bonnet.

Décembre Marcillac. Madame bleue m'a appelée de la gare de Lille, j'arrive, elle a dit. 22 décembre, son amitié est le cadeau le plus précieux du monde entier. Les nuggets et les makis dans le même repas, au septième étage avec ascenceur, dans ma toute minuscule chambre de bonne, et, dans mon canapé déplié en lit, nos bavardages dans le noir, comme tant d'autres fois, mais cette fois-ci, il y a une vraie déclaration d'amitié au milieu. Le lendemain, nos douches, l'une après l'autre, nos brossages de dents, l'une après l'autre, et puis notre déjeuner de Noël, installées comme des princesses dans une brasserie parfaite. La regarder commander des rognons, l'aimer encore plus si c'est possible, nous décider pour un pichet de Marcillac, et nous régaler du vin qui coule dans nos gorges ; adorer être là, avec elle. Et puis courir faire les dernières courses de Noël, son bras sous le mien. Dans l'appartement de mon ancienne coloc', où on débarque vers 17h, une scène extraordinaire. C'est le goûter de Noël des copines, et, dans l'appartement entièrement vide, on mange une bûche glacée à la verveine assises autour de la cheminée dans laquelle on balançe régulièrement des tas de trucs qui flambent flambent flambent sous nos yeux. On a parlé d'amour, les unes après les autres, et quand ça a été mon tour, j'ai dit joker, et on m'a répondu il s'appelle comment ? Plus tard, dans la nuit, on a rejoint les copains de toujours au cinéma, avec madame bleue, et pendant que la séance de Télé Gaucho commençait, on s'est échangé nos cadeaux de Noël. J'ai rangé précieusement celui destiné à Bertille dans mon sac en cuir. 

Décembre champagne. Le réveillon du 24, juste nous cinq, papa, maman, Nathan & Anouk & moi, pendant que dans ma chambre de jeune fille, Bertillon dormait dans mon lit de jeune fille. Les fous rires pendant tout le repas, jusqu'aux larmes, le foie gras de papa, et l'effervescence d'après le dessert, chacun dans une pièce à emballer les derniers cadeaux. Nous avons regardé le sapin, assez fiers de nous, avant d'aller nous coucher, en imaginant la tête de Bertille à son réveil. Folie de l'ouverture des cadeaux, tous en pyjama, et puis le brunch, tous en pyjama, et puis la sieste d'après. Et puis l'après-midi qui s'étire, les potes des uns et des autres qui passent, et les jeux de société tous ensemble. Au fond de mon sac de cuir, j'emporte mes cadeaux de Noël, des petites bricoles parce que cette année, bon. Le dictionnaire offert par Nathan et le disque offert par Anouk, tout de suite mis en évidence sur mon bureau de la toute petite chambre du septième avec ascenceur, dès que j'y arrive, le 25 au soir, dans le blues de l'après-fête. 

Décembre Darjeeling. La journée passée tous les trois, V., moi et Bertille, pour son anniversaire. Le banc du parc au bout de la rue, sur lequel on est assis, tous les deux, à regarder notre fille jouer. Ses regards vers nous, parfois, et nos regards qui s'évitent puis finissent par se rencontrer. Plus tard, nous prenons le bus puis le métro, et nous arrivons au cirque, et le régal que ça a été, ses grands yeux, son sourire, ses applaudissements. Bertigre a vu de vrais tigres, mais est restée éblouie par les fffffffffilles qui dansaient entre chaque numéro dans des tenues légères à paillettes. En sortant, nous sommes allés, alors que la nuit tombait, goûter chez Merci. On a regardé notre fille faire craquer tout le monde avec son petit béguin en lin et ses baskets de skateuse en herbe, elle a soufflé une bougie chauffe-plat sur une part de fondant au chocolat. J'ai bu du thé qui m'a fait chaud partout, et j'en avais bien besoin. Je sais qu'au fond, je continuerai à chialer à chaque fois que j'entendrais les mots cabo verde en pensant aux feux rouges. Dans le métro du retour, elle s'est endormie dans les bras de V., et j'ai pensé que c'était vraiment un jour heureux.

Décembre café au comptoir. Je marche dans la rue Broca, comme tous les jours. Je pousse la porte de mon café, et comme tous les jours, ou presque, je pose un euro sur le zinc et je lis Libé tranquille, dans le soleil timide des samedi matinaux familiaux ; sans famille, pour moi. Un tour à la librairie, un signe de tête au libraire que j'aime bien, et je prends le chemin qui fait la boucle pour rentrer. 

Décembre eau pétillante fabriquée à tour de bras avec la machine qu'a apporté le père Noël à la Grande Maison. Décembre sirop de cassis qui accompagne parfois les déjeuners coquillettes-jambon avec Bertille, le souvenir des presque mêmes déjeuners coquillettes-jambon, cet été, quand je la laissais parfois manger seule pour aller m'effondrer en larmes dans une autre pièce, et le sentiment que j'ai que ça n'arrivera plus, jamais plus. Décembre carafe d'eau dans mon ancien appartement que je vais bientôt réintégrer, lors d'un déjeuner avec Sofia, comme au bon vieux temps ; parler de son mariage, d'amour, des enfants qui grandissent, et de 2013 qui n'a pas interêt à déconner. Décembre limonade promenade avec my girl, la regarder courir dans les petites rues du Quartier Latin, et marcher le long du boulevard Saint-Germain le nez en l'air, les pieds dans le caniveau, petite parigote rigolote, petite souris dans les rayons de L'écume des Pages où on échoue, comme par hasard, au milieu des bateaux (l)ivres. Décembre tisane, passé minuit, avec ma grande soeur et mon grand frère, leurs amours, et les rires des petites filles cousines qui chahutent dans la Grande Maison malgré l'heure avancée, ma mère qui joue des heures assise par terre avec elles, ma mère

Janvier champagne de fou avec les invités de mes parents chez qui je fête le réveillon. Rire du mot inventé ce soir-là, 2013, l'année de la pétrouchka, on a décidé, hé ouais, et je ne veux pas oublier ce que ça veut dire, ni la purée de kaki à la noix de coco, ni le rire de mon père, mon père. Il est question d'aveux et de voeux, c'est une belle soirée pour commencer, et à minuit quatre, il y a écrit, sur l'écran de mon téléphone bonne année déjà. Janvier chaï citrouillé et penser à Victoire qui fête son anniversaire. À 25 ans, ma douce, on. Janvier coca quand je passe quelques instants sur Photoshop à fabriquer le flyer du groupe dans lequel joue l'amoureux d'Anouk, pour leur concert à la Cigale. Janvier lait chaud à la vanille et la voix des amies douces au bout du fil, Mathilde, ClémenceLobster, je vous aime, je vous aime. Janvier rhum arrangé rapporté de voyage par les amis qui m'invitent à goûter, et le baiser de mon ami d'enfance qui s'attarde sur mon front alors qu'il me murmure en même temps bonne année, bonne année, tu vas voir, tu vas voir. 

Janvier on va boire un thé, il dit, en bas de chez moi, un casque à la main. Je grimpe derrière lui sur sa moto, il roule comme un fou, et, au feu, il remonte la visière de son casque pour demander mais qu'est-ce qu'on va faire de nous ? On gare la moto sur la montagne Sainte-Geneviève, on troque le thé pour un café et puis on se promène pendant des heures en parlantparlantparlant et on arrive devant le cinéma, oh, pile au moment où passe un film terrible en noir et blanc, on s'engouffre dans la salle et on en ressort hilares une heure et demi plus tard, un tour à la boutique de thé, on remonte sur la moto, on passe la Seine quand l'eau fait des confettis de lumière, janvier cidre du mois dans la crêperie exquise où il m'emmène, on partage une crêpe pour le dessert et on marche sous la pluie en parlant de Schubert, il me raconte ce mouvement sublime, andante con moto, et mon casque de moto sous le bras, je tape le code de sa porte d'immeuble en me moquant de la manière qu'il a de bouger les sourcils quand il chante. Janvier café du matin, le bruit de son percolateur pendant que, dans la salle de bain, je mets du mascara et un peu de rose aux joues. Deux mille treize, ça ira, ça ira. 

 

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[Mon petit film a été vu presque 1700 fois, pfiou.
Merci à ceux qui ont pris la peine de m'écrire un petit mot à ce sujet.
Et non, je ne parle pas vraiment comme ça dans la vraie vie !]

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26 décembre 2012

lettre à l’enfantigre qui respire loin de moi un soir sur deux

Je suis ta mère.
Je suis ta mère ; cette pauvre folle qui, enceinte de toi, croyait que le bruit de ton coeur pouvait être entendu du dehors. Je suis ta mère ; bleue comme une orange amère. Je suis ta mer ; bleue des vagues à l’âme qui me roulent parfois sous le coeur. Je suis ta mère ; et tes bleus sur tes genoux, ma douce, me gonflent le coeur de peine et de fierté mêlées. Bertille, Bertille au prénom qui dit la liberté quand on en mélange les lettres, Bertille au prénom les pieds sur terre avec le [r] et la tête dans les nuages avec les deux ailes, Bertille qui pétille, évidemment, BertilleBertilleBertille. Comment penser à toi sans penser à ce premier miaulement qui est venu accompagner Bob Dylan, comment penser à toi sans penser à toute cette neige qui avait fait taire Paris, au silence retentissant de tes premières heures de vie, et au rose délicieux de tes minuscules lèvres contre le brun de mes mamelons ? Je t’écris dans la nuit, ma chérie, dans une nuit noire de décembre. J’ai éteint toutes les lampes de la toute petite chambre de bonne où je vis, et je pense à ta naissance, la tête me tourne un peu, je regarde, au-dessus de mon sexe, la cicatrice que l’on perçoit à peine, ligne blanche sur peau blanche. Et dire que tu étais là, l’Énergumène, il y a deux ans, là en moi dans mon ventremaison qui emplissait ma robe à rayures ; et dire que je n’avais pas idée, alors, de combien tu allais m’emplir. Et de combien tu allais me grandir, m’apprendre, m’exaspérer, m’. Je ne suis pas avec ton père pour évoquer ce jour incroyable où tu es venue au monde, mais je te promets que ce jour-là, nos deux coeurs ont battu à l’unisson, et moi, pauvre folle, je te jure que ça s’entendait du dehors. Et je te raconterai, toute la vie s’il le faut, comment on s’est aimé, follement, ce que ça voulait dire, P & V. Je te raconterai comment c’était, avant toi et après toi la vie à trois, je te raconterai comment c’était vrai, tout ça, tellement et grandement vrai, et ô combien tu es un enfant de l’amourfou, je te le raconterai, toute la vie s’il le faut, et ça nous tiendra chaud l’hiver et ça nous raffraichira l’été. Ton petit pouce et ton petit index tendus vers moi pour me montrer le chiffre deux, tu souris, tes yeux plissés presque bridés, une griffure de chat te barre la joue droite, ah, mon enfant sauvage. Dans ta salopette des années 80, ton petit corps dense danse et saute, pieds joints, et tu recommences et tu recommences et tu recommences, comme au ralenti, les yeux plantés dans les miens. Et ton coeur, mon chaton, qui bat, qui bat, qui bat. Deuyan, tu dis, deu-yan. 26 décembre. Deux ans près de toi, des centaines de jours et presque autant de nuits partagées. Je pense à tous ces lits dans lesquels on a dormi depuis six mois, à toi dans le berceau que forment mes bras repliés et mes genoux remontés, et à nos petits matins depuis mon retour de voyage. Tu es réveillée avant moi, et, allongée sur le dos, tu me regardes et tu attends sagement que j’ouvre un oeil. Alors, au moment précis où je sors du sommeil, tu poses délicatement une main sur mon visage et tu me caresses la joue en disant, toujours, bonjouuumamanPauyine.
Bon jour, amour, bonjour. 

 

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22 décembre 2012

 

18h37
Zut, je ne m'aperçois que maintenant que ce n'est pas la version finale qui est en ligne.
Il manque donc les références musicales au générique...


Musique

Déambulation 
Musique originale de Kamal Salifou

Zolst Azoy Lebn
Chant traditionnel

Pan Am
Musique originale de Kamal Salifou

C'est magnifique
Benjamin Biolay

L'air de dehors
Petit Cosmonaute

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17 décembre 2012

Avec Bertille, nous sommes parties quelques jours à l'aventure.
Le temps de nous retrouver, de nous réapprivoiser, de nous reconnaître.
Merci pour tous vos mots qui font chaud, vous savez, au.
Pauline

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13 décembre 2012

trésor trésor quand le ciel pleure

La toux de Bertille ; la nuit sous mille couvertures -blanches- toutes les deux dans ma minuscule chambre de bonne ; les au revoir mon chat, au revoir mon lapin d'amour ; la nuit -blanche- sans Bertille dans ma chambre de bonne ; le taxi de cinq heures du matin ; le hublot d'un côté, l'osthéopathe fou de l'autre ; les nuages comme de la barbapapa ; le Saint-Laurent comme un serpent ; la douane ; Léo et le minivan gris ; l'autoroute de l'autre côté de l'Océan ; les publicités américaines ; les rues de Montréal ; les maisons en briques rouges ; le soleil, oh, le soleil ; le sourire de Julie et la petite voix de J. ; le BLT dans la cuisine ; les jeux pour les enfants dans le premier café venu ; le Mont-Royal ; les bagels ; le parfum de l'air de Montréal ; le dîner au restaurant entre filles ; le petit-déjeuner avec Alice ; le plaisir des retrouvailles ; la lumière de l'appartement qu'elle partage avec son amoureux ; le vélo pour rentrer, et pédaler pédaler pédaler dans cette ville que j'aime tant ; les soupes chinoises de l'endroit crasseux ; un enfant à venir et le coeur qui bat, bordel, le-coeur-qui-bat ; la douche bouchée ; mes explications dans un anglais pourri ; le film de Léo et les pancakes de Julie ; les petits cafés de Montréal, un/deux/trois/quatre/dix, et ne pas arriver à déterminer mon préféré ; les promenades du Lonely Planet ; le brunch ; le dîner chez les amis de la rue Chabot ; Marie-Charlotte, son sourire, sa douceur ; la soirée poésie dans une colloc inconnue ; les blagues sur mon autofiction ; le tatoueur le plus chouette du Mile End ; la proposition d'un road trip, départ pour le soir même ; dire oui ; les motels du bord de la route, comme dans les films ; les kilomètres avalés ; les chansons pour enfants, qui font tralalalala ; Toronto ; le petit café mignon et le déjeuner composé de houmous, de soupe, de frites ; le lac de nuit, les avions qui se posent sur l'eau, on dirait presque ; le froid qui pique ; la route dans le noir jusqu'aux chutes du Niagara ; l'hôtel de fou ; le jacuzzi dans la chambre ; le banana split de mes rêves ; Ottawa ; Obama partout ; la meilleure citronnade du monde avec Victoire & Lucile ; l'évidence ; aller de soie ; le tatoueur le plus chouette du Mile End ; le Jardin botanique ; la cérémonie indienne sous la neige, autour d'un feu ; fumer le calumet de la paix ; se remplir les poumons de l'odeur de la sauge brûlée ; les photographies de Mimmo Jodice ; ville sublime ; l'Université de mes vingt ans ; la bibliothèque de nuit, en attendant Alice ; le tatoueur le plus chouette du Mile End, pour moi, cette fois ; les jours qui disent ohlala ; la chopine de cidre chaud pour fêter ça, dans le café qui est sans doute mon préféré, tout compte fait ; Longueuil, dans la nuit ; le sourire de Janou ; rencontrer son amoureux et, le lendemain matin, son petit garçon mignon ; les kilomètres en voiture au milieu de la neige ; le chalet ; la luge, le feu de cheminée, le saumon fumé à l'érable ; les yeux de Christine et, à vouloir dire trop de choses, ne finalement en dire aucune ; les lanternes magiques qu'on lance dans le ciel noir, nos pieds ancrés dans la neige blanche ; le marché de Noël ; le chaï citrouillé ; la communication non verbale ; le bus 18, une fois/deux fois/mille fois ; le gratin de pâtes ; le rendez-vous chez le coiffeur ; Victoire ; la colloc de la rue Alma ; les serments ; l'exposition au Centre Canadien d'Architecture, et les photos aux mêmes moments ; le parfum au prénom mi-figue mi-raisin ; la figuration dans le prochain film de Stéphane Foenkinos ; les nuits à parler jusqu'à beaucoup trop tard ; les polaroïds ; le marché Jean Talon ; le dîner avec Janou, et parler de qui nous meut ; la patinoire sur le Vieux Port, et les patins blancs à ma taille ; le photomaton ; la lettre à notre amie de dix ans ; parler, avec tous, parler d'amour ; les dernières fois ; le parfum de Victoire sur les photos que j'emporte avec moi, et toujours, son écriture d'enfant ; Montréal dans le coeur, Montréal sous la peau, et commencer à entrevoir que la vie sans c'est encore la vie, que l'amour sans c'est encore l'amour ; l'avion à côté du garçon aux grands yeux ; l'acte manqué à peine arrivée ; le rouge à lèvres ; le code de la crèche tapé fébrilement ; monter quatre à quatre les escaliers jusqu'à elle ; croiser son regard ; maman Pauyiiiiiiiine et son coeur qui bat ; et le mien donc, le mien ; la moto qui m'attend place de l'Odéon ; rouler vitevitevite accrochée derrière lui ; le regarder m'attraper le poignet pour essayer de prendre mon pouls ; me mordre la langue en me retenant de lui dire que le coeur qui bat, c'est toute ma vie ; les baisers sur les paupières ; le dentiste qui s'acharne à m'arracher les dents, les muscles bandés quand il tire fort sur la pince et mes yeux grands ouverts ; le goût du sang dans la gorge ; les petits pois surgelés sur la joue ; on m'a enlevé de la sagesse hier, tu sais ; l'avant-première du film de Valérie Donzelli ; la voir entrer en dansant, avec Jérémie Elkaïm, sur la musique du générique de fin, dans la petite salle du CNC où j'étais collée au fauteuil ; comprendre, avec Main dans la main, que l'amour, c'est quand on est libre. Et ce matin, chez Jaccottet, c'est sorti de nulle part [enfin...] mais j'ai formulé que pendant toutes ces années-là, l'écriture, pour moi, c'était le seul moyen d'être libre. Et que si je n'arrivais plus à écrire, depuis ce voyage incroyable à Montréal, c'était peut-être parce que j'étais devenue, vraiment, libre ? Comme si je l'avais pressenti, que je n'arriverais pas à écrire, j'ai filmé un bout de mon voyage, alors la prochaine fois, je vous présenterai quelques images tremblotantes. Et pour l'écriture, je ne sais pas ; je lui ai dit, aussi, ce matin, que j'étais à l'intersection : soit je m'arrête là, soit j'avance et je déplie tout. Sur l'autoroute, on ne dit pas intersection, on dit échangeur, il a dit. Échangeur. J'ai fait des promesses à Montréal. J'ai écrit sauve qui peut [la vie] dans un cahier où il était question de souhaits. Je crois que je n'ai plus peur de grand chose. Alors. Et puis, tous ces petits signes, partout. Les co(qui)neries de la vie. 

 

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14 novembre 2012

ta robe sur le tapis

Encore, encore ! je lui dis, et ça le fait rire de ce drôle de rire qu'il a, d'un coup je me demande depuis combien de temps je n'ai pas demandé encore à quelqu'un et puis vite je n'y pense plus ; je vais à sa fenêtre regarder la rue vide et sombre en me disant que je suis bien, là, oui, même si je devrais être exactement n'importe où ailleurs que là. Il m'explique des trucs à propos du livre que je dois absolument prendre pour l'avion, et puis aussi sur le Sacre du printemps, et pendant qu'il me parle de Stravinsky je pense à ma fille, ma si petite, à elle que j'aime tant & tant & tant. La veille, on avait décidé, sur un coup de tête, d'aller faire notre première soirée pyjama chez sa super copine de parc. Une fois les filles couchées, j'ai longuement parlé avec L. en buvant des Martini [ah, le délice !], elle me racontait des choses de sa vie et je lui racontais des choses de la mienne, et, une fois encore, j'ai pensé qu'il était bon d'être une femme et d'avoir des amies femmes. Tard dans la nuit, je me suis couché sur le matelas qu'elle a installé pour moi dans son salon, et j'ai pensé que je n'avais plus de maison, que ça n'existait plus, ça, pour moi, l'idée d'un chez-moi, moi pour qui ça avait été tellement tellement tellement important, justement, cette idée-là. Maintenant, je dors n'importe où, et je suis bien partout, je pisse n'importe où, je me lave n'importe où, je ris n'importe où, je mange n'importe où. Je pleure n'importe où, aussi.

Je ne dors presque jamais deux soirs de suite dans le même lit. Hier et avant-hier soir, je dormais dans celui de Nathan, qui vit tout près de la Maison des examens où je passais mon concours. Quel plaisir c'était, de manger des frites deux soirs de suite seule avec mon petit frère, de le faire chier exprès, pour rien et puis parce que je suis fatiguée et puis parce que je suis la grande, nous réconcilier la minute d'après, rire sous nos couettes une fois la lumière éteinte. On a parlé d'Anouk, évidemment, Anouk qu'on aime tant ; on a parlé de Bertille ; on a parlé de comment c'était quand on est vraiment amoureux ; on a parlé des cadeaux de Noël. Le matin, quand le réveil sonnait, je filais sous la douche pendant qu'il mettait sur le feu une casserole d'eau pour le thé, on ne parlait plus, le matin on ne disait rien mais les deux jours, il m'a accompagné jusqu'à la station de RER et c'était bien. Le premier matin du concours, j'attendais avec angoisse qu'une dame veuille bien m'imprimer une deuxième fois la convocation que je n'avais jamais reçue [c'est ça, de ne plus avoir de maison, et d'avoir plusieurs adresses], j'ai senti une présence derrière mon dos et c'était mon pote de l'IUFM qui m'a dit je t'ai vue de loin, et le soulagement, tout de suite, dans la poitrine, de ne pas être seule, de ne pas monter seule les sept étages jusqu'à la salle du concours. 

Ce matin, j'ai assisté à une scène de toute beauté, vous savez, le genre de scène devant laquelle on ne sait pas bien si l'on va pleurer ou si l'on va avoir le fou rire tant ça fait des trucs partout dans le corps, et surtout un truc qui part du bas du dos et qui remonte jusqu'à la racine des cheveux. Oh, j'aurais voulu avoir une caméra et savoir filmer, je vous aurez fait un truc aux petits oignons. Nous étions tous bien assis dans la salle du concours, moi troisième colonne rang cinq, tous bien assis, des centaines au moins, si, si, des centaines. Il était 9h00, on regardait tous l'horloge avec les chiffres en bâtonnets rouges qui se trouvait devant nous, alors j'en suis sûre, oui, neuf heures zéro zéro et ça aurait dû commencer, c'était l'heure, on aurait dû avoir nos sujets bordel. Il y a eu des toussotements, un peu ; des centaines on était, alors c'est normal, que quelques-uns toussotent. Il y en avait qui mettaient bien leurs stylos dans l'ordre, d'autres qui se regardaient les ongles, d'autres qui fermaient les yeux d'agacement. Mais la plupart regardait droit devant, là où il y avait l'horloge. D'un coup, par les fenêtres sur notre gauche, il y a eu le soleil, d'abord flave et timide et puis or, vraiment or, et gigantesque, et la lumière d'un coup a fait briller les cheveux des filles assises docilement, moi troisième colonne rang cinq, et s'est reflétée dans les bouteilles d'eau aux bouchons encore scellés qu'il y avait presque sur chaque table, à gauche souvent parce qu'à droite il y avait l'étiquette avec le nom du candidat, mais des fois à droite quand même, sur l'étiquette. Et puis voilà, il ne se passait rien d'autre que ça. C'était un truc à la Hopper tiens, je suis sûre que ça aurait été une scène pour lui. Devant nous, alignés sous l'horloge, il y avait les surveillants qui avaient tous plus de cinquante ans, ils étaient cinq. Le surveillant en chef, un homme chauve avec une moustache incroyable, était planté au milieu et regardait au loin devant lui, comme s'il voulait poser pour une photo, la cravate sur la bedaine, le torse un peu bombé, le dos un peu cambré. À sa gauche, une surveillante au pull cyan et à sa droite un surveillant au polo vermeille et le soleil par-dessus qui faisait miroiter les couleurs ; et ils nous regardaient, tous les cinq, ils nous regardaient les regarder, des centaines bien assis à ne rien foutre dans le soleil éblouissant, et eux devant, et personne ne disait rien et il ne se passait rien. Et là, d'un coup, dans le silence imprécis de la salle de concours, quelqu'un a enfin déclenché le magnétophone, et une voix féminine s'est élevée, et a débité, pendant une minute entière, les conseils et les consignes pour le bon déroulement du concours, et pendant tout ce temps-là, au son de la voix hâchée et presque robotique, on continuait ce face-à-face étrange dans un soleil de fin du monde. 

Je me fais peur des fois, quand je vois à quel point je suis consciencieuse dans le deuil. Scrupuleuse, soigneuse ; maniaque, presque. Autour de moi, les secondes grossesses fleurissent, je soupire et je souris. Un vendredi midi, je déjeune avec mes deux parents au restaurant vietnamien, je commande de la viande, je la mange vraiment avec plaisir, et je pense que j'ai de la chance. Après le repas, on attend maman, avec papa, tous les deux assis sur un banc, je lui dis des trucs dont je ne lui avais jamais parlé et puis on parle de Jaccottet aussi, et c'est bien. Je n'en reviens pas de la chance que j'ai d'avoir la famille que j'ai, et puis les amis que j'ai. À ceux qui se reconnaîtront, merci. Aux autres aussi ; la vie est douce près de vous. Tout à l'heure, alors que je marchais le sac au dos, un texto a fait vibrer ma poche. Alors, le Paulinon ? il y avait écrit. Alors le Paulinon, elle est épuisée, toujours à manipuler avec précautions, mais on dirait bien qu'elle touche du doigt, là, le réveil, le retour, la renaissance. Encore !

 

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09 novembre 2012

pardon si je pars en catimini

- Allô ?
- Allô. C'est toi, la lumière tout en haut ?
- Oui. Tu me vois ?
- Je vois une ombre. 
- Je descends. 

Quelques minutes plus tard, il inspectait mes bottes et mon manteau pour voir si ça convenait, et souriait déjà en me voyant essayer d'entrer ma tête dans le casque qu'il m'avait tendu. J'ai pris un air détaché pour enfourcher sa moto, comme si je faisais ça tous les jours. Agrippée à son blouson de cuir, je savourais les vues de Paris que la vitesse m'offrait, comme une ivresse, comme un vertige. J'ai bien aimé la manière qu'il avait, à chaque feu rouge, de remonter la visière de son casque pour me parler, et la manière qu'il a eu de me demander, dans un virage, alors, tu as passé une bonne journée ? 

Ce soir, je suis tombée instantanément en amour d'Amour, de Haneke. Je crois qu'il m'a eue dès les premiers plans du film, et surtout avec ce plan magnifique où Trintignant & Riva parlent assis dans un bus qui roule de nuit dans Paris. En sortant du cinéma, je me suis demandée si je pourrais tuer par amour ; si, quand ça sera à mon tour d'être vieille, je gémirais à longueur de journée mal ! mal ! mal ! ou si la vie m'épargnera ça ; j'ai bien aimé la manière qu'il a eu de me demander si j'étais capable de dessiner le plan de l'appartement du film et ça m'a beaucoup amusé de griffonner, un peu plus tard, sur un coin de table au bois collant de bière, des rectangles approximatifs. J'ai aussi pensé que les garçons sont des êtres trop compliqués pour moi, et j'ai trouvé ça bien dommage, il me semble que ça pourrait parfois être si simple. Vers minuit, au téléphone avec madame bleue, c'est ce que je lui déclare, et elle me raconte ses histoires de garçons à elle pour me montrer que c'est pareil pour tout le monde, compliqué.

Il y a Mathilde d'amour qui me dit que je vais écrire le livre d'une génération et qui me fait pouffer de rire au milieu de mes crises de larmes. Il y a Jaccottet qui répond à mes textos de détresse à la vitesse de l'éclair. Il y a la voix rassurante de ma maman qui me dit tu déplies ton canapé-lit, je reste dans le téléphone, je ne raccroche pas tant que tu ne l'as pas fait. Il y a ce disque sublime de Benjamin Biolay dont je connais déjà toutes les chansons par coeur alors que je l'ai acheté il y a seulement deux jours, et il y a cette chanson inédite qu'on ne trouve que sur Internet [arnaque !] qui est peut-être l'une des plus belles ; je ne passerai pas l'hiver et tu n'en sauras rien. Il y a mon concours dans undeuxtroisquatrecinq, cinq, cinq jours, et je sais que je ne l'aurais pas, pas cette fois en tous cas, et même que je m'en fous. Il y a les feuilletés aux épinards du traiteur grec, et le sentiment de gâchis et d'incompréhension qui me donne la nausée. Des bas-le-coeur. Il y a les cafés du mardi matin, et parler de la vie avec Anne, il y a le type de la quincaillerie qui dit que je suis jolie comme un coeur. Il y a un homme que j'admire et qui me fait froutchfroutch dans les cheveux en me disant qu'il croit en moi et que je vais y arriver, haut les coeurs il dit, et même il répète, plus fort, une deuxième fois, en détachant bien les syllabes, haut-les-coeurs. Il y a les petits-suisses à l'abricot [les meilleurs] qui remplissent mon minuscule frigo, il y a toutes les fois où je pisse dans la douche parce qu'il faudrait, sinon, que je descende sept étages pour aller aux toilettes, il y a les vers d'Éluard que je connais par coeur et que je me répète comme une prière. Il y a la nuit passée devant CNN, pour Barack. Il y a ma chemise à étoiles, les billets d'avion, ma hâte du froid si froid qu'il va me faire chialer. Je pense à Clémence qui dirait sans doute que c'est beaucoup trop fastouche cette anaphore, mais je suis fatiguée, si vous saviez.  

 

Merci.
- Merci à toi.
- Bon, je monte.
- Oui. J'attends que tu allumes la lumière.

[Voilà, c'est ça. Moi aussi, j'attends qu'on allume la lumière.]

 

*

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04 novembre 2012

comme d'autres font des pas de danse

Ça pourrait commencer comme ça. Mardi, extérieur jour. Je sors de chez Jaccottet, il fait beau, ah, si beau, je regarde mes bottes en cuir noir disparaître sous les feuilles mortes qui jonchent la promenade qui mène à mon immeuble. Sous mon bonnet à pompon, je souris en grand, il m'a dit deux points ouvrez les guillemets vous êtes douée pour la psychanalyse fermez les guillemets, et j'en tire une étrange fierté. Je m'arrête pour acheter un avocat bien mûr, petite récompense après les séances que je considère réussies. Avec la caissière du Franprix, on évoque les vagues qui sont allées chatouiller les narines de la Statue de la Liberté, je lui parle un peu de Montréal et du sol qui a tremblé là-bas il n'y a pas longtemps, on conclut en disant des banalités sur la nature qui est devenue folle et sur l'impuissance des hommes, ce genre de trucs. Mardi, extérieur nuit. Je sors du bus après avoir bu des coups avec mes copines. Je suis un peu en avance alors je vais regarder les remous de la Seine de nuit. La scène se poursuit à l'étage d'un bar irlandais puis quelque part sur un toit en zinc depuis lequel on pourrait presque toucher du doigt Notre-Dame. Il y a d'abord une discussion sur Onfray puis une discussion sur Aragon pendant laquelle je me sens rougir dans le noir, de froid et puis de honte, un peu. Mardi, intérieur nuit. Il est question d'un film norvégien, de livres qui coûtent 1000 dollars, de la fadeur de certaines amours. 

Ça pourrait commencer comme ça, sinon. Mercredi, extérieur jour. Je suis avec ma copine A., on marche vers le grand supermarché du quartier en se récitant la liste des choses que l'on doit acheter pour la fête. Quand on en ressort, c'est extérieur nuit. On est là, avec des sacs beaucoup trop lourds pour nous, remplis essentiellement d'alcool. On est là, à marcher à deux à l'heure le long du boulevard, à piocher tous les cent mètres, dans le sachet orange, avec nos mains engourdies par le froid et les lanières des sacs, des crocodiles de gélatine colorée. Mercredi intérieur nuit. Déguisée en panthère, K. arrive pour donner un coup de main, et on se retrouve toutes les trois, avec madame bleue, à ouvrir une bouteille de rosé sans tire-bouchon [true story][ça fait gicler du vin partout, ne répétez pas ça chez vous, les enfants]. Mercredi, intérieur nuit. C'est plutôt jeudi, en fait, quand je saute au cou de mon cousin arrivé au milieu de la fête. L'appartement est rempli d'inconnus, dont certains sont arrivés déguisés ; on peut croiser un vampire, un chat, une indienne, un tueur en série, une sorcière, et d'autres encore. J'ai renoncé à mon déguisement de fantôme, il paraît que je hurle et que je bondis partout mais je ne m'en rends pas compte, j'ai beaucoup trop bu et les pièces de cet appartement que j'ai si bien connu me donnent le tournis maintenant qu'elles sont vides de meubles. Un type que je ne connais pas m'entraîne dans la chambre du fond, déjà occupée, surprise, par deux visages que je connais très bien et qui apparaissent côte à côte. J'en profite pour m'échapper, en riant comme une folle, et me glisser dans le salon où dansent encore des gens à cinq heures du matin. Que voy a hacer, je ne sais pas. Que voy a hacer, je ne sais plus.

Ou ça pourrait peut-être commencer comme ça. Jeudi, extérieur jour. Avec mes copines d'amour, nous sommes sorties manger des frites pour nous donner du courage avant de nettoyer les traces de la fête. On me dit que j'ai une belle robe, et madame bleue m'offre un badge avec écrit you are fantastic à accrocher à mon gilet. Débrief de la soirée de la veille, on se frotte les mains comme de vieilles folles parce qu'on a un peu joué aux marieuses et qu'on est presque sûres qu'au moins deux copines sont reparties avec des mecs. Elles m'aident à rédiger un texto pour dire non-non-non au type de la veille. Plus tard, intérieur jour, on frotte le parquet imbibé d'alcool, on ouvre en grand les fenêtres et l'air qui pique vient nous caresser le visage. Après un bon thé chez A., on se décide à prendre le métro pour aller à l'exposition Hopper. Jeudi, extérieur nuit. Devant le Grand Palais, on attend sous la pluie et dans la nuit en écoutant un clarinettiste jouer du Mozart. Je me sens pleinement heureuse, là, à ne rien faire, sous une pluie fine et perçante, les doigts gelés au fond des poches, avec deux de mes meilleures amies. Quand on entre enfin dans la douce chaleur du musée, je croise le fantôme d'une autre vie avec qui je discute deux minutes. Les années lycée in my mind, je marche entre les peintures de Hopper. Je perds mes amies de vue, quelques fois, mais les savoir là, à regarder près de moi les mêmes tableaux que moi, alors que dehors la tempête souffle fort et que Paris se couche, les savoir là me remplit de joie. Je tombe en arrêt devant Excursion into philosophy, beaucoup à cause du titre, je dois l'avouer. Et puis devant Sun in an empty room qui m'évoque tant de choses. Jeudi, extérieur nuit. Avec madame bleue, on a laissé A. au musée, et on file dans la nuit pour une petite soirée chez mon vieux pote d'hypokhâgne. Là-bas, je tombe sur un copain que je n'avais pas vu depuis des années. Raté de peu, d'un détail, d'un cheveu, d'un mot.

Ça pourrait probablement aussi commencer comme ça. Vendredi, intérieur jour. On n'arrive pas à sortir de mon lit bien chaud, madame bleue et moi. Il faut dire que la pièce autour est si froide que ça ne donne pas très envie de mettre un pied en-dehors de la couette. On petit-déjeune finalement, en écoutant Souchon, comme presque tous les matins que l'on passe toutes les deux. Vendredi, extérieur nuit. Il pleut encore quand on court pour arriver à l'heure à la Cartoucherie. Au Théâtre du Soleil, il y avait de grands paniers emplis de couvertures pour les spectateurs. J'aurais voulu rester là toute la nuit, à boire du thé à la menthe au milieu de tous ces gens de théâtre, de cette odeur de théâtre, de ces conversations de théâtre. En sortant dans la nuit froide, j'ai vu que l'on joue Partage de midi à la Tempête en janvier, qui m'accompagne ?** Sur le chemin du retour, on a mangé des mandarines succulentes dans une voiture qui filait dans le noir. Vendredi, intérieur nuit. Après un dîner à deux heures du matin dans la cuisine de sa mère, comme quand on était petites, nous nous couchons à nouveau l'une près de l'autre, madame bleue et moi, et nous sommes devenues si proches dans l'intimité que nous rions aux blagues de l'autre avant même leur énonciation. Le plaisir de s'endormir au milieu d'une phrase et de se réveiller dix heures plus tard en la finissant.  

Ce serait un peu compliqué, mais ça pourrait vraisemblablement commencer comme ça. Samedi, intérieur jour. J'envoie des pensées par milliers à ma copine qui accouche courageusement et qui nous fait riiiire avec ses textos pleins d'ocytocine. On passe le samedi entre Paris et la banlieue. Madame bleue est une bricoleuse de génie qui arrange tout un tas de choses dans ma petite chambre à l'aide de deux trombones et quatre punaises [ou presque]. Samedi, extérieur jour. On fait une descente dans les magasins de luxe tout près de chez moi, et on achète des tas de choses à manger sublimes et délicieuses pour une somme indécente. Elle dit que c'est le jour où tout commence, et j'ai très envie de la croire. J'écoute enboucleenboucleenboucle Confettis, le nouveau duo de mes amours Benjamin Biolay & Julia Stone. Samedi, intérieur nuit. Les retrouvailles avec Bertille, après une semaine de vacances. Son petit corps chaud qui vit contre le mien grand, ses maman ! qui me rendent dingue d'amour, ses minuscules patounes entre mes doigts pailletés. Plus tard, l'enfant naît, j'ai le tournis en pensant que c'est une vie qui commence, une vraie vie, champagne & confettis.

Et ça pourrait sans doute commencer comme ça. Samedi, intérieur jour. Sa petite voix qui me réveille après une nuit bien trop courte à dormir dans le même lit qu'Anouk. L'odeur du café de mon père, le sourire de ma mère, le miel sur les doigts de ma fille, le rire de ma petite soeur quand elle me parle de son amour, de ses amis. Dans une tache de soleil, embrasser à n'en plus finir le petit visage de mon enfant en repensant au jour de sa naissance. Me dire que le jour où tout commence, ça pourrait commencer comme ça. Certainement comme ça. Et évidemment comme ça. 

*

**À propos de Claudel, personne ne m'avait corrigé ici, hum...
Il s'agissait bien sûr du Soulier de Satin.
Anyways, mon quatrième prénom vient bien du Partage.

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29 octobre 2012

d'où l'on vient et pourquoi on s'en va

mmm

« Écrire comme si je n'étais pas né. »

Jacques Dupin, qui est mort ce matin.
In Une apparence de soupirail, Gallimard, 1982.

J'ai déménagé. Oh, c'était vite fait hein, cinq habits dans mon sac Dille&Kamille, quinze bouquins dans mon sac Ohlala et en avant, direction la minuscule chambre sous les toits. Au-dessus de mon nouveau minuscule bureau, j'ai accroché le polaroïd des girls de 2010, un petit mot de Sofia, un petit mot de mon amie A. où elle a écrit hippitch, le flyer d'une expo, sublime, trouvé chez Jaccottet, le masque de renard de mon week-end fou à Nancy. Ma copine Pauline est venue m'aider, elle avait apporté des petits gâteaux arabes dégoulinants de miel et on a fumé les premières roulées de cette vie-là accoudées à mon minuscule appui de fenêtre qui donne dans les nuages. Tout est minuscule ici, et quand je prends ma douche, qui n'a pas de parois, il faut que je pense à éteindre la prise du four qui est tellement près que je pourrais m'électrocuter sinon. Moi je trouvais ça plutôt marrant, de pouvoir mitonner des petits plats en me lavant les cheveux, mais paraît qu'il faut pas. Le premier soir, juste avant de me coucher, je me suis prise en photo pour ne jamais, jamais, oublier ; l'ordinateur sur le bureau et clic-clac kodak. Le tableau au-dessus de moi, figurez-vous que c'est celui d'une femme qui est exposée au Louvre, ouais, et je trouve que voilà un très bon exemple de la vie telle qu'elle se présente en ce moment, pleine de surprises inattendues et de rebondissements. Sur mon bureau, il y a une bougie Diptyque qui brûle doucement, elle donne à la pièce l'odeur qui, je l'espère, sera bientôt associée à moi dans l'esprit de mes amis qui se succèdent ici, c'est Marie qui me l'a offerte, comme ça, pour mon non-anniversaire, et même que j'ai un peu chouiné quand j'ai ouvert le paquet. Comme quand Camille m'envoie Conseils aux jeunes littérateurs de Baudelaire, forcément, je chouine. Et je chouine encore quand je découvre la dédicace de ma chère Anaïs dans son dernier livre que je vous conseille absolument, Nuit d'hiver [chez Autrement Jeunesse].

C'était une nuit d'hiver quand nous nous sommes retrouvées à Montparnasse. Il faisait encore jour, mais les phares des voitures balayaient déjà le macadam et on portait toutes les deux des mitaines, des beiges pour elle, des roses pour moi. Il y avait Valère aussi, et puis, un bus plus tard, Bertille. Tous les quatre, nous avons entrepris de grimper sur la Tour Eiffel. Il fallait voir l'émerveillement de Valère et l'enthousiasme de Bertille quand on montait à toute allure vers le ciel dans l'ascenceur qui ressemble à s'y méprendre à une attraction qui va vous envoyer sur la lune. Dans la tempête, j'ai écouté Valère me dire qu'il trouvait les hommes aussi petits que des miettes de pain, j'ai adoré pisser au tout dernier étage en ayant l'impression d'être dans la cale d'un bateau, j'ai regardé ma petite fille rire aux éclats quand Anaïs chantait la chanson des pirates. Des pirates, je crois bien qu'on l'était un peu, la Tour Eiffel resemblait, ce jour-là, à un navire à défaut d'être une bergère. Après des tas de péripéties, vers une heure du matin, on buvait des coups avec Anaïs dans un sublime appartement en chuchotant à moitié ; le mascara sur les taches de rousseur, j'ai commencé par pleurer et fini par rire très fort. Je suis repartie par le tout dernier métro, mon bonnet à pompon sur la tête et, dans la poche, de la saucisse sèche from Aveyron. Soyez tous jaloux, c'est la meilleure du monde entier. 

Je n'arrive pas vraiment à travailler pour mon concours qui, pourtant, se rapproche à grands pas, mais si vous saviez comme ça m'emmerde, l'épistémologie des usages et compagnie, moi ce que je voudrais faire, c'est écrire à longueur de temps. J'ai le coeur un peu en Auvergne, près de mon Bertillon qui découvre la première neige de l'hiver avec mes parents ; le coeur un peu près de ma copine et de son ventre à retardement ; le coeur près de celle qui découvre qu'elle en a deux, de coeurs. J'ai le coeur divisé. Chez Jaccottet, je parle beaucoup de ça, de la division, et de la vérité aussi, du même-pas-vrai de Bourdieu. Vous le saviez, qu'il existait des bonbons Orangina ? Il y en a quelques-uns dans un bol sur mon minuscule bureau, ils piquent un peu mais pas trop [comme la vie] ; les murs trop fins me laissent entendre les voisins qui s'engueulent en roumain, qui font l'amour en roumain, qui cuisinent en roumain ; j'ai des paillettes au bout des doigts ; un garçon m'a envoyé cette chanson parce qu'elle lui faisait penser à moi ; je vais filer rejoindre des amis pour aller voir James Bond. Il y a des lueurs dehors, quand je tourne la tête je suis dans la nuit ; les nuages sont carbone, je vous écris de l'antichambre du ciel. 

*

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23 octobre 2012

par le dernier des vols de nuit

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Ah mais vous êtes d'une humeur exquise, c'est ce que m'a dit Jacottet, en se marrant, la semaine dernière. Je suis un peu grognonronchon, c'est vrai, mais c'est la faute à l'automne tout ça. Malgré les petits comprimés de MagnéB6 prescrits par madame bleue, il devient difficile de me lever le matin, difficile de prendre les trois bus dans le noir en revenant d'avoir couché my girl [et monter sur un vélib', pfff, j'en parle même pas], difficile de travailler tard la nuit sans me mettre à frisonner de la tête aux pieds. Je vis dans les cartons en attendant de savoir où je vais habiter la semaine prochaine, parce que c'est sûr, cette fois, je dois déménager. Rue d'Assas, la tête contre la vitre du bus, je vois défiler les familles de bonne famille, les étudiants de la Catho qui sortent de cours, les enfants qui vont jouer au Luco avec les dames qui s'occupent d'eux, les gens qui sortent de chez Hélène Darroze le ventre plein. Petits itinéraires urbains qui ne diffèrent presque jamais puisque le temps me manque. Il y a tout de même le mystère de la place Edgar Quinet qui me fait m'interroger et changer quelques fois de route. Pour voir, comme ça. 

Un mardi matin, rendez-vous avec Anne et son bébé rue Mouffetard. Nos discussions nous emmènent ensuite au Jardin des plantes, où de magnifiques fleurs roses presque aussi hautes que moi font mon ravissement, puis chez elle, où nous déjeunons dans la cuisine, avec, en dessert, la première mandarine de la saison. Est-ce que l'on doit faire un voeu, comme pour les fraises ? J'en ai formulé un en tous cas, le même que j'ai formulé quand il m'a demandé de me taper une joue. Aujourd'hui mardi matin, rendez-vous avec Anne rue Mouffetard. Nos discussions nous emmènent jusqu'à ma porte ; quel plaisir de parler en marchant. 

Vendredi soir, j'ai couru pour attraper mon tégévé pour Nancy, comme d'habitude. Dans une main, mon billet ; dans l'autre, une boîte avec deux gros macarons cassis-violette. Dans le train, je pense à mes voyages d'hiver, à celui que j'ai envie de faire avec ma petite complice, comme l'année dernière, et puis à l'autre, aussi. Je l'imagine, elle, dans son petit lit, sous la couette moelleuse sous laquelle elle aime se blottir. Il y a Mathieu Boogaerts qui me chantonne avant que je m'ennuie dans les oreilles pendant que dehors la nuit tombe sur les campagnes que l'on traverse en filant. J'ai hâte d'arriver, je sais que ça va être bien. Et c'est bien. Dès la sortie de la gare, c'est bien, son sourire qui fait miroir au mien, et puis l'odeur de l'hiver dans les rues alors que pourtant le temps est si doux. Dans sa maisonroulotte, avec son chien qui se comporte comme un chat et parfois son Monsieur Chamb', on a ri à n'en plus finir, mangé des tas de trucs délicieux, fait à peu près quinze mille thés, on s'est déguisé, on a dit des saloperies sur les blogueuses mais bon en même temps hein, on en fait partie aussi, on a parléparléparlé, eu des surprises et des révélations, tricoté aussi un peu, et puis reparlé. Et le reste nous appartient. C'était si bien que les deux jours sont passés à la vitesse de la lumière. Dans le train du retour, j'ai eu l'impression de gêner le wagon entier avec ma toux terrible qui me fait tant mal dans la poitrine. Lundi matin, Jacottet m'a filé une pastille pour la gorge, et là, c'est moi qui me suis marrée. 

Le soleil froid dans les feuilles dorées, le sac de farine renversé sur le trottoir et les pas des passants qui en font une oeuvre en mouvement, les reflets absinthe de la Seine ; beautés du dehors qui me chavirent. Les efforts pour arriver à dire des choses justes, pour me trouver au plus près de celle que j'étais, pour me souvenir précisément. Et là j'avais quel âge ? Première crise de froid, neuf ans. Préparation de ma première fugue, dix ans. Quand Paris me semblait encore au bout du monde, l'horizon de la fenêtre rectangulaire d'où je photographiais la tour Montparnasse. La pensée qui bute sur les mots, étrange phénomène qui me surprend à chaque fois. Je ne veux pas entendre alors j'entends mal, j'entends autre chose. Je l'aime tellement que lorsqu'elle a un gros chagrin, j'embrasse son petit nez plein de morve, et ceux que ça dégoûte, allez vous faire foutre. Les choses que j'attends avec impatience, et au-dessus de tout, évidemment, le prochain album de Benjamin Biolay et le prochain film de Valérie Donzelli. Les fous rires au téléphone avec madame bleue. Le bébé de ma copine va bientôt naître, c'est sûr, et je repense à ce qu'elle me disait au début de l'été. Pour Halloween j'ai décidé de me déguiser en fantôme. Tiens donc, dit ma conscience de l'inconscience. C'est bon t'as pas choisi sorcière non plus, dit mon surmoi. Et mon esprit bègue qui balbutie sans cesse. J'aimerais tant tant tant. J'aimerais tant t'en tendre. J'aimerais tant temps tendre. Bordel. J'aimerais tant t'entendre. 

*

Posté par polaroidgirl à 18:11 - - Commentaires [33] - Permalien [#]


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