05 octobre 2014

popular problems

07h04, France Inter hurle des nouvelles syriennes dans la chambre moite, j'ai envie de m'enfouir à nouveau dans le sommeil brisé et déjà perdu, dans ce sommeil un peu tiède qui suit les nuits d'amour voraces, les nuits d'amour affamées, dévorantes, insatiables, ces nuits d'amour où j'ai l'impression qu'on ne survivra pas, qu'on crèvera là, comme ça, ces nuits d'amour où on se mange le coeur, voilà, c'est ça, où on se mange le coeur écrasé en petites miettes dans la paume de l'autre, et où je pleure à l'intérieur de moi-même tant je voudrais m'incorporer, me fondre, me noyer et disparaitre contre son corps. 

Certains jours, je pense aux vingt-six années qui ont composées ma vie, à ces vingt-six ans bien remplis, et je me dis c'est bon, c'est bien. C'était bien, il y a dix ans, d'être lycéenne et de fouler jours et nuits le bitume de la banlieue natale, d'avoir les cheveux violets, de grands jupons et un ami amour amant de seize ans à la beauté sombre. C'était bien, quelques années après, de traîner dans les couloirs miteux de la Sorbonne Nouvelle, de travailler chez Gallimard à côté de ce vieux fou de Philippe Sollers qui me prenait pour la secrétaire, d'aménager un minuscule appartement avec le garçon dont j'étais toujours amoureuse, après huit mois passés seule à Montréal. C'était bien, plus tard, cette vie bohème, le bébé dans le ventre de mes vingt-deux ans, les petits boulots dans des librairies où je regardais causer, planquée dans l'escalier en colimaçon, lors de soirées littéraires, des écrivains que je fréquente aujourd'hui. C'était bien, après, de mettre cet enfant au monde dans l'insouciance la plus totale, d'écrire un peu, de pleurer souvent. C'était bien, de mourir et de ressuciter. C'était bien, d'avancer les yeux crevés, de sentir les mains douces qui tenaient la mienne, de vivre dans une grande coloc' des aventures d'une drôlerie sans nom. C'était bien, encore après, l'antichambre du ciel, la rencontre du garçon aux yeux dorés, la découverte de la musique classique, les virées en moto serrée contre lui dans les nuits glaciales d'un hiver où je buvais beaucoup d'alcool, pour oublier. C'était bien, de réussir un concours, de réapprivoiser mon tigron pour ne plus jamais le quitter, de partir sac au dos au Kirghizstan, de faire Istanbul-Paris en train, de fêter mes vingt-cinq ans toute la nuit. C'est bien, d'avoir la petite fille la plus rigolote du monde, à qui je transmets ce(ux) que j'aime, Pierre Soulages et Agnès Varda, la pluie, la nuit, la pluie la nuit, le coton imbibé d'eau de rose pour le museau du matin, les mélodies qui prennent le coeur et les heures passées à ne rien faire, et basta, qu'est-ce qu'il faut d'autre pour vivre ? C'est bien, les rires avec l'amoureux de mes seize ans et le papa de mon enfant, entre deux portes, parfois. C'est bien, les textos échangés avec le garçon aux yeux dorés après trois mois de silence, nos sourires qui en disent long, les mots que je ne trouve pas pour lui raconter mon nouvel amour, ceux qu'il trouve pour me raconter le sien. Ce n'est pas parfait, loin de là. Mais c'est bien, cette vie-là, ça aura été bien. Peut-être, alors, que ça sera bien après, aussi ? J'ai atrocement peur de ça, qu'il n'y ait rien de mieux après.

Un soir d'arrêt maladie, je regarde La femme d'à côté, que je n'avais jamais vu (est-ce possible, vraiment ?), avec un thé oublié mais toujours aussi bon. Je tombe instantanément amoureuse de Fanny Ardant, si élégante et tellement ardente, ah oui, de Gérard Depardieu, de leurs tenues des années quatre-vingt, de la vie provinciale ces années-là, du bruit obsédant des balles de tennis qui rebondissent, de la narratrice aux beaux cheveux gris, des couloirs de l'hôpital qui succèdent aux couloirs de l'hôtel, des téléphones en bakélite qui sonnent dans le vide, de l'humour terriblement fin et subtil de Truffaut, de la présence discrète d'un couple homosexuel, des livres pour enfants que le personnage de Marguerite écrit et illustre, de la réplique qu'elle a sur les chansons, des scènes d'intérieur, des regards que l'on se lance à travers les fenêtres, de ce que ça dit de la passion amoureuse, de ni avec toi ni sans toi, des dernières scènes qui me font frissonner de longues minutes. La grippe ? La magie du cinéma ? Mmh, no sé. Dans le café où nous nous donnons rendez-vous, semaine après semaine, saison après saison, depuis des années maintenant, Anne commande parfois un verre de lait avec du sirop d'orgeat et des glaçons, en disant, quand le jeune homme le pose devant elle, comme pour elle-même, c'est l'enfance, ça, c'est l'enfance. Elle me parle de Marguerite Yourcenar, qu'elle a regardé dans un vieil entretien de l'INA juste avant de lire mon texte, et je lui réponds que ça ne m'étonne pas tant que ça, qu'il n'y a pas de coïncidences, entre elle et moi, jamais. Elle me parle de son enfant au regard distingué qui peut être à la fois petit diable et jeune fille aristocratique, elle me parle des sanglots qui secouent parfois l'âme quand on voudrait être encore l'enfant qu'on a été, et elle me parle de la mort, elle me parle de la mort avec ses mots surprenants, et, chaque semaine, je frissonne de longues minutes. La grippe ? Tu parles ; l'amitié, oui. 

00h34, dans la nuit parisienne, on intrigue. Les gens se retournent silencieusement sur nos silhouettes qui titubent un peu, sans jamais se lâcher, sur nos visages qui irradient du même drôle d'air, plein de plaisir, d'effronterie, d'aplomb et d'audace, cet air insolent, aussi, sûrement, de cette impertinence que l'on a au fond des yeux. Nous trinquons à la sortie du premier livre de mon amie Camille lors d'une fête surprise organisée dans un joli appartement du Xème arrondissement. Nous nous éclipsons pour aller à une autre soirée littéraire, et nous rions beaucoup, dans le premier vrai froid, avec notre amie F. adossée à son grand vélo vert. Dans le taxi qui nous ramène chez moi, on fait le compte de ce qu'on a bu ce soir-là, et le résultat ne suffit pas à expliquer l'ivresse qui nous exalte. C'est que la griserie vient des heures passées ensemble, de la folie de cette vie qu'on mène tambour battant, du temps volé au temps. Dès que nous sommes deux, la magie opère. 

Paris-Bordeaux, une échappée SNCF comme je les aime toujours autant, un vendredi après-midi. Avant de monter dans le TGV, je m'achète un jus d'orange pressé XXL, pour les vitamines, et des tas de médicaments pour essayer de combattre la toux qui me secoue le corps depuis quelques heures. Je termine L'amour et les forêts, et ça me gonfle, je n'aime pas ça du tout, finalement, je suis déçue déçue déçue et je m'endors un peu énervée. Quelques heures plus tard, je joue l'habilleuse à l'étage d'une jolie maison puis j'assiste à un très beau concert dans une petite église, assise à côté du maire du village, vraisemblablement mélomane. Le samedi, au petit matin, on file le long des pins en écoutant des chansons pourries à la radio, on est bien, il fait beau. Bien avant midi, on ouvre avec émotion le portail de la maison adorée. Le lac est sublime, à miroiter dans la dernière lumière de septembre et, après quelques sardines grillées dévorées devant l'Océan, je vais me faire rouler par les vagues méchantes et j'aime ça, comme toujours, j'aime ça, me faire jeter sur les rochers coupants, sur les petits coquillages piquants, repartir illico à l'assaut, tomber, me relever, tomber à nouveau. La nuit, on parle des peurs qui nous viennent de l'enfance et qui nous constituent, on se raconte ce qu'on aurait fait si on n'avait pas fait les métiers que l'on fait. On chuchote sous la grosse courtepointe épaisse. 

Début octobre, c'est si doux de revenir par ici, même s'il n'y a plus grand monde sur ces ondes-là. La vie change un peu, vous voyez, mais, finalement, je ne change pas tant que ça, pour ma part. Je me suis acheté un appareil à croque-monsieur à douze euros dans une petite boutique à babioles et ça fait mon bonheur. Hier soir, j'ai dîné d'un sandwich chaud avocat + cream cheese + pancetta croustillante + jus d'un citron vert + tomates cerise, et, avec un bon verre de vin rouge et Les Amours imaginaires, c'était parfait. Très montréalais. C'est pas mal non plus, les petits comprimés qui me font dormir comme une masse, parce qu'il faut bien parfois un peu de chimie pour aider à la manoeuvre. Cette année, pour la première fois, j'ai préféré une nuit noire à la Nuit Blanche. Et puis, ce matin, en relevant le store, j'ai vu que la ville avait été recouverte par un manteau gris acier. L'air a le goût des feuilles mortes. Une compotée de reines-claudes chauffe doucement sur le feu avec un peu de sucre vanillé et un peu d'eau de vie, une machine tourne avec de la teinture noire et de vieilles fringues à l'intérieur. J'ai hâte de retrouver ma fille. Demain.   



*

Posté par polaroidgirl à 10:10 - - Commentaires [46] - Permalien [#]

24 septembre 2014

ainsi la nuit

--

Marguerite Yourcenar. Entretiens (livre d'). Arrêt du coeur devant cette photo en noir et blanc. Sygma signée Pierre Lafont. Légende : « dans sa cuisine, à Petite Plaisance ». Casseroles bien alignées (cuisine ?), et gros bocaux. Sur l'un, on peut deviner, écrits à la craie (?)(écriture blanche...) « ABRICOTS ». En lettres majuscules. Certains bocaux sont ouverts. Chien. Panières avec des pommes, une avec des noix, et une bouilloire en métal sur le feu. MY devant la cuisinière. C'est quelque chose que cette cafetière à piston que l'on devine au fond, que le regard du chien et celui à elle, perdu dans le vague en attendant que l'eau bouille dans la casserole. Les cheveux gris relevés en chignon, le foulard noué par dessus le gilet d'intérieur. C'est quelque chose que cette légende, « dans sa cuisine à Petite Plaisance ». Dans sa quoi ? On peut être MY et écrire ABRICOTS en lettres majuscules sur un bocal, et ce que je devine être « flocons d'avoine » sur celui d'à-côté, et « biscuits » sur celui d'à-côté encore, en noir, cette fois, et « biscotte » ou autre aliment en -scott, on ne voit que ça, sur celui d'à-côté encore, et sur celui du bout : « riz ». On peut être MY et ressembler à la grand-mère que j'aurais voulu avoir et que je serais allée voir à Petite Plaisance, sans vraiment savoir où se trouve cet endroit ; ça pourrait être n'importe où n'est-ce pas, je me refuse de googeuliser ça, ce nom qui me fait rêver, non mais rendez-vous compte, « dans sa cuisine à Petite Plaisance ». Plus tard, dans ma lecture passionnée d'un entretien qu'elle donna en 1978 à Marie-Claire (Marie-Claire !), à une certaine Pierrette Pompon (on peut s'appeler Pierrette Pompon, ça existe, t... !), j'apprends que Petite Plaisance se trouve sur une île et ça m'énerve de le savoir, d'abord, j'aurais voulu que ça reste l'endroit inconnu que c'était juste avant, et puis ça me soulage. Évidemment, une île, évidemment, tout près du Canada ! & Marguerite dit à Pierrette : « il ne faut s'accrocher à rien ». Pierrette retorque « c'est difficile ». Et MY de répondre : « d'abord difficile et puis facile (...) facile parce qu'il ne faut pas s'accrocher pour être libre ». Comme c'est beau, dans la pièce de Ionesco, Le roi se meurt, quand, à la fin, la reine Marguerite lui dit « Enfin, qu'est-ce que tu traines, tous ces trucs qui t'encombrent, laisse tomber tout ça ! ». Je n'ai jamais lu une seule ligne de MY, mais ce n'est pas la peine, la photo aux abricots me nourrit comme dix romans. 

Voilà, la vie passe et rien ne m'intéresse plus que ça, je crois : rêvasser des heures sur la vie que mènent les écrivains, regarder des photographies, lire au-delà des livres, des entretiens, des correspondances, des livres de cuisine, des poèmes griffonnés. Je suis prise de passions subites et sans appel. Je veux, d'un coup, avoir toutes les monographies publiées dans la collection Poètes d'aujourd'hui. Oui, toutes, même les plus rares, les introuvables, celles des poètes que je n'aime pas aussi. Je veux, d'un coup, lire tous les livres d'Hervé Guibert, percer le secret de cette vie qu'il a menée, comprendre l'existence sidaïque qui a été la sienne, me rouler dans les années quatre-vingt qui me fascinent parce que je suppose que c'est pendant cette période-là qu'il s'est passé quelque chose qui fait aujourd'hui que je suis qui je suis. La photo de Marguerite Yourcenar. Quand je tombe dessus, dans ce livre d'entretiens qui ne m'appartient pas, je passe une matinée entière à la regarder, j'écris vitevitevite ces notes dans mon carnet, j'ai du mal à me relire quand je cherche à restranscrir ces impressions pour les écrire ici, mais aucun mal à me souvenir de l'émotion foudroyante, du temps passé à imprimer en moi-même la page de ce vieux livre, un jour du mois de juin où j'aurais eu mieux à faire. On se bricole les familles qu'on peut.

Septembre 2014. Je ne vis plus que pour les moments volés au temps passé au lycée. Le soir, quand je retrouve mon tigron dans la cour d'école à la jolie lumière, les joues rosies d'avoir tant joué, l'immense joie de voir ses petites jambes qui accélèrent quand elle m'aperçoit, et de sentir l'impact de son corps contre le mien. Nos courses dans Paris, nos trajets en métro, nos sorties des soirs de semaine, même si c'est pas sérieux. Je trouve qu'elle ressemble à ces enfants de l'entre-deux-guerres, à ces milliers de visages que j'ai scrutés dans de vieux livres poussiérieux quand je cherchais Dieu sait quoi, Dieu tout court, maybe. Les moments qu'on passe, allongées sur le tapis marocain de sa chambre, à nous dire des choses, à l'écouter me raconter comment c'est, la vie, quand on a bientôt quatre ans, les peurs qu'on a déjà au fond du ventre, les espoirs qu'on fonde, les rêves qu'on chuchote et les plaisirs qu'on affronte. Les heures bénies où je retrouve Anne au café qui héberge nos rendez-vous hebdomadaires pour la troisième année consécutive, les séances chez Jaccottet qui se suivent mais ne se ressemblent pas, les diabolo violette en terrasse, les petits-déjeuners clandestins, les heures que je pique à la nuit pour téléphoner à madame bleue ou bien skyper avec ma douce de l'autre côté de l'Atlantique, avec mes épiciéditeurs préférés qui me parlent de belles choses pour apaiser mon coeur tourmenté. Septembre 2014, vingt-six ans et demi, presque, et une vie rocambolesque qui ne ressemble en rien à ce que je pouvais imaginer quand j'avais vingt ans. Septembre 2014, la vie cachée, la vie volée, la vie clandestine, secrète, obscure, illicite. Aimer ça, je crois. 

Dans cette nouvelle vie que je mène à côté de la sienne, il y a des gares et des trains, mais pas pour moi, jamais. Des trains tout le temps, donc, des trains à attraper, des trains à l'heure, des trains bondés, des trains de nuit, des trains en retard. Il y a des aéroports, des avions, des horaires d'embarquement, des horaires d'atterissage, des tapis roulants où récupérer sa valise ; il y a des taxis, des autolib', des métros et des changements de métro. Pas pour moi, donc, jamais. Moi, j'accompagne, en courant, le souffle court, on s'est partagé les bagages et on déboule sur le quai souvent juste une minute avant le départ, mais parfois pas, parfois on a le temps de s'embrasser longuement avant la sonnerie que l'on connaît bien. Départs ; moi, je dis des mots rassurants bon voyageprofite du train pour te reposer, des mots niais ne m'oublie pas, hein ou bien écris-moi, promets-le, que tu vas m'écrire, moi, j'articule des mots que je dis surtout avec les yeux, et mes lèvres forment les je t' les plus dingues de toute ma carrière, moi, je fais des coeurs avec mes doigts, j'avance un peu quand le train démarre sans enlever mes yeux des siens, moi je ris de ses bêtises derrière la vitre, et puis je m'arrête, et, les mains dans les poches, je retourne vers la ville qui a continué à vivre. Arrivées ; moi, j'attends sur le quai, le coeur battant, je guette son visage, j'observe au passage comment sont les autres, tous les autres, dont aucun ne m'intéresse, je guette et je trépigne, je veux tout, tout de suite, sa silhouette, son sourire, ses yeux, son parfum, sa bouche. Souvent, l'arrivée se fait le soir, et le départ le lendemain matin. Souvent, en moins de vingt-quatre heures, on se retrouve sur le quai d'une gare et on se dit adieu sur le quai d'une autre gare. Parfois, de la même gare. C'est comme ça que va la vie. 



*

Posté par polaroidgirl à 11:28 - - Commentaires [22] - Permalien [#]
11 août 2014

l'image fantôme

19 juillet 

partager
dans cet été qui se cherche 
la grande passion pour les textes de H point G
avec Mirabelle 
que
je ne connais pas
-- l'Internet, mes amis, l'Internet, ahpfffff --

 

21 juillet 

juillet 2014 Paris 29° 26 ans et quatre mois
les réveils dans d'autres draps que les miens
les énormes gouttes qui lavent la ville
les courbatures dans le dos 
écouter First Aid Kit 
- le signifiant, même dans le choix des disques
au cinéma il y a 
des gangsters niçois chez qui l'on chante [Téchiné]
des paysans irlandais chez qui l'on danse [Loach]
bon 
autant dire qu'on ferait mieux de rester couché
un lundi de juillet 
c'est peut-être un bon jour pour apprendre 
une bonne fois pour toutes 
la différence entre remords & regrets 
et surtout pour prendre la décision 
de ne jamais connaître ni les uns ni les autres 
so long & suerte comme dirait Yves
que le vent soit bon



25 juillet 

les gestes de mon père 
et le fou rire, à la fourrière, avec ma mère 
après les mots qui se posent
aussi facilement que des glaçons 
dans un verre de rosé 
giling giling & tchin, allez, tchin 
une après-midi rocambolesque avec mes parents
ce petit luxe qui me ravit 
ah -- merci la vie 
dans Paris poisseux 
traîner mes guêtres 
faire exactement ce que je veux
un air de paradis -- ah oui
en attendant le train de nuit 
qui m'emmènera vers la maisontanière 
aujourd'hui
le roi n'est pas mon cousin
voilà c'est tout

 

30 juillet 

& la maisontanière et les copains 
et les copains des copains
les légumes du potager 
les ronrons du chat 
les textes à corriger 
- - -
après une grande promenade à la rivière
nous nous endormons 
nez contre nez 
pour une sieste improvisée 
dans une caravane oubliée au fond d'un pré 
où bruissent herbes et insectes 
le soir nous dansons le boogie-woogie 
d'abord sur le vieux plancher 
et, bien plus tard, dehors, sous la bruine, en pleine nuit 
au son du vinyle qui crachote par la fenêtre ouverte 
sans parvenir à recouvrir 
le boucan de nos coeurs qui battent 
- - -
21h18
le vieux café se déverse 
comme une pieuvre noire 
dans l'évier ébréché en porcelaine ébréchée 
où je noie mon chagrin 
en faisant la vaisselle 
c'est le premier soir de la solitudine 
il reste, sur la table, 
deux cigarettes oubliées dans le départ précipité 
& il y a encore tes frôlements
là 
juste là 
la persistance rétinienne 
fait des murs lézardés de la maison 
des écrans blancs pour ton ombre chinoise

 

03 août

où es-tu que fais-tu est-ce que tu penses à moi 
je ne fais que ça je ne dors plus je suis là 
je monte au grenier et j'écoute le chat me parler 
dans la chaleur accumulée
dans l'odeur de bois vermoulu
dans la fin d'après-midi au goût de thé 
à l'Église, ça sonne dix-huit heures
j'étends le linge tout près du ciel
face à la lucarne avec vue sur l'orage 
et puis je m'assois contre le pignon de la maison
ce grenier 
c'est une tanière dans la tanière 
dehors : les éclairs
dehors : toi 
- - -
jour de marché 
jour de fête 
jour du Seigneur 
par la fenêtre du dernier étage
on ne voit que les parasols colorés
des étals alléchants 
tartines grillées au four
miel de fenouil et café serré 
il fait si beau mes amours 
hier, 21h35, sous l'édredon épais,
au lieu de lire mon polar,
j'ai parlé des heures au téléphone avec Flore
cet édredon
c'est une cabane dans la cabane 
dehors : les tourterelles
dehors : tout ce que je ne comprends pas 


 

11 août

soudain - c'était écrit dans l'agenda - Bertigron
tombée du train de nuit à 05h54
six jours de retrouvailles avec la marmaille
les fantaisies les fourberies les facéties
la fascination que j'ai pour my girl
pour son visage de petite fille
changeant
comme un ciel filmé en accéléré
et puis
 à nouveau
la séparation
- - -
hier, dimanche
jour de marché jour de fête jour du Seigneur
le cirque Italiano c'est plus d'une heure de rires et d'émotions
pour petits et grands
un euro le kilo de courgettes trois melons quatre euros
mon père dit 
il faudrait acheter du pain et des pêches
et puis
à nouveau
le silence
- - - 
adieu le chat le potager le grenier
adieu les vinyles le café du coin la clé en laiton
adieu, la maisontanière
ici j'aurais aimé écrire un texte
qui se serait intitulé
« oui »
- - ce soir : la nuit dans le train
tougoudoum, voie ferrée sous voie lactée 
- - demain : la nuit dans ta nuit
tougoudoum, métro ligne huit
et puis 
à nouveau



*

Posté par polaroidgirl à 14:02 - - Commentaires [23] - Permalien [#]
19 juillet 2014

déjà Barbès, début de l'histoire

 

29 mai 

fin mai 
la bêtise qui plane au-dessus de la tête
comme un oiseau ivre 
faire les 400 coups
dans les rues de Belleville
dans les escaliers d'une tour du XVème
dans une fête où on danse colléserrés
dans le métro lignes 4 - 8 - 11 - 12 - 14
dans le cagibi du lycée S.
hier soir à la Maison de la poésie
rire rire rire des bons mots des auteurs de Décapage
écraser le pied gauche de Carole Zalberg 
plus tard
dans un restaurant où on dégustait
un carré d'agneau & un vin rond 
écouter Bertrand Guillot parler con fuoco
fin mai
trop de cigarettes 
trop de cerises 
trop de croissants cramés 
pas assez d'eau de mer

 

7 juin

les terrasses 
les jupes qui tournent 
plus vite
encore
l'été 
point barre

 

13 juin

au lycée S.
le sang qui éclabousse la cour de récréation
les larmes de mes préférés 
« madame, vous allez nous manquer ! »
madame, maquoi ? 
je ne sais toujours pas 
si j'ai bien fait d'entrer un jour 
à l'Éducation Nationale avec ses majuscules 
le spleen guette
planqué dans l'ombre comme un tigre
alors garder en tête 
ces chaudes soirées de juin 
les concerts avec les uns, les autres 
les petits-déjeuners buissonniers 
les quatre-cent coups de deux-mille quatorze 
les joues déjà un peu abricotées de my girl 
- et que ne durent que les moments doux 
comme dirait 
l'autre

25 juin 

juin l'été la musique l'été 
découvrir que le chef cuisinier du lycée S.
jamais vu jamais entendu 
est un naturaliste et géologue passionné 
parler des heures et des heures dans l'espace vide 
en pensant à autre chose 
les soirs de foot où on hurle
de concert 
avec des inconnus bons camarades 
le vent chargé de bruits a (...) des parfums de bière 
on n'est pas sérieux les nuits d'été 
quand rien n'a d'importance sinon les robinsonnades 
juin la musique l'été la musique 
& le jus des cerises 
qui ensanglante les lèvres

3 juillet 

la guirlande des fêtes du mois de juin
pots de départ
naissances de tout petits bébés
annonces de grossesses
chorale de l'école maternelle 
spectacle de danse 
départs à la retraite
pique-niques pour rien 
toujours le même cirque 
verres de rosé pas frais & blablablas avec des inconnus 
sur Inter c'est le début de la grille d'été
et on ne sait pas très bien si on doit rire ou pleurer 
de l'émotion de Pascale Clark
pour sa dernière émission du matin
c'était une constante de la vie depuis 2009
depuis la vie d'avant l'enfant
il faut voir comme on nous parle 
ohlala
la vie en rose

 

16 juillet

c'était sûrement exactement ce qu'il fallait faire
partir de Paris à peine my girl laissée 
rejoindre une copine dans un train direction Zurich
rendez-vous au wagon-bar 
you know 
on saura se reconnaître 

& retrouver la campagne où c'est tous les jours dimanche 
les piles d'enfants de bols de livres 
les coups de jus de tête de foudre
le crumble aux pêches avec les copains
la sieste dans le potager avec le tout petit bébé
la balade en forêt avec le cheval
les secrets dits et ceux non dits
les nouvelles de Jérusalem
les rires et les doigts teintés en noir 

mercredi 16 juillet 
j'entame un voyage de sept heures par un capuccino au bar de l'Arrivée 
je découvre la mort de Yann Andréa - ah ? ah. bon. - dans un Libé chouré dans le Bordeaux-Paris de dimanche 
[il reste qui, alors, si l'Amant de MD lâche les armes ?]
je prends mille trains express régionaux 
pour rejoindre un château lointain

14h59, il reste encore quatre heures avant l'arrivée 
dans la chaleur qui rend troubles les rails de la gare de Moulins sur Allier
manger un jambon-beurre et boire une limonade 
c'est sûrement exactement ce qu'il faut faire 
en débutant la lecture 
les yeux plissés sur le quai désert 
d'un livre jamais lu d'Hervé Guibert 
qui s'intitule 
Les aventures singulières

  

*

Posté par polaroidgirl à 13:34 - - Commentaires [21] - Permalien [#]
21 mai 2014

les ours aux terrasses où expire l'hiver


7 avril


il y a Le mépris ce soir sur Arte 

ah, comme c'est d'actualité 
il y a le premier orage dans le ciel de Paris 
ah, comme c'est d'actualité 
il y a des messages de Yves concernant le livre à venir 
ah, comme c'est d'actualité 
il y a un an, dans le journal de rien, j'avais écrit 
« Piano. Poèmes. Aéroport. Je ne veux pas partir. »
ah, comme c'est d'actualité...

8 avril 

dîner tôt dans la cuisine de printôn à la fenêtre ouverte 
gnocchis - coppa - mesclun - et vavoutte aux fraises rôz mamôn 
passer une veste chaude au-dessus de son petit pyjama 
grimper sur le vélo rôz
pédaler dans le vent fou pour aller écouter le Stabat Mater de Dvořák
just the two of us, dans notre destin de famille décomposée 
— Stabat Mater, hein, tu dis… —
au feu rouge trois jeunes filles ravissantes caressent un chiot avec trois sourires extatiques 
avant de reculer brusquement en faisant de grands gestes lorsqu’il se met à aboyer 
essayer de ne pas y voir, soupir, une métaphore de la vie

15 avril 

mardi début d'après-midi
mardi début d'après-midi au mois d'avril 
mélancolie, déjà, d'avoir laissé l'enfançon 
insomnie, encore, à l'idée d'avoir bientôt 26 ans
-- mais heureusement, 
ce soir, gare de l'Est, le train de nuit vers Venise 
-- mais heureusement, 
repenser à ce dialogue de Domicile conjugal 
« - Est ce qu’il y a des tambours dans votre roman ? 
- Non
- Est ce qu’il y a des trompettes dans votre roman ?
- Non. 
- Alors vous n’avez qu’à appeler ça “sans tambours ni trompettes »
voilà 
tant qu'il y aura des Truffaut à mettre sur sa liste des films à revoir
ça ira, ça ira
ciao i bambini 

18 avril 

Ici Venise.
C'est le dernier jour des 25 ans. 
Je bois des spritz sous la lune ronde, avec mon amie Clémence.
Ce qui me plait dans ce duo / C'est que tu fais la voix du haut.
Une nouvelle année domani, pourquoi pas. Vazy, la vie.

21 avril 

il aurait fallu de jamais apprendre 
le goût amer des spritz dans la douceur du soleil
l'existence de la glace aux asperges 
le sel des embruns de la lagune
& les cheveux gonflés d'eau de mer après les virées en batô 
les courses dans les ruelles avec les rires au fond de la gorge 
l'ombre des mots de Camille Laurens sur la page d'à-côté 
parce qu'il est bien difficile d'être lundi à Paris 
merci pour les bons voeux d'anniversaire 
reçus et lus et entendus là-bas au paradis vénitien 
merci pour l'amitié et la chance

27 avril 

l'amie douce qui me tire les cartes sur Skype
la fête d'anniversaire la plus étrange de la décennie 
les chouettes cadeaux - merci tous ! - 
les cigarettes fumées à cinq sur le toit à 3h du matin
le gâteau au chocolat dominical au 14
les bouquets de lilas de ma reum 
le dernier Echenoz terminé dans une rame de métro vide 
et puis et puis 
soudain, après quinze jours, la petite voix pointue 
de my girl
enfin 
retrouvée 
« ah, mamôn, j'espère que tu as acheté des compotes »

29 avril

un lundi gris souris
le retour au lycée S.
le texto qui apprend la mort d'une personne chère
l'émission de radio enregistrée par mes préférés
leur fierté leur enthousiasme leur émotion
notre euphorie
traîner avec eux porte de Choisy après
en faisant le lycée buisonnier 
à la Sorbonne, plus tard, échanger deux rires avec Camille Laurens
écouter J. Delabroy dire que 
« la jalousie c'est l'existence de Dieu »
devant Laurent Binet qui livetweetait ce dernier cours
il y a des jours où les émotions sont de gros nuages balourds
il y a des jours où, ma foi, un petit remontant, 
ce n'est pas de refus

30 avril 

dans les fauteuils feutrés 
et la lumière rouge des 3 baudets 
hier soir il y avait
- fantasme adolescent réalisé -
les lèvres de Luciole qui ont si joliment articulé 
« c'est pour toi »
avant qu'elle ne chante une chanson 
où il est question de tigre et de pluie
rue de la Clef, mercredi 17h48, 
l'air sent la fumée et le jasmin 
on se dirait presque à Pondichérie
quand, dans une autre vie, 
les orages éclataient avant midi

1er mai 

un jeudi comme un dimanche 
rechargement du pass navigo
dehors les grandes eaux 
dedans les grandes eaux
hé mademoiselle trois brins deux euros 
un jeudi à réécouter J. Moreau 
chanter Duras - qui d'autre ? - 
india song & c'est pas moi qui le dis...
hello le joli mois de mai
où, parait-il, on fait ce qu'il nous plait

6 mai 

// dimanche matin
écouter un vinyle de Leonard Cohen
en jouant aux cartes avec les copains
// lundi soir tard 
laisser traîner le premier dîner dehors 
de ce printemps bizarre 
dans le jardin d'Arièle Butaux, la « dame de Venise » 
où tout n'est qu'ordre & beauté 
// mardi après-midi
se tirer en riant du lycée S.
avec les copinellègues 
boire un café en parlant de l'avenir 
-- il n'y a que ça, finalement, qui compte 
les amitiés glanées au fil des aventures 
quand hasard & chance veulent dire la même chose

10 mai 

Paris bandit
quand, sous la pluie du samedi, 
la ville devient le théâtre 
des plus improbables scènes
Paris tout gris
le long des boulevards
ça essaye d'oublier 
les griseries de la veille
des gyozas à Opéra
la vie soap opera
ou, comme ils disent, mes chers québécois, 
la vie roman-savon
sous l'eau de Paris 
prendre une douche sous l'averse
avant d'aller boire, peut-être, au « Verse toujours »
et c'est pas moi qui le dis, 
une Suze au zinc

18 mai 

dimanche 
la sieste longue du tigron 
qui permet d'écouter un disque entier 
en épluchant des poires comice
dans le soleil revenu 
hier samedi
tomber sur ce poème de Tzara 
dans une vieille édition lépreuse
« nous sommes dans de beaux draps 
le lit est merveilleux 
la vie est magnifique 
et malgré tout cela
nous sommes dans de beaux draps »
demain : lundi



 **
Depuis le mois d'avril, la vie s'écrit comme ça. 
Et sinon, ça va, vous ?

*

Posté par polaroidgirl à 00:06 - - Commentaires [94] - Permalien [#]


25 novembre 2013

avec la lune injuste

Parfois je me demande comment ça sera, dans dix ans, les soirs d'hiver. Je prédis une maison de banlieue, pas moche mais pas jolie non plus, entourée de maisons pas moches mais pas jolies, non plus. La bruine fait des collerettes orangées aux réverbères, le goudron des rues ressemble à un long dos de poisson, de rares passants pressés parlent vite au téléphone avec de la fumée qui leur sort de la bouche. Dans la cuisine, il y a de la buée sur les vitres, France Inter à fond les ballons, un dîner à préparer pour les mômes, une immense Bertille qui claque les portes en demandant de faire moins de bruit, merci, elle a des devoirs à faire. Dans le rice cooker acheté vingt balles à Belleville, des grains de riz caramélisent. Du riz bas de gamme à la sauce soja bas de gamme dans leurs assiettes, qu'ils mettent mille ans à finir, et ça m'énerve, alors je le dis, hé, ça m'énerve, dépêchez-vous un peu, et je le regrette aussitôt. Des clémentines pour le dessert, les dents les mains, ça bipe 20h30 sur Inter, on presse le pas, des bisous et une autorisation de cinq minutes pour lire. Je toque à la porte de Bertille qui écoute de la musique pourrie, elle soupire, je n'insiste pas. Dans la cuisine explosée, je fais machinalement la vaiselle en écoutant le lot de malheurs du monde à la radio. Je pense à l'année où j'ai aménagé à Paris avec V., il y a une éternité, il y a quinze ans. L'année deux mille huit, personne ne s'en souvient plus. Ce n'est même plus palpable, cette euphorie de la fin d'adolescence. Je ne peux plus y toucher, tsé, à cette vie-là. Je ne sais plus la caresser du bout des doigts, je ne sais plus convoquer les vieux souvenirs de la jeune fille que j'ai été. En faisant chauffer l'eau pour la tisane, je me demande vaguement pourquoi je n'ai pas su rester avec les pères de mes enfants, ou pourquoi ils n'ont pas voulu rester, plutôt, et pourquoi je ne suis pas ce genre de fille qu'on a envie d'aimer pour la vie entière. 

Ah, ça m'a manqué, les mots déposés par ici. Mais faut pas croire, c'est un retour en catimini, un retour presque pas comme un retour. C'est juste glisser quelques merci pour les messages qui me font sourire chaque jour depuis la fermeture d'ici. C'est juste vous dire que je dédicace l'Amour #lindispensable au salon de Montreuil, samedi & dimanche, et que ça me ferait immensément plaisir de vous y voir, après tout ce temps derrière l'écran. Bon, vous me connaissez, hein, je suis timide, je rougis, je balbutie, je dis n'importe quoi et les meilleurs mots me viennent trois heures plus tard, j'ai peur & j'ai le coeur qui bat. C'est l'hiver qui s'en vient, à Paris. J'enfile des gants avant de sauter sur mon vélo rôz, après l'avoir déposée à l'école, et je me fais engueuler par des automobilistes parce que je n'ai pas de lumière arrière. On ne vous voit pas, ils disent. C'est que je suis un peu fantôme, abrutis.  Avec mon tigron, on fait un gâteau chocolat-marrons le lundi soir, qu'on mange par petits bouts jusqu'au bout de la semaine, et on dévore des kilos de clémentines. Ça me fait parfois penser à un vieux texte que j'avais écrit ici, après sa naissance. Je me délecte de la petite vie qu'on n'en finit plus de nous tricoter, toutes les deux. La crème que je dépose sur ses joues du bout des doigts, les caresses sur son minuscule visage, nos habitudes qui émaillent nos journées, les histoires qu'elle invente et dans lesquelles elle m'entraîne, son bonjour la maison douce ! qu'elle lance quand elle passe la porte de l'appartement. Il y a les poèmes qu'on s'échange, aussi, chaque semaine, avec la fille du lunmardi, et qui me ravissent au plus haut point. Le garçon aux yeux dorés, sa main dans laquelle j'aimerais arriver à glisser la mienne ; le garçon aux yeux dorés qui m'impressionne un peu trop, si bien que je passe ma vie à lui dire le contraire de ce que j'aimerais lui dire. Et si on trinquait à nos imbroglios, pour voir ? Allez, tchin tchin, ceux qui passent encore par ici, je lève mon verre, je vous embrasse, et je vous dis peut-être à samedi. Ou à dimanche. C'est bien, le dimanche, aussi.

On n'a pas la télévision. On n'a pas de vêtements neufs. On ne mange pas de pâte à tartiner le matin. On ne mange pas de bonbons. On ne franchit pas les frontières du pays où nous sommes nés. On ne parle pas du passé de nos parents. On ne pose pas de questions. On fait nos devoirs. On prend nos douches. On termine nos assiettes. On se lave les dents. On va se coucher. On chuchote dans le noir. On va au conservatoire. On va au musée. On va au théâtre. On reçoit des livres emballés dans du papier cadeau. On écoute la radio. On n'écoute pas de chansons populaires. On ne sait pas qui est Johnny Hallyday. On ne sait pas qui est Michel Platini. On ne pose pas de questions. On ne demande pas qui est Johnny Hallyday. On ne demande pas qui est Michel Platini. On ne demande pas qui sont nos parents. On va au cinéma. On va à la Samaritaine. On pique des Craven A dans le tiroir du bureau en bois. On va à la bibliothèque. On va au solfège. On se promène le dimanche après-midi. On ne regarde pas de photos. On ne sait pas qui est Leonardo DiCaprio. On ne sait pas qui sont les Spice Girls. On ne demande pas qui est Leonardo DiCaprio. On pleure à la mort de François Mitterand. On a des baby-sitters. On ne les aime pas. On ne leur pose pas de questions. On prend nos douches. On met nos chaussons. On répète nos instruments de musique. On va à la piscine le samedi matin. On mange des rougets achetés au marché. On ne parle pas de comment c'était avant. On ne pose pas de questions. On ne demande rien. Je ne demande rien. Je grandis dans le blanc. J'invente les réponses. Dans ma langue maternelle. 



*

Posté par polaroidgirl à 21:29 - - Commentaires [112] - Permalien [#]
15 septembre 2013

Ici,
de mars 2008 à septembre 2013,
il y a eu 
beaucoup d'amour. 
Merci aux voyageurs qui m'accompagnèrent.
See you soon, on the moon.

Posté par polaroidgirl à 22:00 - Commentaires [0] - Permalien [#]
08 septembre 2013

sauve qui peut, la vie

Je regarde autour de moi, dans la classe pleine de soleil. Ils sont presque tous figés, comme sur les images que j'aimais détailler dans les manuels scolaires de langues étrangères, et qu'il fallait décrire avec le peu de mots qu'on possédait, quand on était collégiens. Ils apprennent à être professseurs, c'est la phrase qui me vient. Google Traduction m'apprend comment ça se dit, en anglais et en allemand. Encore aujourd'hui, je ne suis pas foutue de formuler spontanément une phrase simple dans une autre langue que ma langue maternelle. Si on prenait une photo, là, tout de suite, et qu'on la mettait dans un manuel scolaire, elle illustrerait parfaitement le style français des années 2010. Je revois les photos de mon livre d'allemand, et le sourire de ces filles des années 80, avec leurs pulls trop larges qui tombaient sur des caleçons brillants qui moulaient leurs cuisses musclées. C'était comme ça, fin août, la semaine de formation à l'IUFM, qui ne s'appelle déjà plus l'IUFM. C'était comprendre que j'étais en train d'entrer à l'Éducation Nationale pour de vrai, c'était avoir envie de partir très vite et très loin de cette vie qui ne me ressemble pas tellement. C'était aussi me faire de nouvelles copines, nous envoyer des textos le matin qui disaient tu me gardes une plaaaace, c'était partager des cappucinos à la machine à café et pique-niquer dans le grand parc en paniquant à l'idée de nous retrouver devant des élèves trois jours plus tard. 

Et puis Bertille est rentrée de vacances. Avec son père, on s'est assis sur un banc et on l'a regardée jouer dans les premières feuilles mortes de la saison. Ça va être ça, maintenant, la vie. M'asseoir une fois par an, peut-être deux, allez, à coté de ce corps que j'ai connu par coeur, nous émouvoir d'une même voix des facéties de cette enfant merveilleuse qu'on a fabriqué ensemble, une nuit de pluie. C'est pour ça, elle répond, la plupart du temps, quand on lui pose une question. Pourquoi tu es en colère, mon petit chat ? C'est pour ça. Pourquoi tu n'as pas dormi à la sieste ? C'est pour ça. Elle est entrée à la maternelle, avec un éclat de plaisanterie au fond des yeux. Le soir, en rentrant de l'école, sur les pavés de la place, on joue à un-deux-trois-soleil, mais c'est elle, le soleil. Elle est belle, ah, tellement belle, elle est drôle, elle aime la poésie et regarder des ballets de danse classique, elle voudrait bien apprendre à jouer de la trompette, quand elle sera grande. Elle n'a qu'une hâte, c'est que j'achète enfin le siège bébé à mettre sur mon vélo pour glisser avec moi le long des rues du XVème arrondissement. Je me tiendrai bien à toi, hein, maman tigre. Ouais, moi aussi, je me tiendrai bien à toi. 

De moi on ne dira pas : sa vie est un long et douloureux divorce. De moi on dira : un beau jour c'est l'amour et le cœur bat plus vite. À moi on ne dira pas : et tes larmes n'y pourront rien changer. À moi on dira : tout recommencera, tu verras tu verras, l'amour c'est fait pour ça, parce que je l'aurai, oui, un jour, ma maison avec des tuiles bleues. Moi je ne dirai pas : laisse-moi devenir l'ombre de ton ombre l'ombre de ta main l'ombre de ton chien. Moi je dirai : la rouge fleur éclatée d'un néon qui fait trembler nos deux ombres étonnées. Au CDI du lycée où j'ai pris mes fonctions, j'apprends à bulletiner les périodiques. Je trouve le verbe joli, et le professeur de philosophie aussi. Dans la salle des profs, on boit des cafés en riant. Il y a ma copine agrégée de lettres, qui porte le même prénom que moi, et qui me fait de grands sourires en me parlant de son amoureux écrivain. Je bulletine les quotidiens, je bultine le quotidien, et je butine les garçons. Ma vie est une bluette, que voulez-vous. Ma vie est une chanson française à la rengaine facile. Ah, c'est pas Bartók, c'est sûr. Ce n'est pas original pour un sou. Ce serait chanté comme ça, comme rien, siffloté vaguement, ça grésillerait un peu dans les radios, et c'est très bien comme ça. Je vais bien, vraiment bien. J'ai le sentiment que la vie débute. 

La vie commence, oui, après dix ans de cette adolescence folle. 15 ans - 25 ans, un amour de jeunesse beau comme le jour, un bébé merveilleux. L'Énergumène, bordel. Dix ans de cette adolescence folle, dont cinq passés avec vous. La dépression - je peux le dire, maintenant -, et puis l'égarement, et puis la psychanalyse. Et au milieu de tout ça, mon coeur qui bat, là, placé sur un plateau où vous le regardiez palpiter. Je n'ai pas envie de mentir, c'est un texte pour dire adieu. Et comme je n'ai jamais su trop bien faire, c'est. C'est un peu. Un peu bancal, quoi. C'est le dernier, il restera une semaine, et puis, le 15 septembre, à 22h, il n'y aura plus rien. J'ai aimé chaque instant de cette vie virtuelle-là. Ce soir je meurs un peu, je suffoque beaucoup. Ce soir j'ai le coeur serré comme un poing. Je n'ai pas envie de mentir : ça pique, là-dedans, ça brûle même. Peut-être vous souviendrez-vous, dans plusieurs années, d'une jeune fille qui balbutiait quelques mots, à la fin des années 2000, le coeur battant. Peut-être vous souviendrez-vous d'une jeune fille aux longs cheveux qui aimait les bobuns et les tartes au citron, les films de la Nouvelle Vague, les chansons françaises, toutes, celles zinzins [aah, Ferré] et celles nunuches [aah, France Gall]. Peut-être vous souviendrez-vous de cette jeune fille qui n'en finissait plus d'hésiter, en se dandinant un peu, avant de sauter du plongeoir dans les eaux troubles de la vie ; qui aimait à la folie ; qui riait autant qu'elle pleurait. Comment on dit, en allemand, elle apprenait à être écrivain ? Peut-être même que vous me croiserez, par un de ces hasards facétieux que la vie distille comme des petits bonbons, à Paris, Montréal ou Istanbul, absorbée dans une de ces rêveries qui me donnent l'air bête. 

Dans le petit rétroviseur de ma bicyclette rose, je regarde Paris défiler et les nuages de coton jouer à saute-mouton. Le vent de septembre soulève ma robe quand je pédale trop vite, ça fait rire les passants sur mon passage et rosir un peu mes joues. Je fais la course avec le tramway et je perds à tous les coups. Anyway, c'est pas ça, la vie. On ne perd pas à tous les coups. Il y a même certaines fois où l'on gagne. Sur le dernier polaroïd que je vous envoie, je crois qu'on sourit beaucoup, toutes les deux. Je la tiens dans mes bras, forcément ; elle a la tête un peu appuyée contre ma clavicule, et ses lèvres violines touchent la peau dénudée à la base de mon cou. Mes yeux regardent fixement l'objectif, avec la lueur de malice qui les anime parfois. Elle, elle regarde un peu sur le côté droit. C'est un très grand polaroïd, à vrai dire, une immense photo sur laquelle il y a aussi Nathan & Anouk qui font les cons dans le fond, et puis madame bleue, avec son visage de Joconde. Dans un coin sombre, au fond à gauche, droit comme un i, il y a V. la mine grave, qui a tenu à venir saluer. Hors cadre, il y a Jaccottet qui se tient un peu en retrait, avec son air roublard. Hors cadre, il y a aussi mes copines qui piaffent d'impatience à l'idée d'aller boire des coups. La vie m'attend, il faut que j'y aille. C'est beau, vous savez, c'est si beau, la vie. Même si ce soir, je chiale comme une madeleine. Je crois que je vais continuer à écrire, un peu ; un peu, pas beaucoup. Parce que je ne sais pas très bien faire autrement. Parce que le monde me traverse et la vie me transperce. C'est pour ça.

Comment on dit, déjà, dans ma langue maternelle ? 


Au revoir. 
Au revoir & merci. 

 

*

Posté par polaroidgirl à 22:56 - Commentaires [313] - Permalien [#]
26 août 2013

les grands ciels humides

« Tu ne voudrais pas être un peu moins chiante ? », il me demande, en me caressant le bras, et ses yeux dorés, dans la lumière du matin - ses yeux dorés, dans la lumière du matin, c'est quelque chose ! - sourient en anticipant mon petit air outragé et la moue de mes lèvres. C'est un matin cheveux hirsutes & T-shirt-culotte, c'est un matin baigné de lumière et c'est un matin meilleures brioches au chocolat du monde. Je retrouve Paris, avec gourmandise. Je ne peux plus m'en éloigner tellement, j'ai l'impression, sans qu'elle me manque profondément. Je retrouve mes amies, je retrouve les discussions sans fin dans mes cafés préférés, je retrouve les rues que je connais par coeur et celles que je ne connais pas, je retrouve les longues marches au crépuscule, les sandwichs sur les quais, les débats sur l'amour et le bruit du métro, les promenades sans but et les courses effrenées, je retrouve mon vernis à ongles et mon parfum d'automne, je redeviens parisienne et c'est bon, si bon. Il y a des couloirs de métro qui m'ont vue passer des centaines de fois. Il y a ceux qui m'ont vue courir à perdre haleine, il y a ceux qui m'ont vue zigzagante d'alcool, il y a ceux qui m'ont vue souffler, enceinte, et monter leurs marches avec peine, il y a ceux dans lesquels j'ai sangloté le nez plein de morve. Et puis il y a les couloirs de métro qui m'ont vue aller chez lui. Timidement, au début, je passais vite, en rasant les murs. La démarche sautillante, le rouge aux lèvres et le rose au joues, la jupe dansante, pendant ces mois de printemps où il me semblait que je n'en finirais plus de tomber amoureuse de la vie. Je découvrais que toutes les nuits d'amour seraient suivies d'un café et d'une brioche au chocolat, alors comment ne pas tomber amoureuse de la vie, hein ? « Tu ne voudrais pas être un peu moins chiante ? », il me demande, en me caressant le bras. Je m'arrache à la rêverie dans laquelle me plonge la malice dans ses yeux. Chiante, moi ? Tu rigoles, hé.

L'été est fini, le premier été d'après l'été terrible. Ah, j'avais peur. Ah oui, j'avais peur. Dès le début du mois de juillet, je ne cessais de revoir les Canadairs rouges et jaunes qui hurlaient dans le ciel en essayant d'éteindre la forêt qui flambait au bord du lac où V. me disait c'est fini. Je répondais « il n'y a pas le feu au lac », pour le faire rire, alors que dedans moi ça hurlait plus fort que dans le ciel encore ; mais ça ne le faisait pas rire. J'avais peur, des deux mois avec my girl. Dès le début du mois de juillet, je ne cessais de revoir son petit corps contre le mien qui la serrait à étouffer pendant que je bramais ma peine dans le vent. Le souvenir du son sourd et lancinant de ma voix, grave tout à coup, comme un loup à la lune, comme un animal qu'on abat. J'avais peur, des fantômes du lac, de mon propre fantôme au corps blanc et nu et plein de cet enfant qui commençait à bouger sous mes paumes, de l'insousiance de V. et moi cet été 2010, de nos jeux dans l'eau sombre, de nos siestes interminables. Ça m'est si difficile, de revenir là où j'ai été heureuse avec cette nonchalance qui me caractérisait alors. Mais l'été est fini, et j'ai aimé l'été. Je suis allée d'un plateau à un plateau, et j'ai aimé tout ce qu'il s'est passé entre les deux. Les montagnes, les vallées, le lac, le lac ! Au bord du lac, j'ai vu plein de fantômes. J'ai salué celui de mon grand-père en regardant passer une barque de pêche qui aurait pu être la sienne. J'ai salué mon propre fantôme, recroquevillé au pied d'un pin parasol, dans la prairie, en train de bredouiller sa douleur au téléphone. Je lui ai fait un signe de tête, et puis j'ai couru avec Bertille au bord de l'eau. Nues dans le lac, son petit corps blanc bouge hors de moi, son ventre contre mon ventre, on s'aventure un peu au large, ses lèvres sont violettes et son regard a changé. Elle est où, la maman de la lune ? Viens, il fait froid. 

Dix jours avec mon père et ma fille, just the three of us, à la maison du lac. Je passe des heures dans les vagues de l'Ochéan, immenses comme je les aime, avec leur surpuissance autoritaire qui me tourne et me retourne. Je perds pied, je bois la tasse, je ne pense plus à rien, je suis secouée, essorée, secouée à nouveau, et je pourrais rester des heures, là, dans ce déferlement impétieux et despotique, l'eau salée jusqu'au fond de la bouche, les yeux fermés, les poings serrés. À Bordeaux, je retrouve le garçon de juillet. À ma descente du bus, il me tend un vélo, et je me laisse guider dans cette ville que je connais mal. On pédale jusqu'à la rue Paulin, on rit beaucoup, je l'écoute fredonner une chanson de Claude François qui m'émeut aux larmes, il me prend en photo dans le soleil couchant. On se dirait dans un film de Terrence Malick, il avait dit, quand il était venu passer une journée au bord du lac. Nos invités sont enchantés, tous autant qu'ils sont. Et ils sont plusieurs à passer, quelques heures, une nuit, avec nous, à la maison du lac. Ils s'étonnent tous de cette petite équipée que nous formons, just the three of us. Dans un hamac qu'on installe vite entre deux arbres, je me laisse bercer par Camille qui me chante une chanson de son invention, en s'accompagnant à la guitare. Nous parlons jusqu'à deux heures du matin, les pieds dans les herbes folles. Quand je rentre, mon père et son ami poète sont endormis. Bertille marmonne dans son sommeil et se retourne sur sa couchette quand je me glisse sous la couverture de la couchette du bas, dans le lit superposé que l'on partage. 

C'était la dernière fois qu'elle venait dans cette maison. Elle ne le savait pas, mais elle ne reviendra jamais plus, sans doute. Elle était allongée sur son lit. Je m'étais couchée près d'elle, et j'avais caressé la peau rèche de sa main, un peu maladroitement, un peu machinalement. Qu'est-ce qu'on est supposé dire, à sa grand-mère qui a perdu la tête ? C'était l'été dernier, l'été terrible. Et, alors que je me demandais s'il fallait que je reste ou que je parte, brusquement, elle s'était mise à me raconter l'histoire du grand tableau au-dessus de son lit. Elle l'avait acheté à un jeune peintre, d'à peine dix-huit ans, un soir d'hiver où il avait frappé à la porte du cabanon où elle était venue passer quelques jours avec mon grand-père. Je me souviens de ça alors que nous roulons, ma fille mon père et moi, just the three of us, vers les montagnes où nous allons rejoindre ma maman. Là-bas, j'écouterai, avec Bertille contre mon coeur, au milieu d'un champ, La Prose du Transsibérien lue par une femme de la Comédie française ; là-bas, mon tigron fera une orgie de fruits rouges, des bouquets de fleurs sauvages et des baignades dans la rivière en contrebas. Là-bas, surtout, je ne le sais pas encore, mais on parlera comme on n'a jamais parlé. Je suis tellement fière d'être la fille de la femme dont je suis la fille. Et dans ta voix j'entends parfois un peu sa voix. 

Paris, un an après. Il y a un an, je partais de chez moi avec mon Eastpack mauve de lycéenne pour seul bagage. Il y a un an, j'arrivais en miettes dans une coloc' où j'ai vécu des moments fous et inoubliables. Il y a un an, on se tournait autour, avec un jeune prof de fac, et je me disais que c'était bizarre, ce type qui avait l'air amoureux de moi. Il y a un an, je me mettais à écrire des livres érotiques pour gagner ma vie, je gobais des médicaments jour & nuit pour tenir le choc, je ne dormais plus, je passais mon temps à fixer les moulures du plafond, je séchais l'IUFM avant même que les cours aient commencé. Il y a un an, je croisais pour la première fois le regard de Jaccottet mais je ne savais pas encore qu'il allait me sauver. Paris, un an après. Je marche, légère, le long du commisariat qui m'a abritée pendant quelques heures au mois de juin. Je me souviens du bureau à l'étage, de la chaise qui m'avait brûlé les cuisses que j'avais nues sous ma petite jupe à fleurs, de Supertramp qui hurlait teach me how to be sensible, logical, responsible, practical dans la pièce d'à-côté où des flics s'emmerdaient à cent sous de l'heure. Paris, un an après. Je marche, légère, dans cette vi-ll-e où tout est possible. Je longe l'immeuble où se niche l'antichambre du ciel. Je décoche l'index en signe de reconnaissance. Je marche, je marche. Paris, un an après. Je me demande si je ne me tire pas une balle dans le pied en arrêtant bientôt d'écrire ici. Parce que, qui sait, peut-être que je n'arriverais plus jamais à écrire, après ça. Je marche je marche je marche. Le coeur léger. Je marche, il y a un garçon qui me sourit, il porte la même marinière que celle que j'avais offerte à V. il y a longtemps et ça ne me rend même pas triste, ou juste un peu. Paris, un an après. Malgré la douleur inouïe de l'année qui vient de s'écouler, je crois que j'aimerais bien pouvoir la revivre encore et encore. Je marche, ah, Paris. Je retrouve Cl. devant un bobun, et je me dis qu'il reste quelques surprises au fond de la boîte à surprises. Je marche, je marche, l'été est fini et j'ai aimé l'été.

21h47, mon enfant dort. Miaou, c'est la mi-août. Le ciel pleure des étoiles filantes, le soir, dès que la nuit tombe. J'ai les jambes bouffées par les aoûtats, mais ça m'importe peu. Je traverse la prairie, pieds nus, en écoutant les insectes bruisser sous mes pas. Je pose ma serviette sur le sable noirâtre. Je hume l'odeur de vase. Je regarde les roseaux trembloter doucement. Le lac est rose comme le ciel. On ne sait pas bien qui fait miroir à qui, dans cette affaire-là. J'entre dans l'eau, en marchant, doucement. Elle m'arrive à la taille quand l'odeur de bourbe me submerge et alors je ne résiste plus : je plonge la tête sous l'eau et je nage longuement, sans reprendre mon souffle, en me laissant glisser. Quand je ressors la tête du lac, plusieurs mètres plus loin, je suis au milieu du rose. De petits cercles concentriques se forment autour de moi et s'éloignent sans remous. Le lac est à la fois lisse et à la fois caressé par les ondes, le lac est rose comme une dorure, doux comme un murmure, le lac est comme la peau du lait dans la casserole qui déborde. 21h47, mon enfant dort et je suis nue dans l'eau rose. 21h47, le lac est comme la peau du ventre d'une femme qui aurait eu plusieurs enfants.

 

*

Posté par polaroidgirl à 00:06 - - Commentaires [72] - Permalien [#]
03 août 2013

aux yeux de tes marins que l'absinthe déserte

C'est comme dans un film de Claude Sautet. Il y a des enfants à ne plus savoir qu'en faire, des tas d'enfants dispersés aux quatre coins de la maison et du jardin, et le jardin ici, comprenez bien, c'est des champs à perte de vue, des prés sans fin, avec le bonheur dedans, certainement, mais pas comme à la télé. C'est un samedi de la fin juillet, on a rendez-vous pour le déjeuner. On s'est déjà vus la veille, un peu, à Chalon, mais écrasés par la chaleur, on ne s'était pas dit grand chose. Les gamins avaient mangé des glaces tout nus dans la rue et puis on était allé faire la sieste au parc. Là, on débarque pour le déjeuner, avec madame bleue, le tigron, et puis mes deux parents. J'ai le trac, un peu, de faire se rencontrer ma vraie famille et ma famille virtuelle. Là, on débarque pour le déjeuner, au milieu de la smala magique de Marion & Bruno et de mes épiciers éditeurs. Et puis, très vite, c'est comme dans un film de Claude Sautet. On déjeune sous la glycine qui pleure, certains font la sieste dans le hamac et d'autres dans la chaise longue près du muret de pierre, on descend au ruisseau en chassant les serpents, on rit, bon sang, comme on rit. Les générations se mélangent comme les différentes sortes de haricots dans la soupe au pistou dont on se régale. Blanche m'apprend à me délecter des fleurs de chèvrefeuille, je plaisante avec Joséphine, mon tigron fait une grosse chute et se fait consoler dans d'autres bras que les miens, madame bleue a son sourire des grands jours, et je pourrais rester des heures, je crois, à regarder les enfants construire des barrages de brindilles dans la petite rivière en contrebas de la maison. On a travaillé, aussi, sur des livres à venir qui parlent d'amour et de famille, d'amour de la famille, de la famille de l'amour. Parce que tout ça, c'est la même histoire. Et, à la fin de la journée, alors que nous mettons la table pour le dîner, il y a ce sentiment incroyable qui me prend lorsque Marion pose un baiser sur mon front . Je suis enfin moi-même. Je suis enfin unie. J'ai enfin réussi, à parler du coeur qui bat à ma famille de sang. Et je ne me suis pas trompée, ma vraie famille et ma famille virtuelle peuvent s'entendre. Je peux raconter les mêmes histoires, aux uns, et aux autres. Je peux les faire rire avec les mêmes blagues, les uns, et les autres. Je ne me goure pas. Partout où je vais, c'est bien moi. Prénom Pauline. Et ce samedi de la fin juillet, comme dans un film de Claude Sautet, marque le début d'une nouvelle histoire. 

Le reste du temps, nous sommes dans un petit gîte d'un tout petit village, avec mes parents, mon tigron et madame bleue. On passe nos matinées à nous balader en terre bourguignonne. On rit sans pouvoir s'arrêter, pour des histoires où il est question de Pépé La bricole & de Mémé La bricole. Pendant la sieste du tigron, on va au café du coin, avec madame bleue, et on parle pendant des heures, en nous mettant du vernis à ongles ou en lisant nos romans avec un coca frais. L'après-midi, nous allons à Chalon voir des spectacles sur lesquels nous ne sommes jamais d'accord. Nous débattons en dînant en terrasse, Bertille se fait offrir des glaces, danse à tous les coins de rue, et applaudit à tout rompre sur les épaules de son grand-père. "La mer, la mer !", elle crie, dès qu'elle aperçoit le fleuve. Les danseurs la fascinent, et elle se couche en marmonant c'est beau, le feu, maman. Vers minuit, une fois ma jolie endormie, je redescends pour boire un dernier verre avec mes parents qui se chamaillent, ou bien on se donne rendez-vous derrière l'église, avec madame bleue, pour fumer des clopes en cachette comme si on avait quinze ans. Le dernier jour, sous une pluie battante, nous disons au revoir à Bertille qui va passer quelques jours de vacances avec ma mère. Je la serre fort dans mes bras, je m'enivre de son odeur. Elle me caresse les joues en disant je t'aime jusqu'aux girafes.

C'est comme dans un film qui n'existe pas mais que j'aurais adoré, si je l'avais vu au cinéma. Je te préviens, je suis amoureuse des trains de nuit, j'ai écrit, vers 23h, alors que je venais de sauter dans le mien qui déjà se mettait en branle, tougoudoum tougoudoum, et à peine une seconde après il me répondait je sais. Il sait, voilà, je crois que c'est ça le miracle de ce garçon-là. Après cette nuit où j'ai retrouvé pour quelques heures le sentiment du voyage au K., je suis arrivée au petit jour à la maisontanière. J'ai ouvert une petite enveloppe sur laquelle il y avait écrit mon prénom suivi d'un coeur, j'ai pris une douche dans la vieille baignoire sous les toits, j'ai enfilé une nouvelle robe, et puis une autre, et puis j'ai finalement remis la première, et j'ai rêvassé assise sur une marche du jardin qui avait chauffé au soleil. En fin d'après-midi, j'ai ouvert la porte et il a mis sa main dans mes cheveux pour m'embrasser. Dans cette grande maison que j'aime tant, le temps passe à s'apprivoiser. Depuis le lit aux draps rèches, je regarde les poussières scintiller dans un rai de lumière en l'écoutant parler au chat, faire un peu de vaiselle, préparer un café. Les matinées s'étirent à travailler, lui son violon dans la grande pièce baignée de lumière, moi un texte long dans l'atelier d'Anaïs, peuplé de pinceaux, de couleurs sourdes et d'exquises esquisses d'oiseaux. Il y a une émotion qui ne me quitte pas, dans ces jours passés à s'apprendre, dans ces jours passés à laisser nos divergences nos convergences nos discussions nos peurs nos désirs nos bisbilles nos humeurs cohabiter et envahir tout l'espace. Il y a une émotion qui ne me quitte pas à regarder s'entrechoquer ses concertos & ma variétoche, ses pépins de pastèque & mes pépins de melon, sa peau dorée & mon visage pâle. C'est si bon, de passer des heures à travailler chacun à un étage de la maison, en sachant que bientôt nous nous retrouverons au détour d'un escalier, que nos lèvres se trouveront sur le palier, qu'il y aura bientôt à nouveau lui & moi dans une même pièce. C'est si bon, de discuter pendant des heures en sachant qu'on tombera d'accord à un moment ou à un autre. C'est comme dans un film qui n'existe pas mais que j'aurais adoré voir, si je l'avais vu au cinéma. Je voudrais apprendre par coeur ces jours volés à l'été de mes vingt-cinq ans et ces moments précieux qui les parsèment : cette promenade en auto, toutes fenêtres ouvertes et les cheveux au vent, pour aller acheter du vin chez un vigneron ; les après-midi où il part explorer le ciel et où j'en profite pour écouter à fond les ballons le vinyle de Bashung avec mes pieds nus qui dansent sur le plancher ; les dîners dans le jardin autour de la petite table vert d'eau ; ma cigarette du soir qui l'énerve mais qu'il me rallume quand elle s'éteint ; les fous rires dans la cuisine ; les secrets échangés, les enfances racontées, et le regard du boucher chez qui on va faire trois courses et qui nous trouve bien mignons, ah oui, ça se voit. 

Il y a une folie à le regarder jouer, assise sur une marche du grand escalier, ses yeux dans mes yeux, les suites de Bach que je connais absolument par coeur pour avoir écouté des milliers de fois le disque reçu, enfant, à un anniversaire. Et il y a cette incroyable chose qui est ce langage étranger qu'il a et que je n'ai pas, il y a cette incroyable chose qui est de le voir lire ce que je sais à peine déchiffrer, le voir parler là où je bredouille, écouter alors que je ne sais qu'entendre. Il me regarde avancer, avec ses yeux dorés, les bras en balancier, sur ce fil tendu vers lui. Et c'est avec une infinie tendresse, je crois, qu'il me laisse dire ce que je ressens, parler de ce que je connais mal, avec mes mots maladroits et parfois incorrects. Je voudrais écrire tout un texte sur ce que ça me fait, d'entrer dans la musique envelopée de cette humanité. C'est mon éducation sentimentale que j'écris là, et éducation sentimentale, comprenez bien, ça veut dire d'où viens-tu quel est ton nom. Oh, oh, vertige de l'amour. 

 

*

Posté par polaroidgirl à 17:58 - - Commentaires [54] - Permalien [#]


Fin »