13 juillet 2008

nap_cawet_2

"On ne devrait vivre qu'une minute et demi, le temps du premier baiser et du premier demi", on portait cette phrase là en étendard, on la chantait sur tous les tons, et surtout à tue-tête, comme un cri de ralliement. Il faut dire qu'on croyait dur comme fer au pouvoir des mots, aux rimes griffonnées dans les marges de nos cahiers, aux mots d'amour, et aux mots d'amitié. Aux chansons inventées, aux longues déclarations, aux poèmes dada. Et on aimait l'Illusion comique de Corneille parce que ça nous avait appris le baroque, et tout ce qui va avec, l'inconstance. Oh oui ça nous plaisait beaucoup ça, l'inconstance, le tourbillon, la vie qui file vite, les farandoles, les cavalcades, tout ce qui va trop vite, tout ce qui est trop fort. On s'était trouvées dans la même classe de première littéraire. Une classe composée uniquement de filles. Après quelques mois que j'avais passé seule, sans connaître personne, on s'était finalement rencontrées, toutes les trois. Et ça avait été une évidence. On est vite devenu le trio infernal. Une chanson par jour, des milliers d'illusions, tellement de rires, les yeux grand ouverts. Une amitié forte, très forte, trop forte peut-être. Trois filles différentes, mais finalement pas tellement. Je portais les cheveux longs jusqu'aux fesses, A les avait très courts, et puis C se demandait si elle devait les boucler. Ensemble on a fait les quatre cent coups, et même plus. On a séché les cours pour aller fumer un narguilé à Paris, l'été avant la terminale, on a bu dans un bar à Saint Michel, déguisées avec de vieux habits et le patron nous appelait "les actrices" et ça nous faisait rire.. Dans le métro, en rentrant, on chantait en riant mille chansons. On s'aimait si fort, et on se détestait aussi parfois. Alors on se retrouvait et puis on pleurait toutes les trois. On aimait les cours de philo, mais pas tellement la prof de littérature, alors on séchait souvent ou bien on arrivait en retard en se bousculant dans le couloir, et on avait le droit à un "tiens, voilà les trois grâces" et une fois, on a même eu un avertissement conduite. Insolentes, oui ça on l'était. Exubérantes, bruyantes, choquantes. Comme quand on s'embrassait sur la bouche après avoir trop bu, ou quand on se passait la fiole de Get 27 pendant les bacs blancs en se disant que ça ressemblait à de la menthe à l'eau. On superposait les jupes, et les bracelets tintaient à nos poignets, on se rêvait gitanes, on voulait monter un cirque, et partir sur les routes. Aller voir la mer en hiver, faire le tour de France en mobylette. On voulait une ambiance à la Simenon pour la mer, et des lunettes d'avant-guerre pour les mobylettes, et aussi un casque en toile avec des oreillettes. On organisait des soirées années 30, on révisait le bac avec mon père, on chantait l'hymne qu'on s'était écrit. On passait notre vie l'une chez l'autre, on se cuisinait des petits plats, et puis on se réveillait en chantant. Toujours la musique. Ensemble on a assisté à des concerts géniaux, on a appris ce que c'était l'amour, on a commencé l'accordéon avec A, on s'écrivait tout le temps tout le temps, des lettres, des mail, des poèmes, on avait des carnets où on consignait nos rêves, et, un jour, on a trouvé une valise en cuir noir dans la rue, et on y a accumulé tout ce qui nous représentait. Les photos, les carnets, les cartes de France avec nous dessinées sur nos mobylettes. Des petits riens amassés ça et là, les mots qu'on s'envoyait pendant les cours, les poèmes à six mains. En terminale, on avait chacune un amoureux, mais notre amitié n'en était pas moins forte. On a eu le bac, sans travailler vraiment, C a même eu 18 en philo, et puis on est parties ensemble en vacances. L'été du bac, toutes les trois dans cette grande maison du sud. On s'est déguisées un jour de pluie en piochant dans des malles pleines de vieux habits qui n'avaient plus d'âge. J'ai pris ces photos d'elles deux. Mes chapeautées. On croyait que c'était à la vie à la mort, mais l'existence a eu tôt fait de nous séparer. Notre amitié n'a pas survécu. L'hypokhâgne m'a avalé, je n'avais plus un instant. Elles continuaient à se voir. Quelques fois on se croise, et quand je passe devant le lycée j'ai un petit pincement au coeur. Comme quand j'entends Léo Ferré. Je revois les trois jeunes filles qui marchaient en rang avec leur allure folle, leurs jupes qui volaient au vent et qui faisaient de drôles d'ombres sur le trottoir où elles courraient pour échapper au temps. Le soir de mes vingt ans, elles sont venues, A m'a offert un bracelet bleu et or, un vrai bracelet de gitane, et puis C m'a offert des boucles d'oreille, puisque, quand on avait seize ans, j'étais la seule à ne pas avoir les oreilles percées. Hier, j'ai retrouvé la valise en cuir noir dans mon armoire, et une petite larme m'a échappé.

P1010807

P1010772

Posté par polaroidgirl à 16:17 - - Commentaires [12] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


Commentaires sur "On ne devrait vivre qu'une minute et demi,

c'est extrêmement émouvant... elles doivent lire ces lignes...!

Posté par mo", 14 juillet 2008 à 18:11

c'est beau.
C'est simple.
Tu es décidément super forte en déclarations d'amour toi!

Posté par Petit Bruit, 14 juillet 2008 à 18:39

Oui, comme Mo", j'espère qu'elles liront ton billet. C'est bien beau tout ça. Et puis cela me fait penser à "La Bande des quatre" de Jacques Rivette...

Posté par Albine de Flore, 14 juillet 2008 à 19:25

je trouve que les présents si symboliques qu'elles t'ont offert pour tes 20 ans semblent dire que votre amitié n'est pas morte… ce n'est pas forcément rectiligne l'amitié…

Posté par pivoinerose, 14 juillet 2008 à 19:53

très émouvante cette amitié si forte...

Posté par silo, 14 juillet 2008 à 23:25

vou vous êtes toutes les trois construites sur cette amitié. Tu verras , un jour vous vous retrouverez autour de cette valise.

Posté par marion, 15 juillet 2008 à 23:10

très émouvant... peut-être, sûrement une amitié qui vivra autrement, à 2 ou à 3...!

Posté par charlotteb, 16 juillet 2008 à 09:47

les amitiés entre filles, au lycée ! elles marquent tellement une époque charnière de notre vie, je ne sais pas si elles peuvent traverser le temps, parfois sans doute...

il me semble que tu es déjà partie (renseignements pris quelque part ailleurs, hihi !), alors je te souhaite un fabuleux voyage, ainsi qu'à ta famille. j'ai déjà hâte de lire ton récit et de voir les clichés que tu rapporteras

Posté par cardamome, 17 juillet 2008 à 15:59

C'est beau ce que tu nous a fait là...

Posté par vanillabricot, 29 juillet 2008 à 00:33

belle déclaration

Posté par jenny, 05 août 2008 à 14:20

Quel texte. On n'a même pas le temps de reprendre son souffle, comme ces jeunes filles rêveuses et insouciantes qui devaient tout faire vite avant de basculer dans le monde des adultes.

J'aime, beaucoup.

Posté par telle, 15 octobre 2008 à 21:32

ça me rapl tant de souvenirs... moi aussi j'ai des amies un peu comme les tiennes...Mais j'ai la chance de les avoir toujours prés de moi même avec une vie de famille il arrive encore que nous nous appelions au milieu de la nuit pour être rassurée... c'est si bon ces amitiés sans concessions !

Posté par lameremarmotte, 23 octobre 2008 à 18:11
Poster un commentaire







Rétroliens

URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=442041&pid=9909736

Liens vers des weblogs qui référencent ce message :