à la bordure
- Oh ! tu sais, on ne se sent jamais vraiment d'ici. C'est un pays bien compliqué. On n'en fait pas vraiment partie, non. Mais on s'y sent bien. C'est comme si on était dedans et dehors, à la bordure, jamais totalement impliqué, mais jamais totalement indifférent. Ce n'est pas le sentiment de l'exil, non. C'est un ailleurs. On n'est pas chez soi, voilà tout.
- Chez soi, chez soi ! lui dit-il tendrement. Y a-t-il jamais un chez-soi ? (...) Quand j'ai compris que ma mère ne reviendrait pas, en 45, encore en 46 à seize ans, j'ai compris qu'il n'y aurait plus jamais de chez-moi. Alors cette ville ou une autre. Pour moi, il n'y a que Paris. (...) Non je ne sais rien des gens d'ici.
Pourtant, sans qu'il y pense, la ville commençait à faire son chemin en lui. Il avait aimé durant l'été les enfants s'amusant dans les ruelles, les maisons de N.D.G. ployant sous les lilas au moment de son arrivée, les différents accents dans les rues, les maisons peintes tout de guingois, les balconnets fleuris, les escaliers extérieurs remplis de gens en manche de chemise, les odeurs de miel, de sésame, de pavots, les petits dépanneurs des coins de rue qui ne fermaient jamais, les murals sur les façades au centre-ville, une ville où il faisait bon vivre et où l'on prenait la vie du bon côté, le charme des choses défaites, déglinguées, inachevées avant d'être commencées. Il avait participé de toutes ses fibres au Festival de jazz dans les rues et à cette joie qui envahissait la cohue de la foule. Il avait bu goulûment l'automne, passant de longues heures sur la montagne ou le long de la Main, ou sur le plateau Mont-Royal, à la recherche d'improbables rencontres.
L'immense fatigue des pierres
Régine Robin
J'ai passé hier une très jolie après-midi puis soirée avec Janou. Elle m'a amené dans une chouette friperie, d'où je suis ressortie avec un manteau en fourrure blanche toute douce dans lequel il parait que j'ai l'air d'un ange-peluche, et trois paires de chaussures ( et encore, j'en ai laissé quelques unes, à regret ). Janou et moi faisons la même pointure, d'où ces photos rigolotes où l'on porte chacune une chaussure différente. Et puis nous avons fait quelques courses, on a acheté de quoi préparer notre dîner, ainsi qu'une bouteille de vin, après avoir montré nos cartes d'identité, ouioui, même Janou, qui était fière de paraitre toute jeune, étudiante. Puis nous sommes allées chez Janou, où c'est subtilement beau, et très chaleureux, au mur sont accrochées des sérigraphies magnifiques, et j'ai aimé voir son bureau-atelier où elle travaille toute la journée avec son amoureux. On a fait la cuisine toutes les deux, une recette québécoise d'abord, un pâté chinois délicieux et réconfortant, puis les caprices aux noix de Sissi, qui, après quelques cafouillages dus sûrement au beaujolais, se sont révélés tout simplement divins. On les a goûté dès qu'ils sont sortis du four, avec un thé au réglisse bien chaud, en écoutant de la nouvelle chanson québécoise. Quel plaisir ! Et puis des jolies choses, beaucoup de rires, et des confidences, after record, deux balades en voiture, des photos.
Et puis la joie que j'ai d'être avec Janou, de l'écouter parler, charmée par sa manière de dire les choses, bien sûr, mais aussi par son accent, par les mots propres à sa langue, par les anglicismes qui poétisent encore, à mon sens, son langage, et puis la lecture, ce matin, de cette nouvelle de Régine Robin, et aussi les chansons que j'écoute depuis la soirée d'hier, soulèvent en moi des questions. J'entends parler québécois tous les jours depuis trois mois, mais ça ne me frappe pas de la même manière chez tous mes interlocuteurs, j'ai envie d'apprendre des expressions, parce je m'intéresse de très près à cette langue, puisque la langue détermine l'identité. Et si, finalement, c'était normal que je ne me sente pas chez moi, que j'ai ce vague à l'âme constant ? Ici, je me heurte à ma propre langue, c'est dérangeant mais ça peut aussi être incroyablement drôle ou éclairant. Les mots que j'utilise fréquemment ne signifient pas forcément la même chose que pour ceux à qui je parle, ils peuvent même désigner des choses qui sont presque le contraire de ce que je voulais exprimer, il faut sans cesse réajuster, réexpliquer. Comme cet écriteau, défense de flâner. Qui prête à sourire pour un français en vacances. Mais qui, pour ma part, me fait sourire mi-figue, mi-raisin. Non pas que je sois spécialement attachée à la langue française "belle et pure", j'aime, au contraire, les inventions, les mots-valises, les jeux, les jurons. Je pouvais passer des heures, petite, le nez dans le dictionnaire du français argotique de ma mère. J'aime qu'on triture la langue, j'aime les pièges parsemés ça et là dans le français. Et j'aime le québécois pour ça, pour la poésie qui naît de ce mélange improbable de français, d'anglais, de québéquismes. Mais je voudrais cerner ce qui me fait aussi sourire mi-raisin, et je n'y arrive pas vraiment. En tous cas, je suis sûre que cela participe aussi au fait que la mélancolie n'est jamais bien loin. Peut-être parce qu'on dirait que c'est presque chez nous, mais que ça ne l'est pas ( et pour cause, c'est un pays à part entière, et pas uniquement, "la belle province" ). Et pourtant, de même que je ne suis pas spécialement attachée à la langue française, je ne suis pas attachée à la France, dans le sens où je ne ressens aucun élan patriotique quel qu'il soit. J'ai un amour infini pour certains lieux qui se trouvent en France, mais parce qu'ils sont liés à moi comme je suis liée à eux d'une manière terrible. Je fais le grand écart entre là-bas et ici, comme dit le personnage de Robin, je me sens bien ici, mais je n'en fais pas vraiment partie. Ce n'est pas le sentiment de l'exil, non. C'est un ailleurs. Mon appartement a un petit peu changé depuis le tout début, j'ai même un canapé à présent, prêté contre un sourire par mon voisin-sexy qui en avait deux. Il y a des affiches au mur, une avec Baudelaire et Flaubert, des flyers collés un peu partout, et des choses aimantées sur mon frigo. Le soleil brille toujours de manière rectiligne sur mon mur, dont je ne trouve plus la couleur si atroce que ça. J'aime cet endroit, j'aime le quartier déglingué dans lequel il se trouve. Il y a bien une part de moi ici, et un tout petit bout qui y restera. C'est très compliqué. Je tatônne, ce ne sont que des esquisses de réflexion, je suis désolée si ce n'est pas très élaboré ou si c'est barbant à lire. Mais ce soir, mon blog est un peu mon bloc-note, ou mon zap book. Du pourquoi de la mélancolie et du mal du pays au Québec. Tadam.
Et puis, Janou m'a dit que quand je mettais un lien sur mon blog vers le sien, elle avait beaucoup de visiteurs. On en a déduit qu'il y avait pas mal de gens qui me lisaient. Alors j'ai regardé un peu les statistiques, et je n'ai rien compris du tout, mais j'ai cru voir que oui, en effet, vous êtes nombreux à passer dans ma maison virtuelle. Quand je m'en suis rendu compte, j'ai eu un peu peur. Un tout petit peu. Parce que ce n'est pas une blague, cette histoire de maison virtuelle, ici c'est vraiment chez moi, il y a mon amoureux, ma famille, mes ami(e)s, mes larmes, mes joies, mes sourires, mes nuits blanches, la musique et les textes que j'aime, ce qui m'émeut, mes copines virtuelles, ma maison sur pilotis, mon anniversaire de mes vingt ans, même madame le chat de la grande maison, et même ma voix. Toute mon Inde, et des choses intimes, que j'ai voulu partager, sans me poser aucune question. Alors, le tout petit peu de peur a vite disparu, mais a laissé place, depuis, à une drôle de curiosité. Je ne dessine pas, je ne peins pas, je sais à peine coudre, et je ne fais ni crochet ni tricot, j'adore cuisiner mais je ne vous en parle jamais, je n'ai pas d'enfant ou de bébé trop mignon à mitrailler, ma besace de vie est déjà pas mal remplie, et c'est seulement ça que j'écris ici, par bribes. Mais alors, si, à votre tour, vous me disiez qui vous êtes ? Je sais déjà pour quelque uns. Mais les autres, ceux qui passent comme des fantômes -bienveillants, je me plais à la croire, n'y voyez aucune critique surtout- qui êtes vous ? Je sais que vous êtes farouches, je sais bien aussi comment ça se passe, on clique, on regarde, et puis on s'en va, parce qu'on en a encore douze à regarder dans notre netvibes ou autre, ou parce qu'il est l'heure d'aller chercher les petits à l'école, ou bien parce que tout simplement on n'a rien à dire, parce que ce n'est pas intéressant, ou trop intéressant, ou parce que ça ne nous touche pas. Si vous avez lu jusqu'ici, c'est quand même que vous êtes un petit peu intéressés, ou que votre gratin n'est pas en train de cramer, alors si vous me faisiez un petit coucou, que j'arrête d'avoir cette impression somme toute un peu désagréable de faire partie du fast-food de la vie "donnez moi un menu jeune fille de vingt ans un peu déboussolée s'il vous plait" "miam scrountch, ohohoh, dis donc, j'avais oublié comment c'était, hihihi, hop, ciao", me dire ce qui vous plaît -ou pas- par ici ? Et puis, si ce n'est pas trop intime, vous pouvez aussi me dire le nom de votre chat, et à la fin comme ça, il y aura plein de chats dans ma maison virtuelle. Bon, et puis je vais vraiment écrire mon mémoire maintenant, il est temps.
allez, et pour vous achever un bon coup, en ce dimanche matin tout grisonnant, on fait semblant qu'on a quatorze ans, qu'on en a marre que nos parents écoutent seulement france musiiique, alors on décide d'écouter un ave maria un peu spécial, un ave maria punk de l'allemagne des années quatre vingt, on monte le son à fonnnd et on chante und alle Rassen Brüder sein, ave mariaaaaa... en plus, ya un super riff de guitare, sisi.
novembre #3
Et après Stockholm, encore quelques jours à Paris. V. retourne garder le petit garçon le soir, alors j'en profite pour aller à la grande maison, voir un peu maman, et papa, discuter avec Nathan, rencontrer son amoureuse, rire avec Anouk, me rendre compte que je ne peux plus la porter dans les bras, réapprivoiser la chatte. Je me dis que malgré mon amour tardif mais sincère pour Montréal, ma vie est ici, et que c'est ici que, pour l'instant, je me sens chez moi, et ça fait un bien fou de s'en apercevoir, et de se l'avouer. Je retrouve les petites joies et peines de la vie à plusieurs, comme c'est étrange après quelques mois complètement seule. J'en profite aussi pour coudre un peu, une guirlante très très longue en cotons à démaquiller, pour offrir, sur une idée qui avait fleuri un peu partout l'année dernière, et notamment chez claire-carda, ça fait un minuscule cadeau simple et doux. Et puis, un soir, on fête l'anniversaire de V. avec les amis. Le crépitement que je sens au fond de moi juste avant de les voir. Et, madame bleue qui arrive. Ma joie quand je la vois, même si, aussitôt, "mais... tu pleures ?" et puis ses grands yeux bruns emplis de larmes en même temps qu'elle rit de nos retrouvailles. Son amoureux a décidé qu'ils devaient se séparer. Comme c'est dur le premier chagrin d'amour. Alors, on descend toutes les deux. On parle et on boit. On rit, elle pleure. Et puis, A. arrive à son tour. Et puis deux autres amies. Avec la bouteille de beaujolais nouveau. Il faut bien ça. On se met à chanter, à raconter plein de trucs. Des larmes aux rires, des rires aux larmes, on ne sait plus trop. On a oublié les autres là-haut, on est bien là toutes les cinq, sur le grand lit, les esprits embrumés et les corps engourdis. Mais madame bleue pleure toujours autant. Alors on tente quelque chose d'inédit, avec le délicieux sentiment d'enfreindre les règles. Et ça marche, on ne peut plus s'arrêter de rire, plus du tout même. Fous rires jusqu'à ce qu'enfin, on décide de remonter. De fignoler, ensemble dans la cuisine, les deux gâteaux pour V. Et d'allumer toutes les bougies, celles magiques, qui se rallument même quand on souffle de toutes ses forces. La soirée continue, madame bleue a les yeux rougis, je maudis le déjà-ancien amoureux de faire du mal à mon amie. On promet de se revoir le lendemain, après de longues heures de sommeil. Et c'est déjà le dernier jour, dîner à la grande maison à quatre mains, by mum&dad, que des choses absolument délicieuses, avec V. et madame bleue. Des câlins. Se dire "à 2009". Embrasser Anouk dans son lit, son odeur de bébé. Rentrer au studio en déposant Nathan à une fête. Refaire la valise, le coeur gros. On ne dit presque rien dans la voiture qui va à l'aéroport. Je m'aperçois qu'on est un peu en retard, et que j'ai exactement une demi-heure pour dire au revoir à V. Qui me glisse, au milieu de merci et de mots d'amour, et de baisers toujours un peu maladroits, on devient adultes. Phrase qui me trotte dans la tête pendant les huit heures de vol, sans Louise pour me donner la main, j'ai un peu peur. Je ne sais pas si on devient adultes, mais en tous cas, on est de plus en plus amoureux. En ouvrant, plus tard, après avoir marché dans la neige en trainant ma grosse valise, la porte de mon appartement, je me sens divisée. Ici aussi, c'est un peu chez moi. Je ne sais pas, je ne sais plus, toute la fatigue me retombe dessus. Et je me mets à pleurer et m'endors au milieu d'un sanglot sur mon canapé. Le moindre truc m'émeut, un mail de Janou trop chou, et aussi cette photo, que je découvre dans mon appareil. Mes pieds photographiés par V. Rien du tout mais tellement à la fois. Je crois que j'ai vécu les dix jours les plus fous de ma vie.
Il faut que je dorme.
*et le nouveau disque de moriarty, dont mon ami me parle depuis bien longtemps et que j'ai enfin, et qui tourne tourne tourne en boucle ici*
novembre #2
Trois jours entiers à Stockholm. Le départ depuis Beauvais, où nous ont accompagné papa & maman, charmés par ce tout petit aéroport. L'exitation, les regards qui disent qu'on n'y croit pas, que ce n'est pas possible, qu'on n'est pas vraiment dans cet avion, là, tous les deux. Arrivée de nuit, découverte du chouette hôtel sur un bateau, et un petit peu de la ville. Puis il n'y a eu que des choses folles, belles, jolies, formidables et incroyables. Stockholm est une ville magnifique, à tout points de vue. Etre là, juste au moment où l'on commence à préparer Noël, c'était magique. Des loupiotes partout, puisqu'il fait nuit à trois heures, une envie irrésistible de se pelotonner, de s'enrouler dans une couverture bien chaude, en mangeant des kannelbullar avec un très bon thé. Retrouvailles avec une amie qui, la veinarde, vit ici pour quelques mois, et nous emmène voir le campus et la vie étudiante à la suédoise, nous présente ses amis chiliens plus que sympathiques, et surtout nous fait découvrir un salon de thé tiré d'une autre époque, tellement douillet que je ne voulais plus le quitter. Et, en vrac : de beaux musées / le plus grand ik*a du monde / la mode suédoise / l'architecture suédoise / le meilleur brunch du monde, qui a supplanté celui du café américain d'Amsterdam dans le palmarès personnel de V. et P. ( c'est dire ! ), dégusté le jour de l'anniversaire de V. au moderna museet / des boutiques design / un bar très classe / des décorations de Noël rapportées pour la maison, dont une étoile lumineuse en papier de soie comme il y a dans chaque maison / un jour de neige, un jour de pluie, et un jour de grand soleil avec un tour d'une heure en bateau / des photos d'amoureux, beaucoup / des balades et des balades main gantée dans main gantée / des supermarchés avec plein de produits alléchants qu'on a envie d'acheter, même si on ne comprend pas ce que c'est, surtout si on ne comprend pas ce que c'est / et, en rentrant, une mer de nuages que l'on contemple, béats, pendant près de deux heures. A très bientôt, Stockholm, c'est promis.
novembre #1
*un minuscule bout de ma maison*
Mardi 11 novembre : A. est partie depuis deux jours, j'ai le blues, j'ai des problèmes de sous avec ma carte bleue qui ne veut plus m'en donner alors que j'en ai sur mon compte, et du coup je n'ai plus rien à manger. Mon papa m'envoie des sous par western union, j'ai à nouveau quelques dollars en poche, je nettoie tout l'appartement, je fais ma valise, je dors peu et mal.
Mercredi 12 novembre matin : Tout va mieux, je me lève aux aurores, et je fonce pour tout finir. J'écris les derniers mails cruciaux. Juste le temps de prendre une douche et je file aux alentours de la station Mont Royal, parce que j'ai promis à mon ami de lui rapporter des vinyls qu'on ne peut trouver qu'à Montréal. Je cherche un peu, et j'arrive, après avoir marché dans de très jolies rues sous un très beau soleil hivernal, à l'Oblique. Très chouette boutique, très gentil propriétaire, un peu étonné que je lui demande ces disques-là, mais qui me les emballe et me glisse un petit cadeau en plus, pour mon ami. J'ai un tout petit peu de temps devant moi, alors je vais m'installer dans une petite crêperie, je mange une très bonne crêpe, et je bois un thé brûlant, je sais que je ne vais pas manger avant très longtemps. Je pense à ce que je suis en train de faire, à ce que je prépare depuis près de deux mois. Je ne sais pas choisir dans la palette des émotions, alors je ressens tout à la fois, et ce n'est pas très agréable. Puis je prends le métro, et arrivée à ma station je me marche vers le coin où attendent les taxis. C'est la première fois que j'en prends un toute seule, j'ai un peu peur. Je lui demande de d'abord m'accompagner à mon appartement, où je boucle en deux secondes ma valise, après y avoir glissé les vinyls. Je descends laborieusement le petit escalier, j'apprendrai plus tard que la valise pèse presque vingt-cinq kilos, et que mon sac à dos rempli de livres en fait dix. Le monsieur du taxi m'aide à tout mettre dans le coffre puis on part.
Mercredi 12 novembre après-midi : Le trajet a été rapide, le monsieur m'aide à peine à descendre ma valise et disparaît instantanément. Je ne peux plus reculer, je suis toute seule dans un aéroport pour la première fois de ma vie, et ce n'est pas un aéroport indien, personne n'est là pour sourire ou m'aider, personne ne dort par terre, personne ne crie ou ne chante. Les gens sont calmes, tout semble minuté parfaitement. Je crois que j'ai envie de pleurer. Mais je me reprends et marche d'un pas décidé -ou ce que je crois être décidé, puisque en vrai, je traine sans doute la patte, avec mes sacs qui pendent de partout, tous plus lourds les uns que les autres- vers le comptoir d'embarquement. J'enregistre ma valise, prie intérieurement pour qu'elle ne dépasse pas le poids autorisé, fait de grands sourires à la dame. Et échange des regards de sympathie avec le couple d'à côté qui cherche à faire entrer dans l'avion et pas en soute le jouet artisanal pour enfants qu'ils ont fabriqué avec de vieilles bouteilles en plastique, et qui est très joli. Tout se passe bien pour moi, et je dois laisser ma place sans savoir si ça a marché pour eux. J'ai beaucoup d'heures à tuer, alors je traîne dans l'aéroport, puis je m'endors roulée en boule sur un siège, et quand je me réveille il est presque l'heure. Je regarde les passagers, ce couple avec leur tout petit bébé, ce fils de trente ans qui n'arrête pas de crier sur sa mère, ces filles qui partent à douze en voyage organisé. Je me demande s'ils peuvent deviner ce que moi je fais là. Et puis on monte dans l'avion.
Mercredi 12 novembre soir : L'avion est bondé, la seule place vide est celle qu'il y a entre moi et une dame contre le hublot. On attend que tout le monde embarque, la dame me parle un peu, et d'un coup je lui confie que j'ai peur. Et bizarrement, oui, pour la première fois, j'ai peur de l'avion. Alors la dame se présente. Louise, Pauline. Et m'agrippe la main dès que l'avion se met à rouler. Je décolle de Montréal en pleine nuit, la main de Louise sur la mienne. Louise qui passera la moitié du vol à ma raconter sa vie. A me montrer une photo de son deuxième mari, malien, et de sa petite-fille, à me parler de la condition des femmes au Québec. Je ne dors pas une seconde, et pourtant je suis très fatiguée. Et puis, après de longues heures, on atterrit.
Jeudi 13 novembre, 7h, heure française : Je me dépêche de sortir de l'avion, ma claustrophobie a résisté jusque là mais se manifeste d'un coup. Je respire un grand coup, le terminal est tout petit, c'est l'avantage des compagnies low cost. Je passe la douane en deux minutes, et j'attends ma valise. Je croise le regard du papa du tout petit bébé, il a l'air sympathique, mais on voit qu'il n'a pas beaucoup dormi, lui non plus. Je suis impatiente, je ne sais pas si ma maman sera bien derrière les portes fumées, elle est toujours en retard. Alors je me persuade que c'est bien que ma valise n'apparaisse pas tout de suite sur la tapis roulant, ça lui laisse le temps d'arriver. Enfin je la repère, ma grosse valise, je peine à la hisser sur un chariot, puis je sors. Et, oui, elle est là, ma maman. L'odeur de ma maman. Celle que je tentais de reproduire un peu, à Montréal, sur un petit bout de tissu, en allant le pchiter une fois par semaine de son parfum dans une boutique près de la fac. On prend le chemin du RER, je recroise le couple avec leur jeu artisanal pour enfant à la main, il ne semble pas abîmé. J'aperçois Louise, et lui cours après pour lui dire au revoir.
Jeudi 13 novembre, midi : Dans le RER on n'arrête plus de parler, maman et moi. On arrive à la gare où nous attend la voiture, qui sent la maison. On s'arrête dans ma boulangerie préférée, et maman m'achète un croissant. On rentre à la maison. La maison ! L'odeur de la maison, la chatte qui me fait la tête, la chambre d'ami encore embellie que maman a préparé pour moi. Des articles, sur le petit bureau de bois de hêtre qu'elle est si fière d'avoir acheté, des articles qu'elle a sélectionné pour moi dans le Monde, dont celui sur Julie et un peu sur Marion -ma maman se douterait-elle que je tiens un blog ?- le jeu de cartes ancien, une carte avec l'écriture verte de ma mamy. Le petit-déjeuner toutes les deux. Puis Anouk. Oh Anouk. Puis Nathan. Nathan qui est amoureux. Et puis papa. On parle de tout, et surtout de LA surprise. Des surprises. De ce qu'on s'est manqué, et de la vie. J'essaye de tout rattraper. J'ai le tournis, un mal de tête persistant. Papa me dit de faire une sieste, comme si je pouvais. Je me douche, mets la robe que j'ai acheté il y a longtemps mais jamais mise, parce que je voulais la garder pour ce jour-là. Je regarde mes mails, il y en a un de V.. Il ne se doute de rien. Puis c'est l'heure d'y aller. J'ai le ventre noué. Papa et maman me déposent juste à côté de l'école. Demandent s'ils peuvent rester, pour regarder. Je leur ris au nez, avant de me rendre compte qu'ils me font marcher.
Jeudi 13 novembre, 16h : Je repère un poteau devant l'école derrière lequel je me cache. Des mamans sont déjà là, et récupèrent leurs petits. Des enfants sont surpris de me voir ainsi cachée, et me demandent ce que je fais là, et pourquoi, et lalala. J'explique un peu. Mais comment dire, en fait. Que mon amoureux garde un petit garçon tous les soirs. Que j'ai traversé l'Atlantique pour lui faire une surprise. Que j'ai manigancé à distance beaucoup de choses. Que, par exemple, je me suis arrangé pour prévenir les parents du petit garçon qu'il garde que justement il ne pourra pas le garder pendant quatre jours. Que, pour ne pas les mettre dans l'embarras, je me suis arrangée avec Nathan pour que ça soit lui qui aille chercher le petit à l'école. Que Nathan a dû rencontrer les parents, pour voir s'il convenait. Que la maman du petit a dû trouver un mensonge pour reprendre les clés à V. et les donner à Nathan. Tout ça. Il n'arrive pas, je commence à me dire que je l'ai peut-être raté. Et pourtant, j'écarquille les yeux. Et d'un coup, le voilà. J'attends qu'il arrive le plus près possible du poteau. Puis je sors de ma cachette. Je crois que je n'ai jamais autant souri. Et je sais que je n'avais jamais vu cette expression sur son visage.
Jeudi 13 novembre, 17h : Je ne sais plus t'embrasser. Les heures passent et on reste là, devant l'école déserte. On ne dit rien, ou on dit tout. La nuit tombe peu à peu. C'est magique.
Jeudi 13 novembre, 19h : Papa a fait un de mes dîners préférés. Il m'appele sur mon portable, dit qu'il est temps qu'on rentre. Qu'on va attraper froid. Alors on y va, mais à tout petits pas. On mange délicieusement.
Jeudi 13 novembre, 20h00 : On est tous descendu au théâtre. Ce soir, il y a le groupe de mon ami qui joue dans notre ville. Je le savais, ça aussi. J'avais prévu, ça aussi. Que V. n'irait pas seulement avec sa famille. Mais que je serais là, que ma famille aussi, que certains de nos amis aussi. J'appelle N. alors qu'il est juste devant moi. Je ne l'avais pas vu. Comme je suis contente de le revoir. Je lui donne ses vinyls. Il me donne mes invitations. Je m'endors pendant la première partie, sur l'épaule de V. Bonheur. Puis les voilà qui entrent en scène. Concert magnifique. Des morceaux inédits. Deux rappels. Le public qui tape des pieds pour qu'ils reviennent encore et encore. Je jubile : ce groupe-là dans notre théâtre, ça fait deux ans que je bataille pour que ça arrive. Et c'est enfin le cas ce soir. Et c'est fantastique. A la sortie, dédicaces et blabla, comme d'habitude. Sauf que là, N. vend pour la première fois les nouveaux disques, avec de nouvelles chansons. Et des vinyls, et des tee-shirts. On reste un petit peu. Même papa a trouvé ça bien. Je suis épuisée. On rentre, et je retrouve le studio. C'est trop pour moi, je me mets à pleurer, pleurer, pleurer.
Jeudi 13 novembre, une heure du matin : J'apprends à V. que les surprises ne s'arrêtent pas là. Et que demain, tous les deux, on reprend l'avion.
*
vingt

V, dix-neuf ans
Wij zijn 19 !
Photo par Barbara Berrada
Et j'emprunte à Sarah Kane qui me bouleverse son monologue dans Crave, même si je peste parce que c'est ce qui est le plus connu d'elle peut-être, alors que son théâtre est torturé et autrement plus profond que ce texte, que j'aime malgré tout, parce ce qu'il dit le petit amour de tous les jours, et je crois avoir compris auprès de V. que c'est ça qui est beau, que c'est ça qui est fort, qu'arriver à s'aimer dans l'enfilade des jours qui passent et qui ne laissent que quelques moments de répit, c'est s'aimer à la folie. En écrivant ça, je viens de me rendre compte de quelque chose, que finalement c'est presque inconcevable de vivre avec quelqu'un, que l'équilibre est tellement ténu qu'y parvenir, que s'aimer malgré tout, c'est terriblement passionnant, et dangereux. Que c'est cette contingence, parce que, aussi bien, ça pourrait ne pas être, qui donne à l'amour que l'on se porte ce reflet si spécial, cette saveur dont je ne me lasse pas. V. a vingt ans. Je célèbre notre amour enfantin, notre vieil amour, notre amour secret, notre amour crié sur le toit du monde. V. a vingt ans, et aujourd'hui c'est le plus bel âge du monde, V. a vingt ans, nous nous sommes regardés grandir, je le vois qui devient un homme, il me voit qui devient une femme, et je trouve qu'on a de la chance, parce que l'amour est farouche, et qu'il faut sans cesse le réapprivoiser. V. a vingt ans, j'ai le coeur léger, et j'entends des musiques entêtantes.
V. a vingt ans, et je l'aime.
"Et je veux jouer à cache-cache et te donner mes vêtements et
te dire que j'aime bien tes chaussures et m'asseoir sur les marches pendant que
tu prends ton bain et te masser le cou et t'embrasser les pieds et te tenir la
main et sortir dîner sans m'énerver quand tu manges dans mon assiette et te
retrouver au Rudy's et te parler de la journée et taper ton courrier et te
porter tes affaires et rire de ta paranoïa et te donner des cassettes que tu
n'écoutes pas et regarder des films épatants et regarder des films nuls et me
plaindre de la radio et prendre des photos de toi quand tu dors et me lever
pour aller te chercher du café et des bagels et des feuilletés et aller au
Florent boire un café à minuit et te laisser me voler mes cigarettes sans
jamais être fichue de trouver une allumette et te parler du programme que j'ai
vu la veille à la télé et t'emmener à la clinique des yeux et ne pas rire à tes
blagues et avoir envie de toi le matin mais te laisser dormir et t'embrasser le
dos et te caresser la peau et te dire comme j'aime tes cheveux tes yeux tes
lèvres ton cou tes seins ton cul ton
et fumer assis sur les marches jusqu'à ce que ton voisin rentre et fumer assis sur les marches jusqu'à ce que tu rentres et m'inquiéter quand tu es en retard et m'émerveiller quand tu es en avance et te donner des tournesols et aller à ta fête et y danser à en devenir bleu et me trouver désolé quand je suis dans mon tort et heureux quand tu me pardonnes et regarder tes photos et désirer t'avoir toujours connue et entendre ta voix dans mon oreille et sentir ta peau contre ma peau et avoir peur de tes colères quand tu te retrouves avec un œil tout rouge et l'autre bien bleu, les cheveux du côté gauche et ton visage qui prend un air oriental et te dire que tu es splendide et te serrer contre moi quand tu es anxieuse et t'étreindre quand tu as mal et te vouloir rien qu'à sentir ton odeur et te blesser quand je te touche et gémir quand je suis à tes côtés et gémir quand je ne le suis pas et bavoter sur tes seins et te recouvrir dans la nuit et avoir froid quand tu tires la couverture et chaud quand tu ne le fais pas et m'attendrir quand tu souris et fondre quand tu ris et ne pas comprendre pourquoi tu penses que je te rejette quand je ne te rejette pas et me demander comment tu peux bien penser que ça pourrait un jour arriver et me demander qui tu es mais t'accepter de toutes façons et te parler du garçon arbre et ange à la fois de la forêt enchantée qui a traversé l'océan parce qu'il t'aimait et t'écrire des poèmes et me demander pourquoi tu ne me crois pas et éprouver un sentiment si profond que je ne trouve pas les mots pour l'exprimer et avoir l'idée de t'acheter un chaton et j'en serais jaloux parce que tu t'occuperais plus de lui que de moi et te garder au lit quand tu dois t'en aller et pleurer comme un bébé quand tu finis par le faire et me débarrasser des cafards et t'acheter des cadeaux dont tu ne veux pas et que je remballe comme d'habitude et te demander en mariage pour que tu me dises non comme d'habitude et que je recommence malgré tout parce que même si tu penses que je ne le souhaite pas pour de bon c'est exactement ce que je veux depuis ma toute première demande et errer dans la ville en trouvant que sans toi elle est vide et vouloir ce que tu veux et me dire que je me perds mais tout en sachant qu'avec toi je suis en sûreté et te raconter ce que j'ai de pire et te donner ce que j'ai de mieux parce que tu ne mérites pas moins et répondre à tes questions quand j'aimerais autant pas et te dire la vérité quand je n'y tiens vraiment pas et chercher à être honnête parce que je sais que tu préfères et me dire tout est fini mais tenir encore dix petites minutes avant que tu ne me sortes de ta vie et oublier qui je suis et chercher à me rapprocher de toi parce que c'est beau d'apprendre à te connaître et ça mérite bien un effort et m'adresser à toi dans un mauvais allemand et en hébreu c'est encore pire et faire l'amour avec toi à trois heures du matin et peu importe peu importe peu importe comment mais communiquer un peu de / l'irrésistible immortel invincible inconditionnel intégralement réel pluri-émotionnel multispirituel tout-fidèle éternel amour que j'ai pour toi."
Sarah Kane, Manque
Edition de l'Arche, pp. 25-27
Poum poum poum
...Une valse a mis l'temps / de patenter vingt ans / pour que tu aies vingt ans / et pour que j'aie vingt ans...
Et si tout se passe bien, à l'instant où vous lirez ces lignes, on sera, V. et moi, bien loin
Alors, si vous levez le nez en l'air, et que vous regardez le ciel, et que vous croisez sur un nuage deux petites silhouettes
ce sera sans doute nous !
A. arrive de France avec ses bottes à poils, ses anecdotes d'internat de médecine, la vie à l'hôpital, la mort qu'on croise au détour d'un couloir, les paris pour savoir si on est capable de se mettre nue sous sa blouse, des nouvelles de la vie parisienne, des amis de là-bas, une lettre de V. / A l'écouter, je regrette un peu de ne pas être là pour l'automne, pour le froid qui arrive et pour les grosses écharpes bien chaudes, ici c'est le redoux comme m'a dit le monsieur qui vend des bagels en bas de chez moi, alors je ne porte même plus mon cache-oreilles / J'ai préparé pour A. avant qu'elle n'arrive un petit lit douillet avec les moyens du bord, j'ai accroché dans sa chambre ma petite boule chinoise qui fait une douce lumière, et deux amies qui se retrouvent, ce sont des heures et des heures à discuter assises sur ce lit, ou sur le canapé, des sourires et des larmes aussi, un peu, parce que des amies se disputent toujours un peu / On s'est déguisé pour Halloween, après une longue balade sur le Mont-Royal qui sentait les sentiers de forêt et qui nous a engourdi, et fait rougir les joues, et briller les yeux, on a acheté le même loup, et on était deux sorcières toutes de noir vêtues / J'ai emballé et envoyé les petits cadeaux pour le swap entre copines organisé par Ams ( un petit coucou en passant à son papa, qui, paraît-il, me lit quelque fois ) / Avec A. les jours sont plus longs, elle ne reste qu'une semaine alors on court partout, on rit, on va voir, un soir, la Magie des lanternes au Jardin botanique, c'est magnifique, on y reste des heures en sautillant pour ne pas avoir trop froid, et puis des églises, des musées, des boutiques, des rues la nuit, des rencontres avec mes amis d'ici, des sorties de boîte de nuit, des supermarchés, des regards entendus, des moments de silence, de l'amitié de l'amitié de l'amitié / Et puis il y a les jolies choses -et d'autres moins jolies sur lesquelles je ne préfère pas m'étendre- qui gonflent mon coeur et me font sourire... V. qui va voir Incendies au théâtre et qui se débrouille pour parler avec Wajdi Mouawad, avant de me dire le lendemain "tu sais quoi tu sais quoi" ; Obama président, et la joie que j'imagine sur le visage de Helen, notre amie américaine ; une enveloppe qui vient de Rennes, et à l'intérieur une magnifique pochette de Ktl, avec un bout de mon tissu indien dedans ; mes notes aux devoirs que j'ai fait jusqu'ici : deux A et un B+ ; ce mail qui me retourne le ventre et me brouille la vue instantanément, ce mail de Sumathi qui me fait sangloter comme une gamine parce que l'Inde me manque tellement fort que ça me déchire de partout : "i came to understand that u feel more about missing ur family. don't think of it. think that u got time to understand how much love ur family keep with u. sent mail at ur free time. we all too miss u all. come soooooooon to India. we all wait to wecome u all. take care. ask v. 1.study tamil 2.designing megaindi. 3.to cook kejera, kuruma. only 8 more months r there for july 2009. bye. sumathi." Je l'imagine, dans un beau sari, ses jolies mains baguées d'or pianotant sur un vieux clavier et écrivant ce mail avec ces abréviations, je ne sais même pas si je la reverrai un jour ! ; et ma maman, une seule fois au téléphone, qui me répond, quand je lui demande de me faire quand même un calendrier de l'avent, même si je ne reviens qu'en janvier, qu'elle y avait déjà pensé depuis longtemps... Il faut dire que nos calendriers de l'avent sont exceptionnels, trois jolis calendriers brodés avec nos prénoms, P, N & A portant vingt-quatre petits pochons que maman remplit chaque année de petites babioles toujours adorables, je les photographierai en rentrant. / J'écoute Dylan, je l'écoute vraiment, et pas seulement d'une oreille, et cette chanson me fait vraiment quelque chose, cette intro surtout, avec sa voix qui a quelque chose d'oriental pendant quelques secondes, c'est fou / Je suis mélancolique, blues, spleen, et tralala.
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