J'ai un plaisir immense à marcher dans ces rues de rien du tout, des rues de banlieue comme il en existe tellement d'autres. Je connais de celles-ci chaque recoin, presque chaque aspérité du macadam. Je connais toutes les maisons, et aussi les jardins. Je connais les raccourcis, la ruelle de nos vendredi amoureux, le chemin bordé d'orties. Je connais les chats du quartier, les gens qui y habitent. Je connais le passage qui mène à la barrière que l'on saute chaque jour, je connais le pont, la vue qu'il offre sur Paris, le banc du pont, là où j'ai été allaitée il y a bien longtemps, ce même banc qui a vu autant de couples se former que de ruptures, autant de larmes que de passages de came. Je connais les arrêts de bus, je connais le garage louche, le terrain de sport, le refuge de femmes battues qui est pourtant bien caché. Je connais les entrées secrètes dans certains jardins, celles qu'on utilisait quand on avait treize ans, avec madame bleue, pour chaparder des framboises et des groseilles. Je connais la vigne, un peu plus bas sur la colline, la vigne de quelques pieds qui produit deux ou trois bouteilles de vin à l'automne. Je connais les couleurs du ciel, les nuages de pollution au-dessus de Paris, la robe de soirée que la Tour Eiffel enfile chaque soir, à l'heure pile. Je connais la vieille qui kidnappe les chats pendant quelques jours, le temps de les stériliser elle-même, les grenouilles de l'étang du voisin. Je connais l'odeur du lilas, celle de l'herbe coupée, l'odeur âcre des feux de mauvaises herbes, celle enivrante du bitume après l'orage. Je connais le centre bus, la petite pharmacie qui est le seul commerce en haut de la colline, le lycée. Je connais des secrets, comme celui de l'énorme sac rempli de médicaments déterré avec deux copains dans le jardin de la maison voisine, dont la vieille propriétaire était morte brusquement. Découverte qui nous avait poussé, du haut de nos dix ans, à imaginer que la vieille dame avait été assassinée par son terrible petit-fils -un "voyou" avait dit l'agent immobilier qui cherchait à faire vendre la maison- et à recopier scrupuleusement la liste des médicaments, en trois exemplaires, un chacun, pour chercher à la pharmacie ce que ça pouvait bien être. Papier que j'ai encore, tout noirci, avec mon écriture tremblotante. Je connais des histoires, celle du voisin emmené menottes aux poignets un beau matin, celle du vieux qui a tiré à la carabine sur Mistigris, un matou bien connu, celle des amoureux de la ruelle, un certain V. et une certaine P., celle du squat derrière chez madame bleue, celle des voisins anglais, celle du moustachu du pont, celle de la maison abandonnée, celle du manoir. Je connais les culottes dans les branches de l'arbre au coin de la rue, celles qui tombent des étages de la haute maison, et qui se balançent, saison après saison, au gré du vent. Je me souviens de beaucoup de choses, il n'y a pas un seul endroit qui ne soit associé à un souvenir. Les premiers baisers, les discussions sans fin, les disputes, les tours à vélo avec les petits, les retours du collège le mercredi midi, les fois où je faisais le mur, les roses qui reviennent chaque printemps, les cerises, et les abricots dans les jardins, les premières sorties parisiennes en cachette, la chatte qui m'accompagnait presque jusqu'au lycée avant de s'en retourner à la maison, les siestes dans l'herbe au lieu d'aller en cours. Je connais les voleurs qu'on rencontre au milieu du salon en pleine nuit, les vitres brisées, les herbes folles au retour des grandes vacances. Je connais la petite rue pavée, la porte en bois, les yeux bleus du vieux qui est mort l'année dernière. Je connais les immeubles, et la façon dont ils communiquent par leurs toits, la maison où se cloître un chanteur populaire connu dans les années quatre-vingt, je connais les dîners des soirs d'été dans le jardin, pieds nus, à la lueur des bougies, la rumeur de la ville loin derrière nous. Je connais les promeneurs du dimanche qui montent jusqu'ici après le déjeuner. Un pâté de maison, c'est comme ça que ça s'appelle. Je suis si heureuse de retrouver le mien, celui qui m'a vu grandir, celui que j'ai exploré entièrement, celui qui sait tant de moi. Ce ne sont que quelques rues, oh, si banales, mais ce sont les miennes.
Commentaires sur J'ai un plaisir immense à marcher dans ces rues
ta description colle parfaitement avec celle de la banlieue parisienne qui m'a vue grandir, la pharmacie en haut de la colline, le pont, le lycée, le centre bus... je suis troublée même s'il y a de fortes chances que ce soit une autre banlieue, une autre pharmacie et un autre lycée. et si?
après tant de terres visitées, ça fait du bien de revenir dans son petit coin de jardin.
Quelle belle description !! Tu devrais écrire des livres !!!
Et ainsi je te connais un peu mieux à travers ce que tu connais si bien et décris si poétiquement.
Que c'est bon de te lire dans ton chez toi!
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