en ruines
Les radiateurs de la vieille maison ont explosé avec le gel de janvier, et c'est ainsi que 2009 a commencé. En une journée, les rêves qui nous nourrissions depuis plus d'un an se sont envolés. Nous n'habiterons pas la vieille maison sous la grande maison, nous n'irons pas emprunter un oeuf ou un peu de pain aux parents, nous ne formerons pas cette tribu si chère à papa, et à nos yeux. L'eau s'est infiltrée sous le parquet, et l'a taché par endroits, de grosses taches noires sur le bois clair, qui bouge à présent sous nos pas. Les murs se sont couverts de champignons, de petites taches noires et verdâtres criblent chaque pièce, sans répit, petites constellations de moisi. Les peintures des plafonds s'écaillent et partent en lambeaux. La maison à la lèpre, la maison se meurt. Les quelques meubles qui y restaient sont recouverts de plusieurs strates, une couche de poussière, une couche de moisissure, une couche de toiles d'araignées. Les tiroirs ne s'ouvrent plus, le bois a gonflé et les empêche de coulisser, ils renferment leurs secrets à jamais. A l'étage, dans la pièce qui fut autrefois la chambre des petits, deux caisses gardent précieusement mes jouets d'enfant, des livres que je voulais conserver, et qui sont miraculeusement épargnés par la maladie qui gagne chaque recoin de la vieille maison. On y avait tellement cru, on voulait tellement s'en occuper, la soigner, l'habiter. J'ai essayé de repousser le plus possible le moment où je devrais y aller, m'occuper de mes meubles et de ces caisses, je me disais qu'aux beaux jours ce serait sans doute moins lugubre. Et puis je me suis décidée. Un dimanche pluvieux, à la lumière incertaine, un ami des parents, invité si gai, qui ne parvient pas à égayer un déjeuner dominical un peu morne, et l'envie de ne rien faire à part se rouler en boule sous la couette. Je vais faire un tour dans la chambre d'Anouk, où règne un bazar terrible, qu'on commence à ranger toutes les deux. Je m'aperçois que son bureau est devenu trop petit, et je lui propose de lui prêter mon bureau de jeune fille. Un très beau bureau en bois ouvragé, qui se trouve dans la vieille maison. Nous nous mettons à quatre pour le sortir de là, pour évaluer les dégâts, et peu à peu, après dépoussiérage et cirage, il reprend vie, et trouve sa place dans la chambre d'Anouk, ravie. Mais maintenant que j'ai commencé, je dois continuer. J'entre dans la vieille maison par l'entrée principale, la porte ne ferme presque plus. Le plancher lépreux tremble sous mes pieds, et les champignons sur les murs me font tousser. J'ai envie de faire demi-tour en courant et de ne jamais plus revenir. Devant moi, l'escalier, dont la rampe est branlante et manque de tomber au moindre effleurement. J'ai une vision. Nous trois, enfants. Peut-être avais-je dix ans, et Anouk deux, Nathan six. Nous sommes levés tôt un dimanche matin, avec l'interdiction de réveiller les parents. Alors nous inventons un jeu tout particulier. Un grand triangle de mousse nous sert de tapis volant, nous nous asseyons tous les trois dessus, et nous nous jetons dans l'escalier. Nous atterissons, quelques mètres plus bas, hilares. Et nous voilà à recommencer, et à recommencer encore, jusqu'à ce qu'Anouk atterisse contre le mur en bas de l'escalier. J'entends encore le bruit de sa petite tête qui frappe le mur, et ses pleurs qui s'élèvent. J'entends aussi les cris et les rires, nos pas qui descendent à toute vitesse l'escalier. Je peux même me voir assise, en pyjama, sur une des plus hautes marches de cet escalier. Il est minuit passé, j'ai onze ans, et j'entends mes parents qui se disputent comme jamais. Très, très fort, ils crient tous les deux, et j'ai mal au ventre, je crois même que j'arrête de respirer. Quand la porte s'ouvre violemment, je me précipite dans mon lit, petits orteils glaçés qui glissent sur le palier. J'entends maman qui part dans la nuit, les clés de voiture à la main, et je me mets à pleurer sous l'oreiller, pour ne pas réveiller les petits. Je monte pas à pas l'escalier, en toussant toujours, j'ai le nez qui pique, j'éternue. Me voilà sur le palier, il y a trois portes, une devant moi, une à gauche et une à droite. Je pousse celle de gauche, celle-ci est la porte de la pièce où sont entreposés tous les meubles qui restent, ainsi que les deux caisses qui m'appartiennent. La moulure du plafond n'a pas bougé, une araignée y a fait sa maison. La pièce est encombrée mais je revois parfaitement comment elle était quand on y vivait. Dans un premier temps, nous dormions tous les trois ici. Nathan et moi dans le lit superposé, et Anouk dans son petit lit, pas trop loin. Je nous aperçois, rallumant la lumière dès que les pas de papa s'éloignent dans l'escalier, et nous jetant à corps perdus dans une bataille d'oreillers. J'entends maman qui crie pour qu'on arrête de jouer aux billes au-dessus de sa tête, parce qu'elle essaye de corriger des copies, ou qui nous appelle pour dîner, c'est la troisième fois les enfants. Je regarde les meubles, épouvantée par leur état. Je retourne sur le palier, et pousse l'autre porte. C'est celle qui garde la pièce qui a été ma chambre quand je suis entrée au collège. Je me couchais plus tard, me levais plus tôt, je ne pouvais plus dormir avec les petits. Quel privilège c'était d'avoir sa chambre. Les parents m'avaient offert un appareil à musique, et j'écoutais des disques tard dans la nuit. Ce n'était pas une grande chambre, et je m'en rends compte encore plus aujourd'hui. Mais elle est orientée vers Paris, et on voit même la Tour Eiffel. Je suis là, assise sur l'appui de fenêtre, les pieds sur le toit de la salle de bain, en train de contempler la ville. Je suis là, en train de regarder comment descendre le long du toit de la salle de bain, pour la fugue que j'ai programmé. Bien caché dans la chambre, il y a le petit sac à dos que j'ai rempli avec de quoi survivre. J'ai mis mon réveil tôt dans la nuit, je n'ai qu'à m'habiller en silence, mettre le sac à dos, sortir par la fenêtre, descendre le toit et sauter dans le jardin. Gagner Paris avant le jour, et là, dans cette grande ville, c'est sûr qu'on ne me retrouvera pas. Sous l'oreiller de mon lit fait, une lettre pour les parents, leur expliquant que ma vie est ailleurs, en tous cas bien loin de leurs disputes incessantes. La lettre s'est retrouvée à la poubelle, et maman n'a jamais compris pourquoi toute une fougasse avait disparu dans la nuit. Plus tard, cette pièce a été notre bureau commun, à Nathan et à moi. Un des murs a été décoré de trouvailles urbaines, autocollants, flyers et autres panneaux de sens interdit. C'était l'époque où je me baladais dans toute la maison avec un crayon à papier à la main. Je m'amusais beaucoup à écrire en tous petits caractères des phrases sur les murs, dans des coins cachés. Derrière les portes, sous les cadres. A cette époque, il n'y avait plus que de la joie à la maison. Les parents ne se disputaient presque plus, ils étaient très occupés par la construction de la grande maison, qui n'existait pas alors. Un soir, les pieds sur le toit de la salle de bain, assises sur l'appui de fenêtre du bureau, on avait fumé notre première cigarette roulée avec une amie. On avait toussé toute la nuit. Comme moi quand je retourne sur le palier. Il reste une porte. Elle donne sur un cagibi, au fond duquel il n'y a qu'une petite lucarne qui laisse passer un courant d'air. Les murs sont emplâtrés mais n'ont jamais été peints, et il n'y a rien, à part une échelle. C'est l'échelle qui monte à ma chambre d'adolescente. Une échelle très haute, plus de deux mètres, qui n'est pas fixée, et qui effrayait toutes mes amies. En haut, un petit paradis pour la jeune fille que j'étais, une grande pièce sous le toit de la maison, avec une douche aux parois de verre au centre, une porte-fenêtre qui donne accès à une terrasse sans garde-fous, d'où on domine à la fois les arbres du jardin, même les plus hauts, et Paris, qui est littéralement à nos pieds. Je revois papa en train de cirer le parquet en même temps que je le contemple, terni, mangé par la poussière, et abîmé par l'eau qui a coulé du radiateur. Il y a tellement de souvenirs dans cette pièce, tellement de fantômes qui perdent d'un coup leur transparence et que je peux discerner autour de moi. J'en ai le tournis. Je me revois, quelques années plus tôt, je me regarde et je sais que jamais je n'aurais imaginé voir cette pièce délabrée un jour, je me vois couchée dans le hamac que j'avais installé, je revois les amies que j'avais à l'époque, les secrets échangés, la belle époque de l'adolescence dans ce qu'elle a de plus dur et de plus pur. Je revois le visage surpris et vexé de la petite Anouk, quand j'enlevais l'échelle pour éviter qu'elle ne monte m'embêter. Je redescends l'échelle, et remarque que ma souplesse est toujours la même, celle qui me permettait de dégringoler en deux secondes chrono alors que tous les autres avaient le vertige. Je passe sur le palier, je descends l'escalier, et me retrouve dans ce qui était le salon, et le bureau de maman. Là encore, la vie d'antan s'anime autour de moi. Il y a papa qui lit le journal dans le canapé qui n'existe plus, maman assise à son bureau, france musique allumé, la vie qui tourne, la vie heureuse. La cuisine est la pièce qui a le plus souffert, elle n'existe presque plus. Et pourtant, je sais qu'on a mangé là tous les soirs, tous les cinq serrés autour de la petite table, de plus en plus difficilement au fur et à mesure que l'on grandissait. Je me souviens des jours gais, des plats qui sentent bons, des rires autour de la table. Mais aussi des pieds écrasés, des cheveux tirés, et des disputes des parents qui éclataient toujours aux dîners. V. arrive à ce moment-là, voit les larmes dans mes yeux, et me prend dans ses bras. Il ne sait pas qu'il est en train de consoler la petite fille qui pleure tellement que ses coquillettes sont trop salées. Je continue, je sais qu'il faut que je finisse. La salle de bain, toujours à l'heure de la météo marine, les bains avec les petits, le carrelage trempé. Les soirs où les parents sortent, je suis assise sur le bord de la baignoire, et je regarde maman mettre du mascara en écoutant les consignes qu'elle me donne pour le dîner. Je sais que tard dans la nuit elle se penchera sur moi pour m'embrasser et que je sentirai son parfum et qu'à cet instant, et à cet instant seulement je pourrai m'endormir. Je me souviens d'un soir où nous étions seuls, et où l'Anouk de trois ans avait avalé une bille en s'étouffant, et où nous avions dû réagir, Nathan et moi. D'un accord tacite, nous n'avions rien dit le lendemain matin. Plus loin, la chambre des parents, sacrée. Le lit n'est plus là depuis longtemps, mais pourtant je le vois distinctement. On pouvait aller s'y coucher après le petit-déjeuner, et toute la nuit quand on était malade. Une échelle de meunier mène là où se trouvait le bureau de papa. Je regarde les plantes qui sont entrées dans la maison, la végétation qui avale l'habitat, je trouve ça beau. Je revois en accéléré notre vie dans cette maison. Je la sens lasse maintenant qu'elle est vide, je sens le poids des ans et la solitude qui la fait mourir à petit feu. Je remonte, retraverse tout, je tousse et mes yeux me brûlent, j'ouvre la porte, et la referme du mieux que je peux. C'est terrible de voir succomber son enfance.
Commentaires sur en ruines
J'ai toujours mon mouchoir de petite fille. Je te le prête si tu veux.
Pour le reste, je cherche une potion qui fasse reculer les champignons de maison, un abracadabra revigorateur de plafonds. je te fais signe dès que je t'ai trouvé.
Oh tu as vu ce que j'ai écrit "je te fais signe dès que je t'ai trouvé"... Joli, non ?
Je voulais dire "je te fais signe dès que je les ai trouvés". (Pis de toutes manières il manque un E à mon "trouvé"). Après la discussion avec ma Sorcière bien aimée,j'inviterai Freud à prendre le thé...
Je t'ai trouvée, je me retrouve, ouuuuuuh ça nous emmène loin ça Messieurs-Dames ... hi hi hi
Et moi qui pleure maintenant comme une madeleine derrière mon écran... Pfff... Pauline... Je n'ai pas de mots ce soir... Tu m'as fendu le coeur avec ton enfance en ruines...
Sèche tes yeux jolie Pauline, la maison s'en va avec le temps mais les souvenirs resteront bien là où tu les as rangés, même sous la poussière... ![]()
Je me rappelle les étoiles dans tes yeux quand tu évoquais ton projet de la vieille maison. Je comprends maintenant pourquoi tu arpentais les rues de Paris à la recherche d'un appartement.Ton texte est magnifique.
Mais il n'est pas possible de faire partir les champignons? Et d'enlever l'humidité?
Chez moi on a une maison de famille, loin dans le sud ouest, collée aux vagues du pays basque. Alors forcement l'humidité est là. Elle attaque un peu les murs, les peintures (surtout du plafond). Mais on a des trucs pour la faire partir. Et pourtant c'est toute l'humidité de l'océan qui essaie de nous faire la guerre!![]()
Tu es sure que vous ne pouvez pas y faire quelque chose? Ca serait tellement dommage!
(Je vais me renseigner demain, c'est repas de famille grand grand grand. Je leur demanderai les armes, et je te reposterai un commentaire
)
j'ai la gorge nouée...
peut-on jamais consoler une grande petite fille ? j'aimerais tant.
Je suis triste pour toi, sincèrement. Je sais que la maison où je passe tous mes étés depuis ma naissance sera vendue dans quelques temps et ça me fend le coeur.
Je crois que c'est Marguerite Yourcenar qui racontait sa tristesse quand sa maison d'enfance a été démolie ?
j espère que ce sentiment passera bien vite. que tu découvriras que même sans la maison les sensations sont toujours là.
Poingnantes, tes lignes, aujourd 'hui
Je n'osais pas te demander pourquoi vous cherchiez un appart', je me demandais ce que devenait ce projet si enthousiasmant de retaper la vieille maison. Je comprends mieux maintenant... C'est peut-être un signe du destin pour un nouveau départ: juste vous deux, V et toi.
Je viens de découvrir ton blog, et je dois dire qu'en cliquant sur ce lien, je ne m'étais pas attendue à trouver cet article..
J'ai hésitée à le lire, j'ai d'abord lu les anciens articles, pour mieux comprendre, et j'ai lu ce texte.
L'émotion m'a clouée sur place et j'ai continuée à lire, j'en ai presque pleurée. Peut etre parce que je suis encore une enfant, et que j'ai peur que tout mon univers s'envole, d'un coup.
J'espère que vous trouverez une solution, il y en a forcement une.
je comprends ta douleur, la difficulté d'abandonner ce rêve. Mais, mais...la grande maison, celle de tes parents, de ton enfance, est toujours bien debout. et à tes côtés, il y a V. donc, ça va aller...
Terrible récit oui, mais peut-être un constat nécessaire. Ce changement de plans ne signifie pas pour autant que ton enfance a succombé, au contraire… c'est bien aussi de fabriquer des souvenirs dans de nouveaux lieux qui n'appartiennent pas au passé, ni de l'un ni de l'autre. Et si on l'entretient, notre enfance reste toujours proche et accessible.
bises et bonne chance pour la suite, tout est à inventer!
mais ton enfance n'est pas en ruine, puisqu'elle est tes fondations ! et que tu me parais o combien debout
d'ailleurs tellement debout qu'une fois balayée la tristesse avec les pétales des fruitiers, tu trouveras une autre voie, votre voiE à tous les deux, un tout petit peu moins proche que celle revée par ton papa
)))) aaaaah nos papas
))))))
c'est vraiment triste... mais tout est dans le souvenir...
je suis de l'avis de sissi .. c'est bien un nouveau lieu de vie rien qu'a vous ou vous allez vous fabriquer de beaux souvenirs..
JE COMPREnds ta tristesse en voyant tout ses souvenirs et sensations disparaitrent mais tu les garderas toujours au fond de toi.
En tout cas c'est un tres beau texte merveilleux
Elle ne succombe pas, elle vit avec toi.Tout est là, tout prêt, comme un coffre où tu peux puiser la force de te construire ta vie à toi, votre vie à vous.
Quel texte extraordinaire !
Coucou, rien à voir, mais peux-tu penser à envoyer ton questionnaire pour le swap aujourd'hui... Merci beaucoup beaucoup ^^
Ta peine est si jolimment dite ;o)...bizz
rien à voir et un peu quand même si :
joyeux anniversaire en retard!
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