24 août 2010



J'ai pris le train très tôt un matin, les bouts des doigts encore blancs de peinture, celui qui traverse la France et me permet d'arriver juste à temps pour déjeuner devant le lac, et serrer fort Mamy dans mes bras pour ses 88 ans. Quelques jours au bord de l'Océan, à la fin de la saison, quand il ne reste que les surfeurs aguerris et les sans-enfants qui ne sont pas pressés de partir pour la rentrée, et ce plaisir inégalable de se jeter dans les vagues quand la plage se vide, quand le soleil décline doucement et qu'il fait presque froid, ce plaisir du dernier bain qui me prenait déjà le cœur petite fille, avant les larmes qui se mettaient à couler quand je faisais mes adieux à l'Océan, les fesses mouillées sur la banquette arrière de la voiture, la peau parsemée de sel et du sable crisant sous mes dents de lait. Et puis, s'extasier devant la belle tenue de Mamy achetée exprès pour l'occasion il y a des mois de cela, serrer ceux qui arrivent, retrouver les vieux fous rires et les vieilles querelles, appeler tout le monde pour la très fameuse photodefamille, penser très fort au nœud qui parfois étrangle et parfois enlace*, poser les appareils photo les uns à côté des autres, mettre les retardateurs, courir se placer, sourire, découvrir les photos ratées et recommencer, et, quand la nuit tombe, planter des bougies dans de vieilles bouteilles, accoler deux grandes tables pour que tout le monde puisse s'assoir, regarder Mamy souffler ses bougies et minauder comme une enfant lorsqu'on l'applaudit. Je trouve toujours, dans ces petites escapades loin de V. et de Paris, que les meilleurs moments sont ceux que je passe avec Nathan et Anouk, nos discussions le soir avant de dormir, nos réveils nocturnes, nos fous rires étouffés sous les couettes, les siestes dans la petite chambre quand la chaleur est trop écrasante, à lire tous les trois les vieux ELLE dont regorge la maison du lac. C'était bon d'être là, à ne rien faire, dans la fin de l'été, trouver ma maman bellebellebelle, la regarder rire, aimer l'idée que les enfants de la famille aiment toujours autant jouer aux aventuriers en montant sur le grand bateau pour parcourir le lac dans lequel Papy repose, jouer à ne rien capturer des couleurs, à tout photographier en gris. Et si vous ne voyez pas le violine des lèvres d'Anouk, le doré caramel de la peau de Nathan, la couleur incroyable des yeux de ma maman, le orange fluo des gilets de sauvetage, le rosé du tronc du marronnier, le rouge de la tarte aux fraises, et la si jolie palette de l'eau du lac, c'est que je les garde pour moi, la couleur comme la nuance intime et l'éclat secret de la vie retenue.

* « Une photographie qui parle du moi affronte à sa manière le plus terrible : ce dont je viens, ce que je reproduis ou que je refuse, ce dont jamais, quoi que je fasse, je ne pourrai me défaire : la famille, ma famille. Ce nœud qui parfois étrangle et parfois enlace » Dominique Baque, « Ce lien qui étreint », 1990, et aussi, sur ce sujet qui me passionne, beaucoup de choses, dont Un art moyen de Bourdieu et, en règle générale, tout ce qui est proposé dans la bibliographie de cet article.

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16 août 2010

le soleil, qui recule d'un pas

// S'acheter des chaussures de princesse pour tromper la déprime du 15 août. / Retrouver Camille devant l'épicerie indienne Gare du Nord, et débuter notre semaine de filles par des samosas et un vrai thé indien. / Déambuler dans Paris au gré de nos boutiques préférées, parce qu'on a oublié les clés de l'appart', essayer tous les serre-têtes du Bon Marché, et aussi tous les fauteuils de designer, tous les parfums qui nous tombent sous la main, s'extasier au rayon papeterie, et surtout à l'Épicerie, revenir avec des gourmandises, et du vernis gris New York, pourtant gris comme le ciel de Paris. / Aller voir L'Arbre le jour de sa sortie, trouver que vraiment, c'est le meilleur film depuis des siècles, avoir le cœur bouleversé pour longtemps, écouter V. nous raconter des histoires, avec toutes les voix différentes, décider de monter tout près du ciel, être déçues de ne pas pouvoir prendre la montgolfière et finalement trouver que monter tout en haut de l'horrible Tour Montparnasse, c'est vraiment beau, et drôle aussi. / En profiter pour gonfler d'hélium un ballon rouge, et l'envoyer avec un message d'amour, le voir se diriger vers le gros nuage d'orage, mais penser qu'il s'en sortira, c'est sûr. / Ne rien faire, discuter pendant des heures, de la vie, aller à la Grande Maison, présenter Camille à ceux qui ne sont pas encore partis en vacances, sourire de la voir dormir avec la chatte, l'emmener manger un bobun, et l'embarquer dans nos folles idées. / Voler à moitié une voiture pour aller chez Ikéa acheter près de 200 kilos de meubles pour refaire les chambres des petits, en revenir en pleine nuit et déménager des meubles sous la pluie, regarder des bêtises à la télé et faire l'ouverture de chez Ladurée, après une poignée d'heures de sommeil, pas lavées pas coiffées et presque pas habillées, rire d'entrer là comme ça, au son de la jolie petite musique classique, devant les serveuses en costume. / Compter le nombre d'appareils photographiques qu'on possède à nous deux, s'amuser à tous les prendre en balade, et à faire des photos avec chacun, écouter le doux bruit de son polaroïd. / S'échanger nos photos, s'apercevoir qu'elle m'a même pris avec mon doudou [et qu'elle ose le montrer sur son blog, la hon-te]. / La déposer au dépose-minute de la Gare du Nord, et passer le week-end à repeindre les chambres des petits, et à laisser des surprises un peu partout dans la Grande Maison, pour quand ils reviendront de vacances. / Et demain, laisser V., aller les retrouver, là-bas, pour fêter l'anniversaire de Mamy, au bord de l'Océan. / Avoir le cœur qui trépigne. //

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02 août 2010

could you be loved ?

    Il fait chaud quand je termine enfin mon stage à la librairie mi-juillet, à l'appart' il y a le ventilateur qui me saoule d'air artificiel et de son bruit bien trop monotone, et V. qui fait mille lessives et plein de ménage pour qu'on ait un bel appartement en rentrant de vacances, pendant que je m'occupe des coups de fil à passer, des rendez-vous, des trucs administratifs pénibles. Enfin, il y a la belle valise qui n'était pas sortie depuis trop longtemps dans le coffre, et dans ma tête les mots de Janou [♥] reçus quelques heures plus tôt dans ma boîte aux lettres virtuelle. On fait halte à la Grande Maison pour une nuit, c'est déjà un peu les vacances quand on s'endort là-bas, et, le lendemain matin, on passe à la boulangerie vraiment-trop-délicieuse à 6h45, parce que, comble du luuuxe, on a commandé deux jambon-beurre pour la route, et nous voilà partis, dans le soleil qui se lève timidement. Plus tard, sur l'autoroute des vacances, B.B. murmure que c'est la mélodie du bonheur et puis, au hasard de la playlist concoctée avec amour, on écoute des tas de choses qui nous font chanter, tapoter des pieds ou des doigts sur le volant, ou même hurler les fenêtres ouvertes et le vent dans les cheveux. Enfin, Bordeaux, les rues que l'on commence à vraiment bien connaître et la maison de Mamy, sa porte bleue, son bavardage inarrêtable dès qu'on franchit le seuil, ah je ne vous avais pas entendu sonner, je croyais que c'était dans mon feuilleton c'est pour ça, vous voyez au même instant quelqu'un sonnait dans Derrick...
     La journée passée avec Mamy, la regarder évoluer chez elle, entre ses meubles, mémoriser chaque petite chose qui me rattache à elle, et surtout l'écouter raconter. Raconter sa naissance, raconter son père, un corse redoutable à qui la sage-femme n'osait pas annoncer que le bébé était encore une fille, après trois premières d'affilée, mais qui, l'apprenant, était finalement fou de joie et décida de baptiser sa dernière petite fille au champagne. Raconter comment, dans les familles corses, le nouveau-né reçoit le prénom du dernier mort, mais, n'ayant pas eu de mort dans la famille en cette année 1922, le père demanda quel était le prénom à la mode pour les filles. C'était Odette, à cause de Proust, alors ce fut Odette. Raconter comment elle allait, à même pas vingt ans, faire des meetings dans les montagnes autour de Sétif, parce qu'elle s'était engagée à la SFIO, raconter ses discours pour le vote des femmes, dans des villages où il n'y avait alors ni eau ni électricité. Raconter sa rencontre avec Papy, raconter comment elle lui a tiré les cartes à une soirée où elle ne connaissait personne mais où une de ses sœurs l'avait entrainée, et l'écouter raconter en riant qu'elle avait lu dans le tirage de Papy qu'il allait se marier dans l'année, seulement, elle ne savait pas que ce serait avec elle, et d'ailleurs, elle ne le trouvait pas vraiment à son goût. Raconter comment il a renoncé au tennis pour elle. Raconter son mariage le jour de ses vingt ans, et leur premier poste double d'instituteurs dans un minuscule village de montagne où elle s'est vite retrouvée seule, et enceinte, puisque que Papy était parti à la guerre. Raconter l'accouchement de son premier garçon, laissé pour mort et balancé dans une bassine par le médecin, et l'écouter imiter le premier cri de ce bébé qui finalement avait décidé de s'accrocher, de longues minutes après sa venue au monde. L'écouter et l'écouter encore, essayer de ne rien oublier, de se souvenir de chacun des mots utilisés, de chacune des mimiques et des grimaces qui lui sont propres. Et puis, lui proposer de jouer aux dominos, un de ses jeux préférés, et la regarder attraper un fou-rire avec V., aimer ce moment par-dessus tout.
     Le lendemain, après le petit-déjeuner, partir avec les clés en poche, en la laissant avec un pincement au cœur. Elle ne voulait pas venir. Une heure de route à travers les pins, et cette odeur indescriptible, celle de mes vacances d'enfant, celle qui me procure des frissons dans le dos tellement elle m'évoque la liberté d'été. Et enfin, le lac, la petite maison, et, plus loin, l'Océan. Dix jours tous les deux. Les parties de yam, les fruits dévorés à longueur de journée, et surtout les abricots, l'odeur de la vase du lac, et celle de l'Océan, le drapeau jaune, les vagues monstrueuses qui nous ont fort secoué les premiers jours avant qu'on ne retrouve le plaisir de se faire emporter et de glisser sur l'écume, le calendrier des coefficients de marée, le sable partout, qui croque sous les dents, V. qui retrouve une couleur de peau que je ne lui avais pas vu depuis des années, les cils mouillés qui forment de petits triangles sur les joues, les glaces italiennes à mourir, les siestes interminables, lui qui ne cesse de m'appeler freckles parce que mes taches de rousseur ont surgi toutes d'un coup, les yeux rouges de sel, les baisers mouillés sur peau bien chaude, et les baisers mouillés sur peau mouillée, le bébé hirondelle tombé du nid, qu'on a remis sur pattes avant de le réintroduire délicatement dans le nid -et ça a marché ! la maman n'y a vu que de feu et l'a nourri comme les autres, on a vérifié tous les jours-, les lectures de V., le soir, pour m'endormir, de vieux Bibliothèque rose, L'histoire d'une toute petite fille, Nouvelles histoires d'une toute petite fille, que je n'avais, bizarrement, jamais lu petite mais que j'ai adoré -et si vous ne les trouvez pas sur ebay ou autre, c'est normal, je les ai tous achetés, héhé, c'est que la série ne s'arrête pas là !-, et toutes les photos prises par lui pendant que je m'amusais avec mon nouveau jouet dont j'ai hâte de développer la première pellicule, que je découvre à l'instant, en retrouvant Paris tout gris.

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Posté par polaroidgirl à 09:39 - - Commentaires [29] - Rétroliens [0]


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