j'ai un peu froid





// Il fait froid. / Oh, rien à voir avec le froid de Montréal. Quelques fois, j'ai de courtes visions de ma vie là-bas. Ce matin, je repensais à ces matins de l'autre côté de l'Océan, ces matins lourds de neige et de sommeil. Je sortais de mon appartement avec une petite bouteille d'eau chaude à la main, pour dégeler le cadenas de mon vélo. Je grimpais sur la selle en faisant attention à ce que ma jupe ne remonte pas trop, ça faisait rire les gens, ça, que je ne porte que des jupes malgré le froid. Ils disaient que c'était bien un truc de française. Je roulais vite, le plus vite que je pouvais, si vite que ça me faisait presque mal de respirer. Les mamans emmenaient leurs enfants à l'école, et tractaient ceux qui ne savaient pas marcher sur de grandes luges jaunes ou rouges. Je sentais les larmes sur mes joues, les larmes que le vent faisait couler, et qui gelaient avant d'atteindre mon écharpe. Je pensais à tous ceux de l'autre côté de l'Océan, à ce qu'ils diraient s'ils me voyaient sur mon vélo sans vitesses, sur ce vieux vélo pourri que j'avais récupéré je ne sais même plus comment. Je le laissais accroché près du métro, et je ne le récupérais que le soir, quand la nuit était tombée depuis bien longtemps. La selle était ensevelie sous une épaisse couche de neige, et, avant d'observer un homme mettre un sac plastique sur la sienne, je rentrais tous les soirs les fesses mouillées. / Il fait froid, donc. Et je ne sais pas si j'aime ça ou pas. Certains jours, oui, à la folie. / Ces jours-ci, j'ai aimé entendre frapper, ouvrir la porte de l'appartement et découvrir les joues rougies d'A. et de son petit pain d'épice à croquer. Partager avec elles un goûter, découvrir leurs merveilleux cadeaux, regarder le petit pain d'épice observer un bébé plus petit qu'elle. Et, plus tard, les emmener à la Grande Maison où elles ont dormi deux nuits à côté du grand ours. / J'ai aimé qu'elles soient là pour fêter l'anniversaire d'Anouk avec nous. V. et moi couchions notre bébée dans son berceau quand on a entendu chanter la chanson d'anniversaire tout doucement. Ils la chuchotaient tous. On est descendu en courant, et on a chanté une seconde fois, un peu plus fort, nos voeux les plus sincères. Anouk avait les yeux brillants. Maman a parlé de La Cerisaie et j'ai eu envie de relire cette pièce qui me bouleverse à chaque fois. Cette fois-ci, j'ai pleuré à la dernière page, aux derniers mots du vieux serviteur, la vie a passé comme si je n'avais pas vécu. / Demain matin, à neuf heures, je serais au conseil des prud'hommes avec ma toute minuscule petite fille. Je crois que j'ai un peu peur. En fait, non, je suis morte de trouille. / Samedi, on s'est disputé avec V. et, long story, je me suis retrouvée à pleurer toutes les larmes de mon corps, en culotte, sur le canapé de ma voisine de palier. Elle a fini par me faire mourir de rire. / Cette après-midi, à la pharmacie, j'ai acheté les gouttes qu'on dit magiques et qui s'appellent rescue. J'avais pas assez de sous pour acheter aussi celles pour dormir paisiblement. Et puis, sur le chemin de l'appartement, j'ai décidé de ne plus me demander whatswrongwithme et de vivre, vivre intensément. Comme un ♡. / Je veux battre la chamade. //
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// En ce moment, il y a les journées avec l'Énergumène, les journées à la fois courtes et à la fois longues, et les moments où elle se met à me regarder avec son regard si profond, ces moments où elle ne me quitte pas des yeux, et où, oui, je me sens vivante. / Il y a des cadeaux pour elle qui arrivent au bureau de poste du coin, et chaque fois, je trouve ça fou, cette gentillesse, cette bienveillance -merci, merci, merci, merci, merci, et merci à celles qui n'ont pas de blog mais qui sont là, aussi- ! / Et puis il y a l'autre côté, celui qu'on ne voit pas parce qu'il s'agit de messages généralement envoyés de manière privée, les messages qui me disent que mon bébé secoué va sûrement avoir des séquelles à vie, que si c'est ça, il ne fallait pas faire d'enfant si jeune, que je dis que j'allaite dans un de mes textes mais qu'a priori ce n'est pas vrai, alors, une fois pour toutes, je vous réponds ici que Bertille est mon bébé, notre bébé. C'est tout. / Il y a, enfin, les deux soirées passées dans deux maternités différentes, pour découvrir avec ravissement la toute petite cousine de Bertille et le bel Auguste, deux nouveaux bébés nés le même jour, un jour de pleine lune. / Je fonds pour cette reprise de Creep. / Quel bonheur que la journée d'hier, pour les un mois de B., un gâteau au chocolat -je reprends doucement la cuisine !-, un thé, Clem', Lisa, des histoires de filles, des rires, et puis un deuxième goûter tardif avec une des deux marraines civiles de B., et enfin, retrouver des copains dans un bar pour fêter un anniversaire. Et, en rentrant, on a mis Hurricane, et on l'a écouté tous les trois, blottis. / Demain, la bellAnouk aura quinze ans. J'adore cet autoportrait d'elle. / V. fait des reportages télé toute la journée à l'école, et, par le hasard des choses, il est allé filmer le lycée où travaille ma maman. Je souris quand il me raconte avoir attendu que tous ses élèves soient partis pour aller l'embrasser. C'est doux de les savoir là, tous. //
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♡
Est-ce qu'on se doutait, à ce moment-là, que presque un an plus tard, il y aurait un petit bébé avec nous ?
Est-ce qu'on se doutait, à ce moment-là, que la vie serait plus folle encore, plus pétillante, mais, finalement, toujours un peu la même ?
Bertille adore, adore, danser avec son papa.



Je suis sortie seule, pour la première fois depuis l’arrivée de B., et j’ai décidé de ne pas aller trop loin, parce que le monde vacille encore un peu quand je bouge trop vite. C’est l’anniversaire de ma douce maman aujourd’hui, alors je voulais lui acheter un joli cadeau, et puis je me disais que ça serait l’occasion de trouver, peut-être, un ou deux vêtements qui m'iraient bien en attendant de pouvoir remettre ceux d’avant, ceux d’il y a neuf mois. J’avais oublié comme le monde fait du bruit, comme le monde est agité, comme les musiques hurlent dans les boutiques, comme il fait chaud, et puis froid, et puis encore chaud, comme les bus sont bondés. J’ai vite eu la tête qui tournait. Je n’ai pas trouvé le cadeau que je cherchais. Dans la cabine d’essayage, face au miroir, je regardais ce corps qui est le mien et qui me semble étrangement étranger, je regardais cette balafre que j’ai à présent sur le ventre, ma blessure de guerre à la forme de sourire. J’ai pensé à L’Homme qui rit. J’enfilais les robes et les hauts qui ne m’allaient pas, je repensais à cette dame qui me disait qu’on devrait vivre seins nus quand on allaite, j’ai vu mon visage devenir rouge, ma coiffure retomber lamentablement, mes yeux se remplir de larmes brillantes. J’ai décidé de ne pas me laisser faire, j’ai attrapé le gilet noir qui serait parfait pour la fin de l’hiver, j’ai rageusement tiré le rideau de la cabine, si fort que j’ai cru qu’il allait se décrocher, et je suis allée payer. Quand je suis sortie, la nuit m’a fait du bien, puisque la nuit tous les chats sont gris, et la pluie m’a rafraichie.
Je me suis assise sur le banc en acier froid de l’arrêt de bus. Le panneau lumineux indiquait que le bus allait bientôt arriver, dans deux minutes. Deux minutes plus tard, il n’était pas là, et le panneau n’indiquait plus rien. Un homme s’est assis à côté de moi, il portait un grand, très grand manteau en drap de laine qui avait l’air bien chaud. Je me suis dit que ça devait coûter une fortune, un manteau pareil. Il portait aussi un bonnet, de la même couleur que le manteau, qui lui donnait un peu l’air d’un marin. Il était assis, et surtout courbé, mais on le devinait très grand. Je ne voyais que son profil droit, mais j’ai décidé qu’il était très beau. Son manteau me donnait envie de me blottir contre son épaule. J’ai pensé à Mon voisin Totoro. Il a ouvert un sac en plastique vert, comme on en donne le dimanche matin au marché, et il en a sorti une clémentine. Je crois n’avoir jamais vu quelqu’un éplucher aussi vite une clémentine. Il l’a mangée très vite aussi, et puis sa grosse main a replongé dans le sac, et en a sorti une autre clémentine, qu’il a mangée tout aussi vite. Et les fruits se sont succédés, cet homme mangeait des clémentines comme si sa vie en dépendait, la nuit sentait l’agrume et la pluie mêlés et c’était bon. J’essayais de décrocher mon regard de son profil, de ses grosses pattes qui faisaient des aller-retours entre le sac vert et sa bouche, mais je n'y arrivais pas. Il y a pourtant beaucoup d’autres choses à regarder à cet arrêt d’autobus, beaucoup d’autres gens qui passent, pressés ou non, à détailler. Je me disais qu’il ne fallait pas que je l’oublie, cet homme, que si je savais dessiner j’en ferais un croquis, et que lorsque je rentrerai, j’écrirai quelques lignes pour me souvenir de lui. Il continuait à manger des clémentines, je me suis dit qu’il sortait peut-être de la piscine, puis qu’il devait être très triste -ou très heureux, mais il n’avait pas l’air très heureux. Il a dû sentir mon regard sur lui, parce qu’il a épluché une clémentine et me l’a tendue, j’ai d’abord esquissé un geste de refus puis j’ai accepté avec un sourire que j’aurais voulu éclatant mais que je savais un peu chagrin. On a mangé nos clémentines sans rien dire, et puis le bus est arrivé et nous sommes montés. Plus loin, nous sommes descendus au même arrêt, il est sorti avant moi et m’a attendu sur le trottoir. Nous étions face à face, j’ai pensé que déplié, il n’était pas si grand que ça, d’une même voix et au même instant, nous nous sommes dit merci, bonne soirée. J’ai marché dans la nuit en regardant les fenêtres allumées comme j’aime tant le faire, j’ai pensé que derrière l’une d’entre elles, il y avait mon amoureux et une toute petite fille qui m’attendaient. J’ai marché un peu plus vite.
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c'est beau la neige tu verras







// Je ne cesse de repenser à cette période entre Noël et la nouvelle année, cette période que j'ai toujours détesté, cette espèce de latence entre deux bombances, ces jours mornes où même l'odeur du sapin ne parvient plus à égayer l'hiver. / Bertille est arrivée le 26 décembre, et grâce à elle, on fera désormais la bamboula après Noël, il y aura d'autres lumières, d'autres papiers froissés, d'autres yeux brillants. / Le 26 décembre 2010, il faisait froid à Paris, un froid sec qui fait les joues roses à qui se promène dans les rues. Il n'y avait pas un chat dehors quand nous sommes partis de l'appartement. Il faut dire qu'il était sept heures du matin et que c'était le lendemain de Noël. Les toits étaient couverts de neige, et petit à petit, depuis une des fenêtres de la maternité, nous avons vu le soleil se lever. Je sentais l'Énergumène bouger comme jamais. Il était resté une semaine en plus blotti en moi, mais ça risquait de devenir dangereux, alors il y avait ce tuyau dans ma veine qui me donnait des contractions qu'il n'avait pas l'air d'apprécier. On a attendu six heures comme ça, V. et moi regardions des épisodes de 24 heures chrono qui faisaient très envie à notre sage-homme. L'Énergumène ne bougeait pas, pas du tout du tout, il restait tout en haut de mon ventre. Et puis, au moment où on allait enfin savoir si Jack Bauer allait s'en sortir, l'appareil blanc posé à côté de moi nous a dit que le cœur de notre petit bébé ralentissait. Alors, en deux temps trois mouvements, V. s'est retrouvé affublé d'une tenue rose de sage-femme, et moi, j'étais allongée sur un brancard qui roulait vers le bloc opératoire. Je regardais passer les visages masqués au-dessus de moi, qui parlaient de leurs fêtes de Noël, je crois que je leur disais que j'étais désolée qu'ils soient là un dimanche en fin d'après-midi alors qu'ils devaient être bien fatigués. / Le chirurgien m'a tout de suite tutoyé, et puis il m'a pris dans ses bras pendant qu'on me piquait dans le dos, il me disait ça va ma belle, tu ne souffres pas ?, j'ai demandé à notre sage-homme si on pouvait mettre de la musique parce que je ne voulais pas entendre les cliquetis des instruments. Il est allé chercher un appareil à disques et V. a apporté le seul que nous avions avec nous, mon album préféré de tous les temps, Desire de Bob Dylan. / Et puis, tout est allé très vite, ils chantaient tous Hurricane en m'opérant, ça me faisait sourire en grand, je me disais que c'était ça qu'il nous arrivait, un vrai ouragan, un ouragan de désir. / Elle n'a pas pleuré, elle a miaulé, et puis elle a été là, avec son odeur enivrante d'humus et de sang. Ses mouvements contre mon sein qui étaient exactement les mêmes que ceux qu'elle avait dans mon ventre. / Quelques heures plus tard, il y a eu les fous rires avec V., qui me faisaient hurler de rire et de douleur, et dire arrête, ma cicatriiiiice, les jolies boucles d'oreille avec une lettre d'amour, les yeux de mes parents quand je leur ai dit voilà Bertille, la nuit tombée sur Paris, la première nuit, blottis tous les trois, nos chuchotements pour médire sur les puéricultrices de peur qu'elles entendent, notre ravissement, la sage-femme qui nous a glissé que c'était vraiment, vraiment, un joli prénom. Bertille qui pétille. //
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tenez bon la barre

Un ouragan, des ciels d’orage, quelques coups de tabac inévitables, de douces brises, des bourrasques, des tempêtes, un ou deux coups de tonnerre, des rafales de choses tendres et savoureuses, un peu de mistral -gagnant-, de la houle et des embellies ensoleillées, l’œil d’un cyclone. Un tourbillon.
Je vous souhaite, bon vent.
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