26 juillet 2011

autoportrait aux nuages


 

Paris, le 26 juillet 2011

Ma chère Clara,

Je t'écris depuis mon appartement parisien, celui que je loue avec V. depuis déjà deux ans. Où es-tu, comment vas-tu, que fais-tu mon amie ? Je me souviens t'avoir vue rapidement à la fin d'une représentation de la pièce de papa, tu étais venue à ce petit théâtre du dix-huitième arrondissement et ce soir-là, j'étais là aussi. Comment étais-tu venue ? Sûrement à pieds, depuis chez tes parents ce n'est vraiment pas loin. Mais peut-être n'habites-tu plus à cette adresse depuis longtemps, je ne te l'avais même pas demandé. Est-ce que papa avait envoyé l'invitation à tes parents, qui t'en avaient parlé à leur tour ? Oui, sûrement, ça doit être ça. En tous cas, ce n'était pas moi qui t'avait invité, déjà on s'éloignait. Oh, sans tristesse. Juste les liens qui se détendent un peu, là, doucement. J'ai cru comprendre que ça fait partie de la vie. On avait parlé trois minutes, tu terminais ta khâgne et tu attendais les résultats du concours. Je ne sais plus bien où j'en étais moi, je n'ai pas envie de chercher, de regarder les dates, ça me fait peur, et c'était sûrement déjà le bordel de mon côté. La pièce de papa, c'était après Montréal, oui, et après Montréal, c'est devenu un peu n'importe quoi. J'ai su que tu avais réussi le concours quelques semaines après. Un message sur le répondeur de la Grande Maison, destiné aux parents mais que j'avais écouté moi, peut-être qu'ils étaient partis en vacances. C'était un été très chaud, on était là avec V. pour garder le chat et on avait décidé de peindre tous ces murs de couleur kraft, pour leur faire la surprise. J'étais nue, recouverte de taches blanches, encore plus blanches que moi et, you know, c'est difficile. Constellée. La peinture et la sueur collaient mes cheveux, et je crois que j'aimais ça. J'avais descendu le grand escalier industriel en courant mais j'avais loupé l'appel alors je m'étais servi un verre d'eau et j'étais sortie sur le balcon brûlant. Après, j'ai écouté le message qu'on avait laissé et voilà, c'était ta mère, folle de joie et de fierté d'annoncer à mes parents que tu étais reçue à normal sup' et puis aussi à une autre école prestigieuse et que du coup tu hésitais et puis elle se demandait ce qu'ils faisaient pour les vacances, elle disait que ce serait bien de se voir dans le Paris d'été. Mon ventre s'était noué d'un coup. J'étais contente pour toi, évidemment.

Mais la voix de ta mère, ça m'a fait mal au ventre. La voix de ta mère et puis d'imaginer mes parents écoutant ce message en rentrant de vacances. J'avais échoué à ce concours l'année précédente, pleine d'indifférence. Je n'étais même pas souza, non, rien du tout. Les parents s'en fichaient, ils avaient bien compris que ce n'était pas mon truc. Mamy me l'avait dit cet été-là, j'ai trois petites-filles de la deuxième génération, il y a ta cousine qui est une vraie tête, ta sœur qui est très belle et toi tu es l'artiste. Voilà, tout le monde le savait parfaitement, les études m'emmerdaient déjà et je ne ferais jamais un cursus universitaire dont je pourrais être fière. Alors pourquoi j'ai eu mal au ventre en entendant que tu avais si bien réussi ? Ma Clara, je ne sais même pas à l'heure actuelle quel a été ton choix. Peut-être es-tu normalienne aujourd'hui. Ça veut dire que tu habiterais Lyon. Dis, tu habites Lyon ? Je n'y suis jamais allée, tu m'inviterais ? Comme quand tu m'invitais à tes anniversaires, avec ton écriture ronde et appliquée. Tu sais, j'avais envie de t'écrire depuis ce message sur le répondeur, la dernière trace que j'ai de toi. Mais, la vie, enfin, tu sais. Et puis, cet été, j'ai enfin décidé de faire découvrir Belle-Ile à V., alors on a trouvé une chambre chez l'habitant et on a réservé la traversée. À peine étions-nous arrivés de l'autre côté, au si joli port de Palais, que je lui ai indiqué le chemin de notre plage. Putain Clara, toi seule pourrait comprendre que j'avais envie de chialer en arrivant au bout du chemin de terre qui domine la prairie. Il faisait si beau, j'étais avec l'homme que j'aime, dans cet endroit qui est peut-être celui que je préfère au monde. J'avais envie de pleurer.

Sous la peau, voilà, c'est gravé là, sous ma peau. La carte de cette île, les quelques rues de ce hameau. Notre hameau. On avait quel âge, tu t'en souviens, toi ; on avait quel âge la première fois qu'on s'est rencontré ? Nos parents avaient loué des maisons mitoyennes, séparées par un muret de pierres sèches. Et puis, tu penses, entre tes parents et mes parents, ça a vite collé. Deux journalistes, deux profs, la gauche de salon sans être trop caviar, deux fratries de deux enfants du même âge. Toi et moi donc, les aînées. Et puis J. et N., les puînés. Et puis, quelques années plus tard, R. et A., nés à quelques mois d'écart. On avait quoi, cinq ans, la première fois ? Tu jouais dans le jardin avec ta sœur, je m'en souviens encore. Je ris, en écrivant ça, on dirait Marcel et Gilberte du côté de chez Swann. Mais c'est vrai ma Clara. Dans mon souvenir d'enfant, tu es déjà fine et grande. Moi, non. Tu es dorée et élégante. Je suis débraillée et très blanche. Tu portes ce genre de vêtements qu'on achète chez Cyrillus ou Jacadi. J'ai sur le dos du vieux Sergent Major recyclé, appartenant à ma cousine. Tu es bien mise. Moi, non. La parisienne, toi, qui vit dans un appartement cossu. La banlieusarde, moi, qui vit dans une maison bancale au milieu d'un jardin fou. Tu es polie. Je suis polissonne. Tu joues gentiment avec ta sœur, je pince mon frère et je hurle quand il riposte. Et puis, je vois tout en accéléré. Les parents qui s'entendent si bien qu'ils décident de louer à nouveau les maisons côte à côte l'année d'après. Et l'année d'après encore. Et ça a duré toute notre enfance. On a laissé tomber les petits, J. et N., tu ne jouais plus avec elle, je ne le pinçais plus, pour la bonne raison qu'on était ensemble maintenant. Tu te souviens ? De la grosse moustache blanche de ton père, de sa voix encore plus grosse qui nous faisait peur. Du feuilleton que nous inventait papa et dont l'épisode raconté après le déjeuner nous aidait chaque jour à patienter jusqu'à ce qu'il soit l'heure de partir à la plage. De nos petits vélos. Du très vieux monsieur qui habitait le hameau et qui vendait les légumes de son potager, ce monsieur chez qui les parents nous envoyaient avec quelques sous en poche. Dans son garage, ça sentait l'huile pour les voitures et le papier journal froissé ; il avait une balance à l'ancienne et nous donnait de la ciboulette gratis, on la mangeait sur le chemin du retour. Tu te souviens ? Des jardins dans lesquels on entrait sans demander la permission et dont on se faisait parfois jeter sans ménagement, de nos brûlures d'orties, de nos griffures de ronces, de nos genoux en sang. Et le toit de cette maison qu'on escaladait. Quand je suis revenue au hameau avec V., je me suis rendue compte à quel point elle était basse, cette maison bretonne sans étage. Et pourtant, comme ça nous semblait haut ! Peu à peu tu t'es débraillée, toi aussi. Ta mère soupirait et faisait des lessives de nos vêtements salis. C'était fou d'être là Clara, je nous voyais encore, la tribu aux six enfants, les six vélos et les sièges pour les bébés sur les vélos des papas, nos courses sur les chemins de terre et puis l'arrivée en haut de la prairie. On lâchait nos vélos dans le fossé et on s'élançait, sans peur, le long du tout petit chemin côtier. On se laissait rouler au bas de la dune. Notre plage. Les goûters avec les grains de sable qui crissaient sous la dent. Les rochers, les oursins, les algues. L'ombre et la lumière. Tu sais Clara, quand on marchait V. et moi dans ce minuscule hameau, j'entendais ton rire en cascade et j'avais l'impression de tenir ta main moite de chaleur dans la mienne, dans la main de mes sept ans. On courait tellement vite, tellement, tellement vite. Nos peaux avaient le goût du sel de la mer, ta peau dorée et ma peau si blanche. Je suis revenue sur les lieux de notre enfance comme on revient sur les lieux du crime.

Je t'écris depuis mon appartement parisien. Près de moi, dans un tout petit lit tout blanc, il y a un bébé qui dort. C'est notre fille, elle s'appelle Bertille. Je suis devenue sa maman au creux de l'hiver. C'est elle sur la photo. Elle a appuyé seule sur le bouton de mon téléphone, elle a pris cette photo sans faire exprès. Son petit nez rond, son oreille qui penche, sa bouche si joliment ourlée. Derrière elle, les nuages de notre île. La mer à marée haute. Et puis, tout au fond, le soleil.

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13 juillet 2011

vous c'est l'eau c'est l'eau qui vous sépare

// On continue, bien sûr, mais l'été a enfin frappé à notre porte alors mes passages par ici vont se faire de loin en loin tant qu'il sera là. Je vous enverrai des cartes postales de vie comme elle dit si bien. / Tout s'est un peu accéléré ces jours-ci. Le mémoire terminé ; l'appartement rangé et nettoyé de fond en comble ; les goûters, les pique-niques, les dîners tard le soir toutes fenêtres ouvertes ; les billets de loterie offerts par madame bleue ; la brochure sur l'accouchement respecté réalisée en commun autour de verres de citronnade pour une amie qui peine à aider des femmes argentines qui accouchent dans un service déshumanisé ; un dîner à la Grande Maison avec nos Suisses préférés ; les préparatifs de nos deux premières semaines de vacances à trois, le choix du carnet de voyage qui entraîne la relecture de celui de Crète et le choix des feutres qui l'accompagnent ; et puis, au moment où nous voulions partir, la voiture qui ne démarre plus. / Bertille dans la dépanneuse, la pluie dans les sandales, un rendez-vous loupé avec ma chère Clem', Paris maussade et toute la fatigue qui me suivait partout où j'allais depuis sa naissance comme un joli nuage dansant très, très haut au-dessus de ma tête qui explose d'un coup et me tombe sur les épaules. / Alors aujourd'hui j'ai écrit à mes deux grands-mères en leur envoyant plein de photos de leur arrière-petit-enfant, j'ai pensé très fort à ma maman et à son élève sans-papiers qu'elle accompagnait au tribunal ce matin pour éviter qu'elle ne se fasse renvoyer à la frontière, j'ai eu le cœur soulevé en lisant sur les papiers qu'elle voulait que je lui imprime que cette jeune fille est née en 93, j'ai beaucoup dormi, j'ai écouté de la musique gaie, j'ai laissé mon amoureux me couper les cheveux, j'ai eu un fou rire incontrôlable sous la douche, j'ai peaufiné la minuscule valise abritant les minuscules habits. / Cette fois nous sommes prêts, la voiture est réparée et pleine à craquer de trucs et de bidules, j'ai dans mon grand sac en toile trois appareils photo différents et de jolies sandales qui seront parfaites pour dévaler la dune de sable où j'ai tant joué enfant. De ces étés à Belle-Ile en Mer, j'ai gardé à jamais un goût d'immense liberté et de sauvagerie. Je crois qu'on a exactement besoin de ça tous les trois. On va rouler toute la nuit et j'ai hâte de voir leurs têtes quand on prendra le bateau au petit matin. See you soon on the moon ! //

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Posté par polaroidgirl à 00:16 - - Commentaires [40] - Rétroliens [0]
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