autoportrait à la salopette

Paris, le 28 août 2011
Mon amour,
Je t'écris depuis notre appartement parisien. Tu te rends compte ? Déjà deux ans qu'on habite ici, dans cet endroit qui nous ressemble, je crois. Deux ans depuis la liberté qui nous grisait enfin, deux ans depuis la fois où on a fait l'amour sur le parquet. Il n'y avait aucun meuble encore, un petit peu d'écho entre les murs tout blancs, et pas un seul rideau aux fenêtres. On avait dormi une grande partie de la nuit par terre, entre les premiers cartons qu'on avait apporté et les plans qu'on s'était amusé à dessiner, hyperbien, sur du papier millimétré, à l'échelle et tout. On avait mille projets, tu avais trouvé des idées géniales pour aménager ce petit espace. C'était le début du printemps, je venais de fêter mes 21 ans. J'allais tous les jours chez Gallimard, j'enfilais mes chaussures à talons et je prenais le bus en bas de chez nous, celui qui a un si joli trajet. Tactac mes chaussures sur les trottoirs, tactactac. C'est à cette époque-là qu'un jour, Camille était venue m'attendre devant "mes" fenêtres ; elle revenait d'Afrique. Est-ce que c'est lors de ce voyage qu'elle est tombée amoureuse ? Je ne sais plus... En tous cas, il vient d'arriver, son rasta, elle a enfin réussi à lui obtenir un visa, et sa voix, au téléphone, qui me l'annonçait, ça m'a chauffé le cœur. C'est doux de voir nos amis heureux, hein, my love ?
L'année d'avant, au début du printemps, je fêtais mes 20 ans. J'étais allée me faire maquiller par une pro, pour être belle pour la fiesta. Tu parles, quand je vois les photos aujourd'hui, je me rends compte que j'étais toute orangée, sauf mon cou, qui était resté blanc. Ça doit être la seule fois de ma vie où j'ai mis du fond de teint. On avait préparé deux sangrias, les copains étaient arrivés, on avait dansé, ri, chanté, et pas mal bu aussi. Après les croissants partagés le lendemain matin, ils étaient tous partis, et là tu m'avais offert ton cadeau. Un guide de Bruxelles avec une jolie lettre qui me disait que tu m'invitais à passer un week-end là-bas en amoureux. Je crois que je ne t'ai jamais dit combien je t'avais trouvé attirant au volant de ta petite voiture noire, pendant le trajet de l'aller. Tu m'emmenais à Bruxelles mais en vrai, tu m'emmenais sur la lune.
Je ne me souviens pas bien, de ce que nous avions fait pendant ces deux jours. Je me souviens du jazz sur la Grand-Place, de longues promenades à pieds, du meuble acheté sans savoir s'il rentrerait dans ta voiture et du soleil qui faisait briller l'Atomium. Et aussi, de ce moment. Dans une boutique de vêtements, nous étions passés par le rayon pour bébés. Comme ça, voilà, pour voir. On riait des si petites choses, je crois qu'on se disait que c'était impossible que ça existe, des si petits humains. On riait, on riait, tu repliais bien tout pour ne pas qu'on dérange trop et tu disais que ça ne devait pas être facile à repasser, ces habits lilliputiens. Et puis j'ai vu cette combinaison, à carreaux de couleurs vives. Je ne pouvais pas la lâcher, je ne sais pas vraiment pourquoi, mais elle me plaisait tellement, tellement. Tu m'as regardé dans les yeux, tu as souri, et puis tu m'as demandé dans quelle taille on allait l'acheter. Je viens de regarder l'étiquette, il y a écrit 9 mois et en la lisant, je me souviens qu'on s'était dit que c'était un joli symbole. En ressortant de la boutique, tu m'avais attrapé par la taille, et tu m'avais murmuré quelque chose à l'oreille qui commençait par ma vingt ans... Oui, vingt ans, un meuble acheté dans une brocante au débotté, des bières, des frites, et un minuscule bout de tissu dans mon sac de voyage. Évidemment, je n'en ai parlé à personne, évidemment, c'était notre secret. De rangements en déménagements, on est retombé quelques fois dessus ; tu la dépliais, cette petite salopette, tu la lissais de la main et puis on la remettait dans une boîte pour un jour.
Au printemps de cette année, j'ai fêté mes 23 ans. Tu n'étais pas là ce jour-là, tu étais à plusieurs centaines de kilomètres de moi. Mes parents avaient acheté une tarte au citron dans une des meilleures pâtisseries de Bordeaux. Je n'étais pas vraiment contente d'avoir 23 ans, j'aimais tellement l'idée des deux 2 de l'année précédente. À chaque anniversaire, je pense à ceux passés, c'est comme ça depuis toujours. Là, dans le salon de ma mamy, j'ai pensé à mes 22 ans sans toi, dans les larmes ; à mes 21 ans à Gallimard, avec mes claclac sur le bitume ; à mes 20 ans à Bruxelles, ou presque, et à cette petite salopette. Je me suis dit qu'il serait bientôt temps de la sortir de sa boîte, de la laver et de la repasser et de la mettre au bébé près de moi, celui qui jouait avec les papiers de mes cadeaux. Quand je suis rentrée de Bordeaux, on a fait une lessive des habits six mois-neuf mois. Et cet été, quand je vous ai emmené à Belle-Ile, tu lui as enfilé. C'est dingue, la vie. Un jour il y a deux amoureux enlacés dans les rues d'une ville, et trois ans plus tard, les deux mêmes amoureux avec leur bébé, assis sur une plage, à regarder l'océan vivre. Un bout de tissu en trait d'union. C'était fou de la voir porter cette salopette, hein ? Presque aussi fou que de l'entendre, elle, dire son premier mot, quelques jours plus tard. Tu sais, ce premier mot si beau, qui accélère les battements de mon coeur à chaque fois que je l'entends sortir de sa petite bouche. Bravo. Vavo !
Je t'écris depuis notre appartement parisien. Près de moi, dans un tout petit lit tout blanc, il y a notre bébé qui dort. Tu te souviens, cet été, quand elle jouait sur la plage avec mon téléphone ? Elle a appuyé seule sur le bouton, elle a pris cette photo sans faire exprès. C'est elle. Son petit nez rond, son oreille qui penche, sa bouche si joliment ourlée. Au premier plan, les carreaux de la salopette. La mer à marée haute. Et puis, tout au fond, la lumière.
*
la bien nommée










// Monter sur le premier bateau du matin ; et s'installer sur le pont pour se faire réchauffer par le soleil. / Voir la forme de l'île se dessiner puis devenir de plus en plus précise ; discerner au fur et à mesure les façades colorées sur le port, la citadelle, les plages les plus proches. / Rouler les fenêtres grandes ouvertes en écoutant le live d'Angus&Julia, LE disque qui ne nous quitte plus, où qu'on aille. / Filer tout de suite sur la plage de mon enfance et y passer la première après-midi. / Parler trop vite en leur présentant tout, et là tu vois, c'est le meilleur poissonnier, là, j'allais acheter des niniches et puis là tiens ça a changé, ah non, c'est juste que je suis plus grande et là blablablaaa. / Retourner à la boutique de caramels, se souvenir de la dame qui les vend, et apprendre avec désespoir que mes préférés, ceux aux algues, ne se feront plus jamais. / Lui mettre de la crème solaire, et puis un petit chapeau en liberty qu'elle enlève dès qu'on a le dos tourné. / L'amener aux deux meilleures crêperies et le laisser choisir laquelle il préfère. / Ouf, c'est la même que moi ! / Aller déguster des limonades à la rose dans la librairie secrète. / Aller au minuscule marché, tous les jours, et y acheter du saucisson, des herbes fraîches, des crevettes grises, des tomates gorgées de soleil. / Dormir chez une très vieille dame qui nous dépose un citron dans l'escalier quand on dit au détour de la conversation qu'il nous en manque un pour notre guacamole. / Le soir, déposer une grande couverture sur le petit lit de Bertille, pour lui faire du noir et qu'elle puisse dormir sans fermer les volets, comme pour les perruches. / Et regarder des épisodes d'une nouvelle série, bien au chaud sous une couette, en écoutant la pluie battre le toit en ardoise. / Manger des glaces parfum sablé au citron sur le port en regardant le dernier bateau de la journée arriver ; s'amuser de la voir sursauter à la sirène qui dit qu'il arrive ; se dire que l'année prochaine, elle pourra sans doute courir jusqu'au phare rouge pour saluer de la main les passagers sur le pont ; la regarder suivre toutes les mouettes du ciel de ses yeux couleur de mer. / Goûter au cola local, bien meilleur que le vrai, sisi ; et puis se baigner dans des eaux vraiment très froides. Aimer ça, évidemment. / Jouer au ballon, visiter la brasserie de l'île, la biscuiterie aussi, les jours où il ne fait pas beau. / Se demander mille fois bon alors, on achète quelle maison ? et changer d'avis mille et une fois. / Lui montrer TOUTES les plages, sauf celles où il faut descendre avec une corde et où on ira une prochaine fois. / Avoir une petite préférence pour celle avec l'arche en pierre qui ouvre le chemin qui mène à la mer. / S'enivrer du vent, du ressac, des embruns. //
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