t'as les joues rouges boréales


C'est traîner un peu, à la nuit tombée, un chaï tea latte à la main, avant d'aller la chercher tous les deux à la crèche ; c'est aimer ce moment pour nous, c'est se demander hé, tu crois que les gens, là, ils peuvent deviner qu'on va chercher notre petite fille ?, c'est se répondre mais non ! et aimer ça profondément ; c'est aller à un concert du groupe que j'aimais follement à quinze ans avec ma petite soeur de quinze ans, sourire quand on se prend tous les trois par les épaules, avec Nathan, tous les trois, là, collés à la scène en train de chanter très fort ; ce sont les épluchures des clémentines découpées en très, très, très petits morceaux pendant des heures avec Camille autour d'un thé alors qu'elle devait juste passer en coup de vent, à cause du concours de l'internat ; ce sont les déjeuners du lundi avec Sofia, à parler de tout et de rien ; ce sont vos messages sur et à propos de mon blog de cinéma, qui me touchent beaucoup ; c'est le cinéma justement, surtout le matin, la séance de 9 heures, et moi qui en ressors et qui, comme une gamine qui veut un autre tour de manège, va chercher un autre ticket à la machine, pour la séance de 11 heures, et ainsi de suite ; c'est cette soirée, sans Bertille, juste lui et moi, à marcher sous les lampions dans Paris refroidi, à pousser la porte d'un bar après minuit, à en ressortir à moitié soûls mais surtout très gais après un très bon mojito et un "enfin seuls" inventé par V. ; c'est manger de la brioche en rentrant, et se dire que le lendemain, on pourra dormir très longtemps si on veut ; ce sont les photos de Diane Arbus au Jeu de paume, le contraste avec le soleil sur les ors de la place de la Concorde, et l'admiration, la grande admiration ; c'est une soirée feu de cheminée avec les copains ; c'est le nouvel endroit, ici, de ma boucle d'or préférée, avec de si beaux portraits de minuscules ; c'est la beauté de Catherine Deneuve, c'est les vieux films de Garrel, c'est la beauté de Catherine Deneuve dans les vieux films de Garrel ; c'est la nouvelle pièce de papa qui sera lue dans quelques jours dans un théâtre au joli nom ; ce sont les antibiotiques à prendre trois fois par jour ; ce sont les toux de mon bébé dans son sommeil qui me fendent le coeur et même que si j'étais croyante je ne demanderais qu'une seule chose, vous, là-haut, protégez-la bordel ! ; c'est mon nouveau porte-monnaie de chez Tati, avec des roses anglaises dessus, quatre euros et un sourire à chaque fois que je le sors de mon sac ; ce sont ses 23 ans fêtés doucement, tout doux, tout doux, tout doucement ; ce sont les figures de style qu'on révise sur Facebook (hein Anne, hein Pascale ?) et qui me donnent envie d'inventer un zeugme du feu de dieu (si, si !)(mais j'y arrive pas)(c'est pas donné à tout le monde en même temps) ; c'est Iggy Pop qui chante Prévert (et la mer...) ; c'est le petit pull que je voulais finir pour son premier anniversaire et qui n'avance pas, tonnerre de Brest ; c'est relire Les pauvres gens de Hugo à cause de ce film et pleurer comme un bébé à la fin ; c'est la grève de l'appareil photo ; c'est me réjouir à l'idée de prendre un train de nuit avec ma toute petite collée contre moi ; c'est les gyozas chez le japonais ; c'est des coups de fil avec ma chère Clem, son rire, c'est avoir hâte de la voir cette après-midi ; c'est She&Him qui sortent un disque de Noël et qui me rappellent le disque de Noël de Pink Martini de l'année dernière ; c'est elle qui aime tellement les livres, tellement tellement tellement, qui demande à ce qu'on les lui lise mille fois d'affilée et qui, quand on en a marre, continue à les lire seule ; et c'est mon coeur chamallow quand je la regarde étreindre avec une infinie douceur le tigre des neiges qu'elle a choisi comme compagnon des premiers temps (quoi de plus normal pour un bébétigre astrologiquementchinois parlant ?), l'embrasser comme elle embrasse, c'est à dire sur le nez (là, la truffe, ah, la truffe à l'odeur de bave !), le caresser de la paume de sa toute petite main, c'est me demander d'où elle tient cette gentillesse, cette générosité, c'est penser à Rousseau, et s'il avait raison en fait, avec l'idée de l'homme naturellement bon et tout ? ; c'est décembre demain, et bientôt l'hiver, le 21, et, pour l'éternité maintenant, son anniversaire cinq jours après, à ma petite princesse des peaux de lièvres ; c'est la joie qui revient vite, beaucoup plus vite qu'avant.
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dans quarante ans on s'en souviendra


Dans quelques minutes ils vont rentrer, sûrement hilares, et avec eux l'odeur de l'hiver. Une fois posée sur le parquet, elle cavalera jusqu'à moi, les joues rosies, les yeux brillants, présente au présent, et, à la regarder, j'aurais le coeur qui explosera encore une fois. Vivante, elle est tellement vivante. Quand elle est nue et qu'elle roucoule dans mon cou, je ne peux m'empêcher de l'éloigner un peu de mon visage, en la tenant à bout de bras, juste pour regarder son ventre rond. Son ventre rond, si doux, si chaud, mais surtout, son ventre à la cicatrice magique. Il y a un an, son tout petit nombril sous mon énorme nombril, je l'emmenais partout avec moi, je lui racontais comment c'était, dehors, les feuilles mortes et mes bottes difficiles à enfiler. Elles sont trop grandes pour moi cet automne. Dans quelques minutes je vais les entendre dans l'escalier de l'immeuble, V. lui parlera de sa journée, elle répondra très enthousiaste, et rira en balançant la tête en arrière, la bouche grande ouverte sur ses toutes petites dents, il y aura le cliquetis des clés dans la main de V., oui, c'est comme si j'y étais. Et puis la soirée coulera doucement, nous irons ensemble, toutes les deux, fermer les volets de sa chambre, et nous en profiterons pour humer l'air de la nuit. Bien au chaud dans son pyjama, elle regardera le vent qui fait bruisser les dernières feuilles de l'arbre sous sa fenêtre, les phares des voitures, elle sursautera peut-être en entendant un chien aboyer ou bien le bus klaxonner comme un fou, et puis elle éclatera de rire. Vivante. Et après, quand on lira son livre préféré pour la millième fois d'affilée en attendant que sa soupe soit bien chaude, des quintes de toux la secoueront, exactement aux mêmes moments que des quintes de toux me secoueront. Nous sommes toujours malades en même temps. C'est ça, je crois, ce qu'il reste du gros cordon entre nos nombrils, ce fil fin et invisible que je voudrais incassable. Et puis son papa lui chantera une berceuse et elle s'endormira avec son doudou dans une main et son tigre des neiges dans l'autre. Les soirs de froid quand on a dix mois.
Le plaisir que j'ai, moi, à voir le froid arriver, me prend le coeur dès le réveil. Cette année c'est un plaisir violent, qui me fait presque mal. Un plaisir du bout du monde, qui me vient de là-bas. Les matins quand j'habitais de l'autre côté de l'océan. Je n'ai jamais beaucoup vécu le matin, dédaignant profondément le paternel la journée appartient à ceux blabla, préférant les heures oubliées de la nuit et la pureté de leur solitude, mais je crois que ça me fait de plus en plus envie. Il n'y a pas longtemps, je suis sortie tôt, très tôt pour moi, et j'ai posté la lettre que je venais d'écrire à Valérie Donzelli. Je me suis sentie libre. Un peu plus tard, un chagrin d'amour m'a fait fuguer et j'ai fait ce truc longtemps fantasmé de me rendre à la gare et d'y demander un billet sans retour. Je me suis sentie libre. De ces quelques jours passés chez madame bleue, pleine de colère et de tristesse, je voulais garder une trace. J'ai écrit Journal d'une fugue et puis j'ai tout effacé. Nous nous sommes réconciliés. Je me suis sentie libre. De ma liste de début septembre j'ai acheté une carte pour aller au cinéma (et j'essaye d'écrire ce que j'en pense par ici, si vous voulez en discuter...)(pas un mot cohérent pour La guerre est déclarée, je n'arrive pas à écrire sur ce film, je crois que j'ai dit tout ce que j'avais à dire dans la lettre à sa réalisatrice)(par contre, pour Polisse, je me suis sentie libre de dire que j'ai trouvé ça à chier), j'ai préparé quelques surprises, je n'ai pas racheté de rescue, je me suis verni les ongles des tas de fois, j'ai cuisiné des choses délicieuses. Le sac que je trouvais si beau me plaît toujours autant alors je vais me l'offrir. Et sinon j'ai les cheveux de plein de couleurs différentes et je me fais des coiffures drôlissimes avec ; on a de nouvelles lunettes V. et moi, même forme et même couleur, c'est amusant ; je me suis acheté un nouveau manteau et à chaque fois que je le mets quelqu'un me dit qu'il me va bien, c'est incroyable ; j'écoute John Lennon qui chante Jealous Guy, c'est apaisant ; je suis tombée amoureuse des soupes potironnesques, c'est délicieux ; j'ai terminé Breaking Bad, c'est haletant ; je me suis heurtée à la bizarrerie humaine, c'est décontenançant ; et voici que je jevaisbiennetenfaispase, c'est reposant. Deux fois par semaine, et quelques fois plus, je passe sur ce passage piéton qui m'intime de regarder là-haut. Chaque fois, ça ne loupe pas, j'imagine pendant de longues minutes la personne qui a bien pu faire ce pochoir. Des gens très différents à chaque fois, évidemment. Il faut dire que, juste après les remous des coeurs, les battements des ciels font partie des choses qui m'aident à vivre. Mais, qui que tu sois, ne t'inquiète pas trop. Tant que des choses époustouflantes comme celle-ci auront lieu au-dessus de nos têtes, tout ira bien, je t'en fais la promesse.
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