dans la nuit de l'hiver







On arrive à la maisontanière par le train de nuit ; je crois que c'est pour penser, tout doucement, à ce qu'on laisse et à ce que l'on rejoint, allongé sur la couchette comme on le serait sur un radeau, un radeau qui tangue sur le ressac des rails. Les miaulements de Bertille sur mes seins, le goût de la sueur de sa nuque sur les lèvres, je m'applique à ne faire qu'un avec son petit corps dans le petit espace, j'anticipe ses gestes, je caresse ses doigts qu'elle met dans mes cheveux ; emmêlées dans le train qui file dans la nuit, nous dormons par à-coups. Le sommeil en pointillés alourdit nos paupières, l'air vif de six heures du matin fouette nos joues ; avec Anaïs nous parlons peu, assises sur les trois sièges de la toute petite gare où nous attendons la voiture. On arrive à la maisontanière en passant plusieurs hameaux, dans lesquels les lumières s'allument petit à petit. C'est début décembre, ici comme ailleurs. Et lorsque nous franchissons la porte d'entrée, c'est comme si tout était normal (mais l'est-ce vraiment ?), les tartines de miel au petit-déjeuner, le lit en fer forgé pour le Bertillon, et puis le cadeau de Saint-Nicolas qui l'attend pendu sur le calendrier de l'Avent au milieu des autres pochettes, les rires qui fusent et les silences de coton. Dans la maisontanière, il y a le bois ; le bois que l'on travaille, le bois de la planche sur laquelle on coupe le pain et la saucisse sèche, le bois des escaliers qui craque quelques fois, le bois de la grande table autour de laquelle la vie tourne et s'articule. C'est là que l'on mange des choses délicieuses, que l'on boit un petit coup de blanc ou un cognac fameux, que l'on fait ses devoirs et que l'on rêve à ses futurs cadeaux de Noël, c'est là que l'on reçoit les invités surprise, que l'on ouvre le courrier, et l'ordinateur, que l'on dessine et que l'on signe les cahiers, que l'on pose la machine à coudre, le carton de livres, la carafe d'eau, la marmite en fonte, l'appareil photo, le bougeoir, les noix cassées, la théière et la cafetière, la pochette du vinyle que l'on écoute une fois les enfants couchés. Dans la maisontanière, on fait du pain d'épice pour le goûter, et des crêpes un autre jour, on apprend à faire des flocons de papier et on décore le sapin, on se promène les pieds emmitoufflés, on regarde par la fenêtre, on évoque notre chère Janou, peut-être, qui sait, au moment même où elle donnait la vie, on empaquette des oiseaux et on les laisse s'envoler, on discute pour savoir si l'on va au café écrire une carte postale, on danse sur de la musique pop, et on écoute la voix de Jane Birkin, on parle de Guerlain, et de Petit Bateau aussi un peu, et puis de nos mères. Toujours, les mères. Dans la maisontanière, il y a deux petits garçons formidables, qui caressent le crâne de Bertille le matin pour la saluer, qui répondent à ses babils et qui jouent avec elle emplis de la rugueuse tendresse des enfants ; il y a Anaïs aux collants jaunes, à la robe en drap de laine sur son ventre rond, M. et son beau livre de photographies. Et la pudeur des sentiments (mais si !), qui m'empêche d'en dire plus, plus que ce qui a déjà été dit, entre les lignes, et dans la boule au ventre que j'avais quand on attendait tous que vingt-deux heures devienne vingt-trois heures pour grimper dans le train du retour. De la maisontanière, on repart par le train de nuit, et il n'y a pas assez des huit heures de roulis sur le chemin de fer pour, you know, atterrir, amerrir, je ne sais plus tellement. Et espérer, tout bas, à la prochaine fois, hein, à la prochaine chance.
*
Commentaires sur dans la nuit de l'hiver
J'aime déjà cette maison-tanière. Et, j'aime tes photos, cette musique, te lire. A la prochaine Pauline!
Ce devait être du miel!
C’est un autre monde que tu décris là, je pense que ma mère vivait un peu comme cela quand j’étais petite et ces endroits là sont devenus si rares ! Que de jolis souvenirs pour Bertille et un petit instant précieux pour nous ! Merci aussi pour la version originale qui a inspiré G pour la chanson de B.
Et j’oubliais qu’est ce qu’elle est craquante ta fille !
Bises
c'est si féminin ce que tu nous dis là,je ne sais pas pourquoi, ça me touche...mère,fille,amie, tu fais résonner tous ces petits bouts de soi...
j'ai découvert ton blog grâce à ma grande fille, Anaïs, qui a à peu près le même âge que toi et je lis tes billets comme on lirait un roman... j'ai hâte à connaître la suite à chaque fois.
Ces placards sont gigantesques!!! Ca devait être doux entre vous...
Ta vie est peuplée de maisons magiques je trouve! Ta bébée est à croquer, comme toujours, et je suis heureuse pour vous tous, ces bouts de vie, ahhhhh...
quelle douceur qui vient en écho à une journée douce aussi. j'aime beaucoup le gros tricot de la dernière photo ![]()
Des jambes bananes, oui!
Et pas de pizza ce soir, ne sens-tu point l'odeur des crêpes à la fleur d'oranger, au chocolat et à la chantilly?
Kiss Kiss
(rouge broderie)
Ces miettes de vie, ces fenêtres ouvertes sur le monde, que je les aime ma Pauline.. Ce soir, dans le petit appartement il y a des cookies à la fleur de sel, tu viens?
…
j'aime beaucoup ton texte, et tes photos aussi,bien sûr, et la bouille de Bertille et l'ambiance toute anaïssienne qui se dégage de tes mots et de tes images…
Elle est belle votre histoire.
Je suis toujours aussi sensible à l'audace de ta plume.
C'est beau et tendre,
j'aime imaginer que j'aurais pu être là,
pourquoi ?
pourquoi pas.
Hummmmmmmmmmmmmm.... et Bertille! Ah Bertille!
Kiss aussi - pas encore broderie mais tagada
...................... { sijoli} ** ..... rrro et je me permet {tu me permets ?} une petite bise sur les jours d'amour de ta Bertille ![]()
Arf. j'en ai les jambes coupées. Marius danse derrière ma chaise sur cette musique que j'aime d'amour. Oh Pauline, oh! mais quel talent dans le sentiment!!
La troisième photo est splendide !!!!
cet air pour moi c'était gainsbourg avant d'être brahms...je me disais meme qu'est-ce qu'il est fort quand même!
http://www.youtube.com/watch?v=-kZosXLkvVo&feature=related
nous notre tannière (meme mes parents l'apppelaient comme ça) on l'a vendu l'année dernière, j'ai pleuré en sortant de chez le notaire.
Bertille a déjà dans ses yeux quelque chose de beau, de grand, de très vivant.
J'ai déjà vu ces collants et cette robe violette il n'y a pas si longtemps... mais le ventre devait être plus petit ![]()
J'imagine ces doux moments passés ensemble...
La probabilité que je tombe sur votre blog en flânant un jour dans les commentaires de son blog à elle (http://toujoursdimanche.canalblog.com/)...
La probabilité que je me reconnaisse dans vos mots de jeune femme, de jeune mère et que j'en soit émue...
La probabilité que je découvre plusieurs semaines après que vous/tu portes le même prénom que ma fille de cinq ans...
La probabilité qu'aujourd'hui à 13h20 et des poussières je te croise dans les escalators du bon march... alors que je ne mets jamais les pieds dans cet endroit, et que Paris compte près de 10 millions d'habitants...
La probabilité que je te reconnaisse, car le matin même au bureau je venais de lire ce très beau texte sur la maison tanière...
Je n'ai jamais rien compris aux calculs de probabilité, mais il faut reconnaître que parfois la vie conjugue les petits évènements de façon totalement inattendue et surprenante, et comme je n'ai pas osé te déranger pour te dire que j'adore lire tes textes ... je me dis que je n'ai pas le droit, après tous ces heureuses combinaisons, de laisser passer cette journée sans un petit commentaire, alors voilà c'est fait...
J'étais passée à côté de ce post...et je comprends mieux ta difficulté à atterir, je la ressens, même, à travers tes mots.
La photo de Bertille se frottant le museau est tellement belle qu'on a envie de transpercer l'écran pour déposer de gros bisous qui claquent sur ses petites joues!
Doux retour ![]()
Elle semble si accueillante si reconfortante cette "maisontaniere"... Tes mots sont si doux, et Bertille sur ces photos, si jolie. J'ai envie de venir et de la prendre dans mes bras sur la photo où elle est par terre si petite...
de la couchette à la maisontanière à la couchette à ... ce morceau de vie ressemble à une histoire qui ressemble à la vie, en vous lisant, on ne sait plus vraiment où l'on est, ce que vous écri(vi)vez est toujours tellement fort...
Je me disais bien que je connaissais cette maison-là.
J'aurais eu peur que ma fille ne dorme pas dans le train, j'aurais eu peur qu'elle ne s'adapte pas, je ne serais peut-être pas allée dans cette belle maison pour voir le ventre rebondi d'Anaïs, je n'aurais pas vécu cela et je ne l'aurais pas raconté comme toi.
Tu as bien fait d'y aller !
Un bien joli moment si bien raconté!!!! Bravo, que de talent, que de vie!
C'est si joliment raconté et tes photos sont toujours très belles !
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