14 février 2012
et si beau ce bleu vivant
// « À partir de la rue Soufflot, jusqu'au boulevard Saint-Germain, je suis en territoire enchanté.», je connais ces quelques mots par cœur, ils roulent dans ma tête depuis plusieurs jours maintenant, je trouve cette phrase incroyablement mélodieuse, une espèce de haïku urbain en prose, je ne me lasse pas de me les répéter encore et encore. C'est Hélène Berr qui les a écrit dans son journal, en 1942. C'est le printemps, le soleil inonde les rues de Paris et donne à la Seine des reflets si changeants qu'on ne peut en détacher le regard. Hélène a 21 ans, le coeur en fête, une bande d'amies avec qui elle aime jouer de la musique et prendre le goûter, elle est étudiante à la Sorbonne où elle tient aussi certains jours la bibliothèque universitaire, elle a un prétendant qu'elle n'aime pas vraiment, et des rendez-vous avec un jeune homme aux yeux gris avec qui elle parle littérature anglaise, elle est brillante, elle a très envie de passer l'agreg', elle écrit terriblement bien. Elle est juive. Et moi, qui marche rue Soufflot chaque semaine pour rejoindre mon amie A., soixante-dix ans après Hélène, je ne cesse de penser à elle, à cette jeune fille qui avait mon âge lorsqu'elle est morte loin de tout ce qu'elle aimait, je me demande si nous aurions pu être amies, si nous aurions ri comme elle savait si bien le faire. Oh, lisez-la, si vous ne l'avez pas déjà fait, et même, relisez-la, qu'elle vive encore un peu, dans nos bibliothèques, et là, sur nos tables de chevet. / Je marche dans Paris, je l'arpente de long en large, et la rive gauche a décidément ma préférence, même si je commence à avoir mes habitudes de l'autre côté. Je retrouve mes amis, et on partage un thé ou un petit encas dans un café ou chez moi, autour de la table de la cuisine, on discute dans le vestiaire des cours de yoga, ou lors du déjeuner rituel du lundi midi. Le moral des troupes est bien bas, et pas forcément à cause de l'hiver. C'est que, autour de moi, avoir 22-23-24 ans à Paris en 2012 c'est épuisant, c'est chercher un travail et découvrir que l'on est trop diplômé pour les rares annonces qu'il y a, c'est se déguiser pour vendre un journal fabriqué maison dans le métro, en espérant récolter quelques sous, c'est découdre la doublure du manteau neuf reçu à Noël pour y planquer de la nourriture volée dans les supermarchés, c'est se battre contre des institutions aux administrations kafkaïennes avec nos petits poings, c'est redouter l'appel de la banque, c'est jongler avec trois boulots différents, c'est compter des vis et des boulons à Leroy-Merlin et terminer après le départ du dernier train qui pourrait nous ramener chez nous, c'est devoir rembourser mensuellement un prêt que l'on a fait pour payer des études qui ne nous permettent pas de trouver un emploi, c'est avoir l'impression de devoir sacrifier nos idéaux avant même de les avoir pensés. Alors on rumine, on se raconte nos expériences en en rajoutant trois tonnes pour rigoler trois fois plus fort, et puis, au bout de quelques minutes, on se rend compte de la chance que l'on a, tous, et on fini toujours par énumérer les belles choses de nos vies, et, guess what, après la bonne santé, le toit au-dessus de la tête, il y a toujours le prénom de celle qui pétille qui franchit mes lèvres. / Dans le numéro d'Infobébés de ce mois-ci, il y a un très joli article sur ma petite maison virtuelle, écrit par une chouette journaliste. V. m'a fait rire quand il est revenu un soir avec quatre exemplaires du magazine, en me disant qu'il avait dévalisé tous les kiosques jusqu'à Saint-Lazare à sa pause déjeuner. / Bertille a fait quelques pas, et c'est incroyable, la verticalité, d'un coup, le corps qui devient vraiment celui d'un humain, les petites jambes campées fièrement sur le sol. / Merci pour la vidéo de mes danseurs préférés, elle a été vue plus de 1700 fois, et, aha, hem, je crois que je ne me rends pas très bien compte de ce que ça veut dire. / En vrai, février est aussi joli que janvier pour le moment, entre les balades le long du Canal Saint-Martin pris par les glaces, le pique-nique d'intérieur avec les amis venus de loin, les lectures des Paul de Michel Rabagliati qui me font chouiner et rire à la même page, les films sous la couette, les coucou enthousiastes de B., les scones avec de la confiture de fraise, les tartes aux pommes (et tant qu'il y aura des pommes pour faire des tartes aux pommes, ma foi..), la grosse grosse fête qui approche à grands pas, les heures volées just the two of us, les amis près du coeur, le sourire des amis, la manière que l'on a, tous, d'avoir et d'inventer cet âge-là dans cette vie-là. //
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Le titre de ce billet est un extrait d'une dédicace de Paul Valéry à Hélène Berr.
Sur un de ses livres, il lui avait écrit :
« Au réveil, si douce est la lumière et si beau ce bleu vivant ».
Comme c'est beau, non ?
03 février 2012
un amoureux
un amoureux + un minuscule énergumène de presque un mois
2012
un amoureux + une petite fille qui pétille
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