Un matin, en Suisse, nous avons cueilli des framboises et des myrtilles dans un jardin merveilleux, et Bertille m'a donné à embrasser ses joues rougies par les baies. À nos pieds, le lac de Neuchâtel et ses reflets changeants avec le vent miroitait dans le soleil pâle, et j'ai pensé que bien peu de choses avaient d'importance à côté du plaisir que j'avais à être là avec ma fille, à ne rien faire d'autre que de la regarder se débrouiller avec le monde. Première grosse chute et premiers genoux écorchés, premier poupon à l'odeur de vanille trimballé partout, première baignade en plein air dans une bassine en zinc, première fois sur le dos d'un cheval ; premier été d'enfant bipède, et je trouve ça incroyable comme la position debout lui va bien. La nuit, souvent, ses pleurs puis son corps qui s'imbrique dans le creux du mien dès que je la dépose dans mon lit, et j'ai l'image de nous comme deux poupées russes, mon bras au-dessus d'elle nous nous rendormons jusqu'au petit matin et il me semble que nous pourrions aller au bout du monde pour peu que l'on nous prête un drap pour nous couvrir. J'espère me souvenir parfaitement, plus tard, de l'été de mes vingt-quatre ans, de ces deux mois nomades partagés avec elle, et avec ses premiers refus catégoriques qui m'insupportent et m'émeuvent et me font rire, des maisons traversées, des messages envoyés et des messages reçus, ceux dont les titres sont presque toujours des paroles de morceaux de jazz. 

Je suis retournée à Chalon-sur-Saône, huit ans après la fois où j'avais été éblouie par un Macbeth sur échasses. Un soir, Place Ronde, vers vingt-deux heures, je me suis assise en tailleur sur le bitume, Bertille s'est assise dans le siège formé par mes jambes, et nous avons regardé ensemble des funambules danser sur un fil tendu au sommet d'un vieux bus déglingué. Et quand un homme a allumé avec des torches l'essence qu'il avait répandu sur le macadam, dans les yeux de my girl se reflétaient les grandes flammes oranges, d'abord, puis de petites bleues dansantes et mourantes. Un autre jour, je me suis éclipsée quelques heures, le temps de boire une bière avec Marion, à l'abri confortable du plus joli café de Chalon, et c'était très doux, de parler ensemble tandis que dehors la fête battait son plein. Avant, j'avais fait les soldes avec ma mère et ma fille au Monoprix, et nous étions ressorties de là avec une paire de chaussure chacune, les trois pour moins de vingt euros, une petite idée du bonheur. Quelques heures de route et nous sommes arrivées dans le Lot, où j'ai retrouvé avec bonheur Anouk (coucou ;-)), notre complicité et nos chamailleries, puis Nathan avec qui nous avons siégé en conseil de guerre à même le sol de la salle de bains, bien tard le soir.

J'ai embrassé ma petite fille, et je suis montée dans un car à la gare de Cahors. Nous étions trois, chauffeur compris, et nous avons voyagé pendant plus de deux heures à travers les vignes. J'ai vu une colline au pied de laquelle se blotissent deux villages, d'un côté un village aux maisons aux toits rouges, et, lorsque l'on descend de l'autre côté, un village aux maisons aux toits gris ; j'ai vu un monument aux morts où tous les morts étaient de la même famille ; j'ai vu au moins trois fois le chauffeur descendre pour pisser ; j'ai vu des chevaux s'ébrouer dans des prés jaunes ; j'ai vu les nuages filer au-dessus du causse ; j'ai vu des panneaux indicateurs pour les marcheurs de Saint Jacques ; j'ai aussi vu le moment où tout ça allait me filer la larme à l'oeil et me faire chantonner douce France. 

Je suis bien arrivée à la maisontanière d'où je vous écris, un pied d'André sur mon clavier. Hier, j'ai parcouru le potager, sa petite bouche dans mon cou, tandis que se fabriquait, dans la cuisine, une pâte feuilletée pour une tarte aux myrtilles improvisée. Le temps coule lentement, Anaïs allaite le bébé ou peint des oiseaux sur la grande table, M. nous concocte de délicieuses choses à manger, me présente son dernier livre, et nous écoutons tous ensemble des vinyles de concertos que je ne connaissais pas. La lumière dorée fait de jolies choses dans le platane dehors et sur le vieux parquet de bois dedans, je crois que c'est bientôt l'heure de la bière blanche, on parle de vernis Chanel, de sorbet citron et de sorbet cassis, de couches lavables, de brigands d'Italie, et d'amour assis dans le jardin en fumant des cigarettes à la menthe quand la nuit est déjà tombée, on lit les articles à sensations du ELLE qu'on est allé acheter exprès, on se refile le bébé, il y a dans cette maison des draps qui ont séché au soleil, des courgettes à foison, et un panier à salade en installation d'art contemporain au-dessus de la table où j'écris ; je suis bien. 

 

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