tous les enfants de l'enfer

Est-ce que j'y pense, hein, est-ce que j'y pense ; j'essaye de me convaincre que oui, que oui j'y pense mais je sais bien que non. Non, je n'y pense pas, voilà, c'est comme ça, je n'y pense pas. Pourtant parfois, et toujours quand je m'y attends le moins, je l'imagine. Je me figure son corps nu dans la douche où elle ne sait plus descendre seule ; j'imagine le tremblement qui agite ses mains lorsqu'elle tient son sac collé contre sa vieille poitrine fatiguée, de peur qu'on le lui vole. Dans sa propre maison, oui, qu'on le lui vole dans sa propre maison. Alors elle le serre, contre elle, fort, avec les mains qui tremblent, assise dans le fauteuil du salon où le temps ne bouge plus. Elle sait encore s'habiller seule, je crois. Le reste, non, elle ne sait plus. Préparer à manger, jouer aux dominos, prendre sa douche, elle ne sait plus. Elle ne lit plus, non plus, ni romans ni journaux, elle ne regarde plus la télévision, elle n'écoute plus la radio. Pourquoi ? Parce qu'elle oublie, d'une seconde à l'autre, ce qu'elle a vu lu entendu, alors elle ne peut pas suivre, rien suivre, ni récit ni feuilleton ni reportage. Rien. Parce qu'elle oublie, d'une seconde à l'autre. Elle n'ouvre plus les albums photos qu'elle a confectionné avec amour pendant des années. Parce que, sur les pages qu'elle pourrait tourner, elle ne reconnaîtrait plus personne. Presque plus personne. Je ne suis pas idiote tu sais, elle dit, au téléphone. À qui pense-t-elle parler ? À qui parle-t-elle ? Elle oubliera le coup de fil dans la minute où elle raccrochera le combiné. Non, je n'y pense pas, voilà, c'est comme ça, je n'y pense pas. Pourtant parfois, c'est comme si je ressentais dans ma chair la peur qui l'envahit. Parce qu'elle sait, qu'elle oublie tout, que la vie lui file entre les mains. Elle sait qu'elle ne peut plus rien faire, alors elle joue encore un peu, elle fait encore un peu semblant. Il paraît qu'elle dit qu'elle écrit dans son journal mais il paraît aussi que toutes les pages sont blanches. Elle sait qu'elle ne sait plus rien faire, elle sait qu'on ne peut plus rien faire. Elle doit mourir de peur, ma petite grand-mère, dans son lit trop grand sa chambre trop grande sa maison trop grande. Elle va mourir de peur. Alors elle évoque son aimé, mon grand-père, elle se raccroche au mort comme à une bouée de sauvetage. Mais c'est trop tard, elle sait qu'elle ne reviendra plus en arrière, qu'elle oublie les choses pour toujours, qu'elle ne sait plus quel jour on est, et si c'est la nuit ou le jour, et où elle a mis ses clés. Assise toute habillée dans le salon, à quatre heures du matin, elle attend. Elle perd la tête, elle perd le corps. Putain c'est ça, la mort, c'est tout qui rétrécit, le champs de vision, le champs des possibles, le champs de bataille.
On dirait une romance des temps modernes, un truc qui pourrait être adapté et joué par la fine fleur du cinéma français et que les gens iraient voir le samedi soir à vingt heures pour, you know, se divertir. Mais c'est pas du cinéma, c'est la vie telle qu'on la vit à côté de moi. Le jeune comédien blond aux yeux bleus qui, pour gagner un peu sa croûte, est réceptionniste dans un hôtel du XXème arrondissement, un hôtel où on paye en barrettes de shit, un hôtel miteux où les chambres servent de maison aux chinois et de lieu de passe aux putes du quartier. Un jour, il la voit entrer, et il la trouve belle, avec son teint mat et ses grands yeux sombres au regard perdu. Il la trouve belle, toujours, quand elle sourit et qu'il découvre que toutes ses dents sont noires. Elle, c'est une rom, elle a vingt-deux ans. Elle a été mariée à quatorze ans, elle a deux enfants de deux pères différents, elle ne les a pas vus depuis des années, ils vivent dans deux pays différents, elle ne les reverra peut-être jamais, ses gosses. Elle a son bac, et un petit diplôme de couturière, mais en attendant de trouver du travail, elle fait la manche assise à la station de métro sur la ligne 4. Tous les deux, ils font l'amour bruyamment le jeudi soir dans un appartement de la Goutte-d'Or où le garçon habite plus ou moins. Le matin, il part pour l'hôtel, et elle pour le métro. Elle a une valise quelque part, juste une valise, pour toutes ses affaires. Le soir, en rentrant du travail, il passe voler du saumon au supermarché pour lui préparer un bon dîner. Personne ne comprend, mais ils avancent comme ça. Bon an mal an.
Madame bleue me manque. Elle a pris l'avion pour voler vers son destin. De là-bas, de trop loin, elle m'envoie des mails qui me racontent le tournant que prend sa vie. La vie, sans elle, c'est un tout petit peu moins la vie. Il n'y a qu'avec elle que je suis capable d'aller dîner au restaurant, et puis, en partant, de dire au serveur qu'on reviendra pour le dessert après le ciné. Et de repousser la porte, deux heures plus tard, passé minuit, pour commander une crème au caramel et un banana split. Il n'y a qu'avec elle que je peux tout dire, tout tout tout dire. Il n'y a qu'elle qui sache tout, et même ce que je ne sais pas encore. Et puis, les mots de mon père qui fait parler Jeanne d'Arc dans un monologue incroyable, écoutés un soir de semaine dans une ancienne chapelle transformée en théâtre. Je regarde souvent, ces temps-ci, les photos de ma vie d'avant, les photos de quand on était amoureux fous, de quand on était trois. J'ai souvent l'impression que V. est mort, il m'arrive même de souhaiter qu'il y ait une tombe quelque part sur laquelle je pourrais me recueillir, et puis prier et puis même, qui sait, pleurer. Il y a trop de choses dans ma tête, trop de vies dans cette vie. Dans le grand lit, le petit corps de Bertille se presse contre le mien. Mes lèvres sur son front brûlant, je grelotte de froid en m'accrochant à l'idée que dans une semaine, tout ça sera terminé. La fièvre nous entraine, l'une et l'autre, dans des montagnes russes qui font du lit une toupie, de la couette une mer houleuse qui nous donne envie de vomir. Sa maladie contre la mienne, on lutte, on tousse, on pleure un peu, on geint beaucoup. Je découvre la solitude ; ah, ça va être ça, la vie. Le réveil sonne alors qu'on vient juste de s'endormir, et on part, elle pour la crèche moi pour l'IUFM. Elle s'accroche à moi en pleurant avec sa voix enrouée, les yeux fous de fièvre et suppliants. Dans le métro, je pourrais tuer tout le monde. De sang-froid, buter tout le monde. Ce n'est rien, vous savez, rien d'autre que le métier qui rentre.
Les baisers rue Gracieuse.
Les baisers rue Gracieuse, en descendant de moto. On dirait qu'on a une relation illégitime. Les mains froides, les siennes, les miennes ; les nez rouges, le sien, le mien. Les petits paquets de mouchoirs achetés la veille, rue Monge. On dirait un vieux couple, à faire nos courses ensemble. Les baisers rue Gracieuse, ce sont des baisers d'adieu, hein, d'accord ? Et puis, quelques heures plus tard, mon portable qui vibre contre ma cuisse. Non, pas d'accord. Et tant pis si la vie est bizarre, tant pis si rivedroite rivegauche on ne sait plus très bien où on est, tant pis si on passe la Seine comme on enjambe un caniveau, tant pis si lui comme moi, nous sommes encore un peu attachés à nos passés, parfois maussades, souvent mélancoliques. Mais il y a les textos si on se voit ce soir interdiction d'être chiants, les goûts et les dégoûts communs, la galette des rois apportée pour fêter mon déménagement, l'euphorie qui nous gagne au fur et à mesure d'un déjeuner dans mon ex-futur-nouveau-quartier-adoré, ils ont mis un truc dans le vin ou quoi ? et puis, tout de suite, mais non, c'est juste qu'on est bien ensemble. Le front contre la vitre, en regardant la neige tomber, je pense que je suis déjà venue à cette fenêtre il y a quelques mois. Avant mes concours, avant Montréal, avant la folie, avant sauve qui peut (la vie), avant les deux ans de mon tigron. Je me demande s'il a remarqué à quel point je suis différente depuis, s'il me connaît assez pour ça. Sans doute pas. Mais il y a moi qui l'aide à choisir des lunettes dans toutes les boutiques de son quartier, et lui qui m'envoie des suggestions de morceaux de musique à écouter selon mon humeur. Le code de son immeuble, le nom de son parfum, le nouveau thé que je ne connaissais pas, les librairies dans lesquelles nous sommes entrés, les cafés desquels nous sommes sortis, son pouce sur mon tatouage et sa main qui ébouriffe mes cheveux.
La mer grise, l'amer gris, la terre pâle, la mort nue, l'amour noir, l'église blanche, le litige, le vestige. Le vertige, le vertige, le vertige qu'il y a à comprendre que nous ne sommes là que pour un petit moment, un tout petit moment. L'urgence qu'il y a à écrire la promesse de disparaître avant d'oublier. « Ce qu'il y a entre nous / entre autre / risque de suffire / à nous exploser »
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[je ne sais plus très bien comment le dire,
mais merci encore
vous m'aidez à go on, vraiment]
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Commentaires sur tous les enfants de l'enfer
- oh oui pauline tu as changé; je te lis depuis bien longtemps et j'écris parfois sous tes mots parce que je voudrais que cela ne finisse pas, pas encore. mais tu as raison, ta vie, c'est ta vraie vie, ce n'est pas mon spectacle du petit matin. le coeur serré, je découvre tes souffrances, celles que tu laisses sortir en les rendant si belles. et puis toujours ce garçon à la moto, qui revient si souvent. et là, mon coeur bat la chamade pour toi. prends soin de toi

- Je passe souvent vous lire, sans rien écrire...

Hier ma petite grand-mère a été placée, parce que sa maison est devenue beaucoup trop grande, parce qu'elle ne reconnait presque plus personne quand elle tourne les albums faits avec amour, parce qu'elle écrit tous les jours dans ses cahiers qui restent vides...
Aujourd'hui je lis vos mots, qui résonnent incroyablement...
MERCI pour cette si belle écriture (et vos choix de musique !) - Entre mes larmes une chanson me reviens, elle aussi me parle, comme vos mots qui coulent sur mes joues et me transperce le coeur.

http://www.youtube.com/watch?v=fz4dPLziFWc
Merci Pauline - ton histoire est très touchante. Tu verras avec le temps tu seras encore plus forte et ta vie sera encore plus riche. V ne sera plus le centre de tes soucis. Profites bien de ces moments précieux avec tigrou et "grandit" encore. J'adore tous tes post qu'ils soient tristes ou joyeux car tu es dans le vrai et c'est l'essentiel. Merci

- peut être qu'elle oublie tout

mais au fond d'elle, elle sait qu'elle a une arrière petite fille, et même si parfois elle n'est plus là, et même quand elle ne sera plus là, cette arrière petite fille elle l'aura connue, et ça, personne ne saura l'effacer
.... les larmes aux yeux en lisant ce post, je repense à ma grand mère, qui me manque toujours autant, partie il y a 18 ans, la moitié de ma vie sans elle, la moitié avec elle, mais le regret que jamais mes enfants n'aient connu un de mes grands parents, la tristesse quand je pense à eux, mais aussi la certitude que des étoiles veillent, quelque part, et que leur souvenir reste là, et que ça personne ne me le prendra, même quand le blues s'installe....
mille mercis encore encore encore pour ce que tu écris, des pépites qui réchauffent quand ici aussi, il y a la toux, la fièvre, les nuits difficiles, les doutes, la vie compliquée et farceuse, celui qui est là et celui auquel on pense trop souvent. les textos aussi, les clins s'oeil qu'on attend, ceux qu'on envoie, .... voilà, la vie en quelque sorte. pfff et même si elle est dure parfois, voilà on avance, on essaye, même si parfois on aimerait trouver le bouton pause, ou stop, ou marche arrière....
pauline, merci - Quel talent rare...Tombée ici au hasard de mes errances virtuelles...je n'arrive pas à ressortir...Je suis remontée loin, loin...Jusqu'au papa dansant avec la mini fille...J'ai mal pour toi, pour elle...Je ne vous connais pas, mais je vous envoie à toutes les deux de gros bisous réconfortants. Courage!

- Oh la la Pauline...Encore une fois des pensées douces et chaleureuses, des bisous très doux pour ton merveilleux tigron...et te dire que ton êcriture est belle et vive, généreuse et revigorante, émouvante et magnifique... Merci à toi car ce blog va toujours vers le bon, le beau, le vrai comme diraient les vieux sages...

- il dirait que ce sont encore mes hormones et peut-être aurait-il raison.

Mais c'est peut-être juste ce texte, ces photos et cette musique. les larmes roulent sur mes joues alors que n'importe qui peut débarquer dans mon bureau, il manquerait plus que ça, tiens.
c'est de ma faute, je reviens toujours ici pour ça, pour vibrer et me sentir vivante, même si c'est en pleurant ces derniers temps. - ...une moitié...ma moitié...mon sang...ma petite...vit loin loin loin de moi...elle vit mais si loin que moi aussi qu'elle n 'est plus...ma tristesse du fond du corps...coule dans mes veine des larmes...de chagrin...peut-être un deuil pour moins souffrir au quotidien...loupé!!!!
Alors bon grandir grandir grandir mais pourquoi!!!!!
Souvenon- nous d'aujourd'hui est demain d'hier*** - Je survole les commentaires qui précèdent le mien, le premier que je laisse. ils disent tous en substance ce que j'ai envie de te dire (aussi). Si ton écriture nous touche et nous émeut autant, je crois, ce n'est pas tant parce qu'elle est "belle"(elle l'est, aucun doute là-dessus), c'est parce qu'elle est avant-tout personnelle, sincère et vivante, vibrante, tu ne caracoles pas sur un monde fantasmée, tu sembles livrer réellement une partie intime de toi-même. Ta relation aux autres, tes chagrins et tes douleurs, tes doutes et ta joie, tes désirs et ta volonté sont authentiques. Ils me touchent beaucoup, je l'avoue (et c'est assez rare dans ce monde blogosphérique

). Courage, certains chagrins semblent ne jamais vouloir se dissiper, avec leur lot de regrets et d'absence, de manque. Je te souhaite d'être heureuse. Pour toi, pour elle. Take care!
- Tes mots sont touchants. J'en ai les larmes au yeux et le coeur qui chavire. Ta petite grand-mère c'était la mienne il y a quelques années, qui traversait la même souffrance, la même errance, qui se raccrochait comme elle pouvait au passé. Que j'hésitais à aller voir parce que ça me fouttait en l'air de la voir se perdre et de ne pas parvenir à la guider. Elle est partie depuis bien longtemps déjà.

Et puis il y a cette petite lueur à la fin, cette relation qui se noue...régale toi!
















