13 février 2013

chaque nuit qui vous semble à chaque nuit semblable

Vendredi soir, on court sous la pluie avec Anouk, nos écharpes sur nos cheveux et nos chaussures qui évitent les flaques, on court vite sur le macadam mouillé en criant et en riant à la fois. On vient de s'échapper d'un café enfumé où on avait attendu vingt minutes, après avoir fait toutes les boutiques de fringues de mon quartier, avant de nous décider à ne rien commander finalement. On retrouve Nathan, entièrement trempé, dans un autre endroit. Tous les trois, on mange des frites en commentant les vies qui tournent autour de nous ; et puis on se raconte les nôtres à tour de rôle. On attrape quelques fous rires à cause de nos bêtises habituelles. Je les laisse alors qu'il pleut toujours autant, on s'étreint, corps immobiles au milieu des passants pressés, puis je les regarde dévaler ensemble les escaliers de la bouche de métro avant d'attraper mon bus, et je me dis que c'est bon, de les avoir là. Je repense à ma dernière discussion avec Anne, dans le petit café qui héberge nos rendez-vous, et à ses questions sur ma fratrie. Le mot avait franchi mes lèvres sans que je m'y attende. La meute. Oui, c'est ça, c'est une meute que l'on forme tous les trois, louveteaux élevés aux mêmes seins, frères et soeurs de lait, frères et soeurs de bagarres sur le tapis, frères et soeurs de morsures jusqu'au sang, de caresses sur le museau et de tapes dans la gueule. Frères et soeurs des fraises à la fleur d'oranger sur la nappe blanche le dimanche midi, frères et soeurs des romans du père, du parfum de la mère, de la fourrure du chat. Chacun pour soi et tous pour un, Dieu pour tous, amen, amen, amen.

Sous mes gilets qui brillent, sous ma chemise à têtes de tigres, sous mon tatouage, il y a ce sentiment qui m'envahit entièrement et qui prend toute la place, même celle que je n'ai pas. L'immense déroute. Le désoeuvrement. Sans œuvre, la pauvre fille. Il y a la petite vie, comme je l'appelle, qui me manque tant maintenant que je travaille tous les jours. Où est donc le temps pour ne rien faire, le temps pour écrire, le temps pour regarder le plafond, dans cette vie qui va trop vite ? Je franchis les portes du lycée à 8h30 tapantes, je file au CDI, j'en ressors en fin d'après-midi. Après, c'est selon, si c'est un soir avec ou sans minouchette, mais quoiqu'il arrive, la nuit me happe bien trop tôt. Une après-midi, il y avait sa moto à la sortie du lycée. Il faisait un temps magnifique, et on a longé à pleine vitesse la Seine qui miroitait dans le soleil comme un chat qui s'étire. Pour la dernière fois, mes yeux ont pleuré de trop de vent. Dans le café qui passait de la musique mexicaine, on a beaucoup ri et chialé un peu. C'est la vie, mais la vie fait chier, parfois. Ultra moderne solitude, comme dirait l'autre. Ce n'est pas moi qui le dis, mais c'est l'année de ma naissance. 1988. Vingt-cinq ans dans presque deux mois, tictactictac. Qu'est-ce que j'ai donc fait ? Je me sens vide, et je n'arrête pas de faire des blagues à Jacottet là-dessus. Alors ça le fait rire, il se moque de moi en m'interrogeant de son regard lucide et tendre. J'ai peur de tout ce qu'il y a déjà derrière moi. Allô maman bobo.

Madame bleue le samedi. Les crêpes pour la Chandeleur, la robe de fée offerte à Bertille pour le Mardi gras. Le dimanche matin à nous rendormir toutes les trois dans mon grand lit blanc, la proximité des corps, des coeurs. J'ouvre un oeil, je vois le visage de Bertille endormie face au visage de madame bleue endormie, il y a leurs nez qui se touchent presque et je me replonge avec délice dans le sommeil, un sourire aux lèvres. J'aime assez ce qu'il se construit autour de cette enfant, toutes ces femmes qui l'entourent et qui lui évitent de se retrouver coincée avec sa mère pour seul modèle féminin. C'est moi, sa mère. Mais comme modèle, je me pose là. Toutes mes belles amies dont Bertille répète les noms comme une comptine, avec sa petite bouche à mourir d'amour, je sais qu'elles lui apportent des choses dont elle fera ce qu'elle voudra mais qui ont le mérite d'exister. Clémence et Mélie dans le grand lit blanc, pendant deux nuits, c'était ça, la complicité dans la féminité. Être une femme libérée, tu sais, c'est pas si facile. Je n'oublierai pas notre crise de rire autour de la table de ma cuisine, lundi soir, vers une heure du matin. La soirée de faussaires mais de vraie copinerie. 

Hier, le sourire de Sarah dans le métro, alors que je chiale ma mère en écrivant un texte sur mon téléphone. Cette soirée bizarre passée au 104, le saumon gravelax, les belles choses vues et entendues, les quiproquo et l'incompréhension qui nous font rire. Nos têtes qui ballottent de fatigue. Le froid qui fait claquer des dents quand le dernier bus n'arrive pas. Et puis les cris en rentrant, la porte claquée, les escaliers dévalés, l'impression d'être dans un mauvais film français. Le rôle de ma vie. Domicile conjugual. Est-ce qu'on peut ravoir, à l'eau de Javel des sentiments.

Oui c'est ça qui m'importe, en ce moment. Les amies qui gravitent autour de moi. Les femmes, les mille manières d'être femme qui existent et me fascinent. On ne naît pas femme, il paraît. On le devient, comme dirait l'autre. Ce n'est pas moi qui le dis. Faudrait que je songe à devenir un peu alors. Quand je sors de la salle des profs, je trouve la voix d'Anaïs au bout de mon téléphone, et j'entends la joie que je sais présente à la maisontanière pour son anniversaire. Quelle douceur de savoir qu'ils existent ; d'en avoir la preuve. Je ne pense qu'à ça, en ce moment. Aux traces, aux preuves, au corps. Aux corps encore. Mais surtout, surtout, au tangible. À ce que l'on peut toucher tant qu'on le peut encore. Effleurer, caresser, égratiner ; tant qu'on le peut encore. 

À vos amours, à vos amours. 
À vos amours.

 

*

Posté par polaroidgirl à 19:19 - - Commentaires [25] - Permalien [#]

Commentaires sur chaque nuit qui vous semble à chaque nuit semblable

    j'ai lu ; )
    l'amie, la femme, la glousserie, ah la la... c'est toi tout ça.
    ce soir, on goûte les choux!
    à tes amours, il y en a tant, et tant d'autres qui viendront comme des surprises.

    Posté par mllelobster, 13 février 2013 à 20:24 | | Répondre
  • Pauline, Pauline, Pauline !
    C'est le plus bel hiver d'écriture de ton blog, je crois.

    Posté par Melendili, 13 février 2013 à 20:43 | | Répondre
    • Totalement vrai.

      Posté par Polux, 14 février 2013 à 11:46 | | Répondre
  • Il sort fumer une cigarette alors,j'en profite pour glisser une pâte de fruits pêche de vignes dans ma bouche et m'asseoir face à mon ordi. Avant de faire quoi que ce soit, remettre un peu de musique. La chanson est encore face à moi, je l'ai écoutée plusieurs fois aujourd'hui. Play / G**gle reader / Actualiser / La petite liste s'allonge. Tiens, le petit cœur noir. Un de mes préférés. Clic. Ah, il faudrait que je coupe "la ritournelle" de S.T qui vient juste de commencer pour pouvoir écouter ce qu'elle a mis en musique... Je n'ai pas le temps de le faire que déjà ta ritournelle vient se chevaucher à la mienne. Moment délicieux
    (et je cours sur la terrasse lui dire "hé, tu sais ce qui vient de se passer ? ... c'est fou ! c'est fou ! ...." Bises.

    Posté par mirabellef, 13 février 2013 à 20:49 | | Répondre
  • Et plus on sait ( vraiment ) que ces moments avec ceux que l’on aime ne durent pas éternellement, plus on les vit intensément ! C’est ce que je ressens à travers ton texte. L’urgence des sentiments. Les nuits semblent semblables mais ne le sont pas. Jamais. Chaque moment peut être inventé, la vie offre des milliers de possibilités. c’est nous qui faisons les choix, même si parfois on ne s’en rend pas compte.
    Je l’ai donné à Lisa, je te le donne aussi : un mantra bouddhiste d’amour et de compassion qui aide beaucoup et apaise : Om Mani Pémé Houng.
    Bisous Jolie Pauline

    Posté par Zelda, 13 février 2013 à 22:43 | | Répondre
  • beau texte, et je ne peux qu'approuver ta conclusion... vivent les corps dont on ne se repaît jamais, c'est par eux qu'on ressent, par ceux des autres aussi.

    Posté par Cloc, 14 février 2013 à 08:51 | | Répondre
  • Keep on living..keep on! keep on!

    Posté par caroline, 14 février 2013 à 09:09 | | Répondre
  • Heureuse de te savoir rire entre deux averses de larmes.
    La vie ... Et le temps reprendront leurs droits.

    Posté par romanemone, 14 février 2013 à 09:52 | | Répondre
  • Le tangible oui.
    Moi qui vient de passer 8 mois dans la parole vide, je ne peux que te le confirmer : seul compte le tangible.
    Rien d'autre.

    Posté par lisa, 14 février 2013 à 10:20 | | Répondre
  • Les traces des rires fous, des amies amours, elles sont là, au-dedans, gravées, comme des cadeaux à ressortir les jours de pluie.

    Posté par Mélie, 14 février 2013 à 10:27 | | Répondre
  • Comme derrière un objectif mobile...ta vie s'écrit et s'étire...comme un film de sentiments qui font du manège....j'aime la valse de tes mots...maux......
    Rien de telle pour construire de merveilleuses bases que d'être entourée d'amour au féminin au creux des seins....
    Sainte mère....*

    Posté par icelollies, 14 février 2013 à 13:50 | | Répondre
  • Comme tes mots sont beaux encore une fois, un vrai régal de venir ici à chaque fois, et pour les yeux et pour les zoreilles, même si ça fait toujours mal de savoir que derrière cette beauté et cette rage d'écrire se cache pas mal de souffrances... Je te souhaite plein de petits bonheurs les uns derrière les autres, et qui font qu'alignés tu tendes vers le VRAI!

    Posté par __Céline__, 14 février 2013 à 14:36 | | Répondre
  • La blancheur qu'on croyait éternelle...des fois on sait pas bien ce qui se passe...

    Moi aussi je suis fascinée par ces traces qui marquent, ces traces du temps tu sais...

    Posté par Alice, 14 février 2013 à 16:08 | | Répondre
  • Encore un magnifique texte, émouvant... tu es doué tu sais ?
    A tes amours

    Posté par Eve, 14 février 2013 à 17:37 | | Répondre
  • Ça touche au cœur tout ça vous savez...

    Posté par alexandra, 14 février 2013 à 21:58 | | Répondre
  • A tes amours, belle Pauline. Et au tangible, oui.
    (Et ton nouveau travail au CDI, il te plaît ?)

    Posté par AlbinedeFlore, 14 février 2013 à 22:03 | | Répondre
  • Quel plaisir de te lire, même si c'est la douleur qui te dicte les mots. Un jour tu les reliras, et à travers les larmes que tu ne manqueras pas de verser, tu penseras que ça valait le coup, et que ce que tu as traversé t'a fait grandir.
    Dans le négatif, il y a toujours du positif.
    Je vis le négatif depuis plusieurs mois, et doucement j'y trouve des touches de positif, et je me sens plus forte, ce sera pareil pour toi.

    Posté par Nine, 15 février 2013 à 11:07 | | Répondre
  • est-ce que tu as eu vent de ça? http://www.larevuedesressources.org/+agnes-varda-en-vod-gratuite-jusqu-au-17-fevrier-2013,1043+.html
    c'est là encore à peine 48h http://dafilms.fr/event/107-retrospective-agnes-varda/
    kis

    Posté par A & M, 15 février 2013 à 22:32 | | Répondre
  • et les "dames du cdi" comme disent les élèves sont bien souvent de belles personnes. en tout cas moi la prof de français, j'en ai connu qqs unes et à chaque fois c'étaient de chouettes filles, portées par leur amour des livres et souvent par "autre chose", beaucoup d'humanité, d'amitié aussi... alors on dirait que pour toi ça va être ça aussi: une chouette fille qui aime les livres et l'écriture et ça c'est un trésor, que tu partages pour notre plus grand bonheur.
    et la famille, la meute, la tanière, oui bien sûr aussi, parce que ces liens là ne se défont pas.
    et 25 ans.... ah! je donnerais tout pour avoir 25 ans à nouveau!!! il y a une immense page blanche devant toi, et tu l'écris joliment, pauline.
    go on go on go on "but life still goes on....."
    malgré les larmes et le sentiment de vide, qu'as tu fait? mais une beauté de petite fille, des lignes et des lignes magnifiques, et surement encore mille choses... et des projets aussi apparemment, alors, madame la documentaliste, tout ça n'est pas vide du tout!!!! merci, encore et encore!

    Posté par rafo, 15 février 2013 à 23:14 | | Répondre
  • ….je suis émue par toutes ces lignes, tous ces mots…
    j'aime te lire, j'aime me laisser emporter dans ce tourbillon de jolies émotions…
    je fais partie de tes lectrices anonymes qui ,ont besoin depuis peu ,de te faire un petit
    coucou par cette fenêtre que tu entrouvres de ta vie!!
    Je t'envoie toute mon amitié et du soleil (enfin de retour) du Pays Basque …
    puissent ils te réchauffer et illuminer ta vie !!!!
    ISA

    Posté par ISA, 16 février 2013 à 09:00 | | Répondre
  • Tout est vrai, les frères et soeurs, les amities féminines indispensables quand rien ne va,
    Tout est encore plus beau avec tes mots : Keep going !!

    Posté par Sandrine, 16 février 2013 à 16:11 | | Répondre
  • Les mots que tu poses ici gardent la trace de ce que tu vis, et moi, je me régale en te lisant...merci!
    A tes amours!

    Posté par sophie-marine, 16 février 2013 à 18:33 | | Répondre
  • ce titre...une chanson qui faisait pleurer ma mère...

    Posté par la gamine, 21 février 2013 à 21:42 | | Répondre
  • Touchée par la meute... ♥ Ce côté rassurant.
    Et cet univers féminin qui me parle ; et le tangible ♥
    A tes amours.

    Posté par Bouboulette, 23 février 2013 à 08:59 | | Répondre
  • Attention, commentaire mega pertinent:
    bon deja la Ritournelle, rhaaaaaaaaa je meurs!!!!
    mais dire que tu `as l'age de ultramoderne solitude, tu veux que je meurs la, tout de suite de vieillesse ressentie ou QUoi
    t as la meme chemise que moi je crois grrrrrrrr
    je ne peux pas venir dormir chez toi, too bad ! mais rendez vous vite un dimanche soir pour rigoler tres fort en silence, pas du tout ultra moderne solitude ...

    et tu connais "pleure donc pleure donc pas comme ca...ca fait pleurer le Bon Dieu ..."

    On en reparle
    sweet dreams
    GRRRRRRRrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrr attitude, n oublie pas.

    Posté par lilou, 27 février 2013 à 00:27 | | Répondre
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