Vendredi soir, on court sous la pluie avec Anouk, nos écharpes sur nos cheveux et nos chaussures qui évitent les flaques, on court vite sur le macadam mouillé en criant et en riant à la fois. On vient de s'échapper d'un café enfumé où on avait attendu vingt minutes, après avoir fait toutes les boutiques de fringues de mon quartier, avant de nous décider à ne rien commander finalement. On retrouve Nathan, entièrement trempé, dans un autre endroit. Tous les trois, on mange des frites en commentant les vies qui tournent autour de nous ; et puis on se raconte les nôtres à tour de rôle. On attrape quelques fous rires à cause de nos bêtises habituelles. Je les laisse alors qu'il pleut toujours autant, on s'étreint, corps immobiles au milieu des passants pressés, puis je les regarde dévaler ensemble les escaliers de la bouche de métro avant d'attraper mon bus, et je me dis que c'est bon, de les avoir là. Je repense à ma dernière discussion avec Anne, dans le petit café qui héberge nos rendez-vous, et à ses questions sur ma fratrie. Le mot avait franchi mes lèvres sans que je m'y attende. La meute. Oui, c'est ça, c'est une meute que l'on forme tous les trois, louveteaux élevés aux mêmes seins, frères et soeurs de lait, frères et soeurs de bagarres sur le tapis, frères et soeurs de morsures jusqu'au sang, de caresses sur le museau et de tapes dans la gueule. Frères et soeurs des fraises à la fleur d'oranger sur la nappe blanche le dimanche midi, frères et soeurs des romans du père, du parfum de la mère, de la fourrure du chat. Chacun pour soi et tous pour un, Dieu pour tous, amen, amen, amen.

Sous mes gilets qui brillent, sous ma chemise à têtes de tigres, sous mon tatouage, il y a ce sentiment qui m'envahit entièrement et qui prend toute la place, même celle que je n'ai pas. L'immense déroute. Le désoeuvrement. Sans œuvre, la pauvre fille. Il y a la petite vie, comme je l'appelle, qui me manque tant maintenant que je travaille tous les jours. Où est donc le temps pour ne rien faire, le temps pour écrire, le temps pour regarder le plafond, dans cette vie qui va trop vite ? Je franchis les portes du lycée à 8h30 tapantes, je file au CDI, j'en ressors en fin d'après-midi. Après, c'est selon, si c'est un soir avec ou sans minouchette, mais quoiqu'il arrive, la nuit me happe bien trop tôt. Une après-midi, il y avait sa moto à la sortie du lycée. Il faisait un temps magnifique, et on a longé à pleine vitesse la Seine qui miroitait dans le soleil comme un chat qui s'étire. Pour la dernière fois, mes yeux ont pleuré de trop de vent. Dans le café qui passait de la musique mexicaine, on a beaucoup ri et chialé un peu. C'est la vie, mais la vie fait chier, parfois. Ultra moderne solitude, comme dirait l'autre. Ce n'est pas moi qui le dis, mais c'est l'année de ma naissance. 1988. Vingt-cinq ans dans presque deux mois, tictactictac. Qu'est-ce que j'ai donc fait ? Je me sens vide, et je n'arrête pas de faire des blagues à Jacottet là-dessus. Alors ça le fait rire, il se moque de moi en m'interrogeant de son regard lucide et tendre. J'ai peur de tout ce qu'il y a déjà derrière moi. Allô maman bobo.

Madame bleue le samedi. Les crêpes pour la Chandeleur, la robe de fée offerte à Bertille pour le Mardi gras. Le dimanche matin à nous rendormir toutes les trois dans mon grand lit blanc, la proximité des corps, des coeurs. J'ouvre un oeil, je vois le visage de Bertille endormie face au visage de madame bleue endormie, il y a leurs nez qui se touchent presque et je me replonge avec délice dans le sommeil, un sourire aux lèvres. J'aime assez ce qu'il se construit autour de cette enfant, toutes ces femmes qui l'entourent et qui lui évitent de se retrouver coincée avec sa mère pour seul modèle féminin. C'est moi, sa mère. Mais comme modèle, je me pose là. Toutes mes belles amies dont Bertille répète les noms comme une comptine, avec sa petite bouche à mourir d'amour, je sais qu'elles lui apportent des choses dont elle fera ce qu'elle voudra mais qui ont le mérite d'exister. Clémence et Mélie dans le grand lit blanc, pendant deux nuits, c'était ça, la complicité dans la féminité. Être une femme libérée, tu sais, c'est pas si facile. Je n'oublierai pas notre crise de rire autour de la table de ma cuisine, lundi soir, vers une heure du matin. La soirée de faussaires mais de vraie copinerie. 

Hier, le sourire de Sarah dans le métro, alors que je chiale ma mère en écrivant un texte sur mon téléphone. Cette soirée bizarre passée au 104, le saumon gravelax, les belles choses vues et entendues, les quiproquo et l'incompréhension qui nous font rire. Nos têtes qui ballottent de fatigue. Le froid qui fait claquer des dents quand le dernier bus n'arrive pas. Et puis les cris en rentrant, la porte claquée, les escaliers dévalés, l'impression d'être dans un mauvais film français. Le rôle de ma vie. Domicile conjugual. Est-ce qu'on peut ravoir, à l'eau de Javel des sentiments.

Oui c'est ça qui m'importe, en ce moment. Les amies qui gravitent autour de moi. Les femmes, les mille manières d'être femme qui existent et me fascinent. On ne naît pas femme, il paraît. On le devient, comme dirait l'autre. Ce n'est pas moi qui le dis. Faudrait que je songe à devenir un peu alors. Quand je sors de la salle des profs, je trouve la voix d'Anaïs au bout de mon téléphone, et j'entends la joie que je sais présente à la maisontanière pour son anniversaire. Quelle douceur de savoir qu'ils existent ; d'en avoir la preuve. Je ne pense qu'à ça, en ce moment. Aux traces, aux preuves, au corps. Aux corps encore. Mais surtout, surtout, au tangible. À ce que l'on peut toucher tant qu'on le peut encore. Effleurer, caresser, égratiner ; tant qu'on le peut encore. 

À vos amours, à vos amours. 
À vos amours.

 

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