On a échangé des regards, entre Solférino et Saint-Lazare, au son de Mon amant de Saint-Jean joué sur un accordéon poussif. Parfois, nos yeux se croisaient dans la vitre qui donnait sur le noir, mais la plupart du temps, je regardais mes mains, je sentais son regard sur moi, je relevais la tête, il regardait ses mains, et ainsi de suite jusqu'à ce que je descende un peu précipitamment, un peu troublée. Il me faisait penser à un garçon dont j'aurais pu être amoureuse, dans une autre vie, si je n'étais pas tombée follement amoureuse de V. 

Le 1er juin est plongé dans une moiteur terrible et désagréable. Avec Bertille, nous allons manger des crêpes chez les amis qui habitent au bout de la ligne du métro, nos petites filles jouent pendant que nous parlons, c'est doux et calme. La chantilly constelle ma robe rouge de tous petits pois blancs. Et puis la maison en bois, la gaieté de Bertille, les falafels, la tribu joyeuse, le disque des soeurs québécoises, et le sentiment d'avoir énormément de chance, oh ça oui.

C'est comme si la chance était palpable, comme si je pouvais la toucher du doigt. Merci la bonne étoile, merci la bonne fortune, pour la bouche en coeur de my girl qui m'embrasse chaque jour, pour les amis qui sont autour de moi comme des barrières magiques contre le monde sur lequel je me pète les dents depuis un an, merci pour le concours réussi [tu es professeur, elle me dit, dans le café où je bois un lait vanille, au moment où j'apprends les résultats, et ça résonne plusieurs heures, cette phrase simple me concernant, sujet-verbe-complément me concernant], merci pour tout et à bientôt. J'ai le sentiment de vivre dans un bon film qui se termine, un bon film dont on ressort du cinéma avec une petite larme à l'oeil mais un grand sourire aux lèvres. J'ai le sentiment de devoir dire adieu à mes personnages préférés, comme si le CAPES obtenu, le chagrin éloigné, l'été revenu, j'allais voir tout ce qui m'entoure et me réchauffe disparaitre d'un coup et laisser place à une brume diffuse. J'ai un peu peur, je crois, de continuer seule sur le chemin, sans mon armée du coeur. Demain dans la bataille, pense à moi.

Mais je vais arrêter mes jérémiades [c'est pas moi qui le dis...], ça va ça va ça va aller, et c'est pas moi qui le dis non plus. Après tout, il y a le vombrissement de sa moto sous mes fenêtres qui fait vibrer tout le quartier. Le déjeuner chez la petite japonaise avec C. qui me dit de belles choses sur la littérature, sur l'idée d'écrire, sur la liberté aussi. Les textos de mon petit frère qui me raconte ses histoires d'amour.

Je vous écris d'Aix-en-Provence, où les émotions se vivent deux fois plus fort qu'ailleurs, semble-t-il. Chez eux, c'est exactement comme je l'avais imaginé. Je n'avais rien imaginé d'ailleurs, c'est l'évidence à nouveau, les rires, les coups bus en terrasse et les cafés tout le temps. Je les regarde travailler, pleine d'admiration, je les regarde rire ensemble, faire de belles choses à manger et fabriquer de beaux livres, élever un bel enfant. Après-demain, Marseille, le ventre rond de ma soeur, le bobun avec ma copine, et puis les verres d'alcool avec le brigand. Et, partout, partout, partout, le chatoiement de l'eau qui brille. Assise à la fenêtre, le nez dans le tilleul de la cour, je pense à ce sentiment de mélancolie que j'ai toujours quand je descends dans cette région-là. Je ne sais pas d'où ça vient exactement, peut-être de la lumière qui fait froncer les sourcils, ou bien des couleurs passées des murs des maisons qui me font dire on dirait le Sud. Le temps dure longtemps, et je crois bien que c'est ça le problème.

Ils iraient boire un coup dans un bar qui s'appellerait L'Avenir, il commanderait un café serré et elle un demi-pêche. Ils regarderaient un peu les gens passer, il enlèverait des trucs invisibles sur son pull, et elle, elle tripoterait son bracelet. Au début ils se diraient des trucs comme t'as des nouvelles de Boris ? et puis, après, ils finiraient par rire beaucoup. Il y aurait un type qui tournerait au coin de la rue avec un bouquet de fleurs, ils éviteraient soigneusement de se regarder. C'est une version améliorée de la tristesse, elle penserait. Et lui, il se demanderait où sont passés les mots d'amour qui ont toujours été les mots d'amour. Attends-moi. Je pense à toi. Tu me manques. Ne t'inquiète pas. 

Tu vois.
Tu vois, je suis là. 
 

 

*