L'odeur qu'il y a sur ses petis habits quand elle rentre de chez son père est celle dont je suis tombée amoureuse l'année où j'allais avoir quinze ans. C'est quoi, quatorze ans, c'est quoi cet âge-là ; c'était quoi, cette vie-là, déjà ? Je ne sais presque plus, j'ai oublié je crois. Parfois, des bouffées de souvenirs me tournent la tête. C'est la ruelle de nos rendez-vous du vendredi soir, avec V., dans laquelle je passe avec Bertille dans les bras. Je lui raconte, un peu, tout bas, je lui dis que l'on venait là quand on était amoureux, avec son papa. Hier ? elle demande. Tout ce qui est passé s'est passé hier, quand on a deux ans et demi, mais dans ses grands yeux, je vois bien qu'elle sait qu'elle se trompe. Non, il y a longtemps, je réponds, et elle se blottit dans mon cou. C'est ma surprise quand je vois que rien n'a changé, que le muret de briques sur lequel on jouait à marcher avec les bras en balancier est toujours le même, que ce sont les mêmes portes de garage défoncées et puis le même lilas dans le jardin de la belle maison. C'est le perron de la vieille maison et le souvenir de ces matins de mai où il venait me chercher avec des coquelicots qu'il avait cueilli pour moi. Je le trouvais là, dans la lumière du petit matin et l'odeur du petit soleil, les yeux rieurs ; si beau, si beau.

Marie me donne la main, Marie me donne la main au moment où le monde s'écroule sous mes pieds, quand d'un coup mes jambes se mettent à trembler et mes dents à claquer. Marie ne lâche pas ma main, me recouvre de son écharpe pendant le film que je regarde à moitié en riant et à moitié en chialant, et Marie me téléphone, quand, vers trois heures du matin, je lui dis que je ne dors toujours pas parce que je n'arrête pas de pleurer. Coquine, la vie, oui, et parfois coquine veut dire salope ; j'ai pu encore le constater ces jours-ci, quand, un an jour pour jour, elle fait apparaître sur mon chemin ce que j'avais perdu un an auparavant, quand elle me crie tu es une étrangère tu es une étrangère tu es une étrangère, et qu'on me murmure à l'oreille ta vie est un film Pauline. Un mauvais film, putain les gars, un film de bas étage, une série B. Un roman-savon, you know

Mais il y a toute cette lumière aussi. Les doigts de Marie sur les miens resserrés, donc. Et ces moments incroyables que cette coquine de vie me fait vivre, ceux que j'aimerais écrire jusqu'à en avoir mal aux mains, et parfois coquine veut dire espiègle. Fin mai, chez Barbara Berrada [qui signe encore une fois cette incroyable photo de B.], je fais la sieste avec mon tigron dans son grand lit. Je ressens tellement de gratitude, pour elle qui nous offre un endroit où dormir, après mes oraux du CAPES, une après-midi de pluie à Rouen. Je voudrais vous raconter, encore, mieux, les jours passés à Aix-en-Provence, je voudrais vous raconter, mon professeur de français de sixième qui rencontre ma fille et lui lit des histoires [quand je pense que c'est grâce à lui que j'ai un jour commencé à écrire des trucs, foulalaaa], je voudrais vous raconter l'orage qu'on s'est pris sur la tête avec Bertillon et le refuge qu'on a trouvé juste après. Je suis tellement reconnaissante, tellement tellement, des attentions qu'il y a autour de moi, autour de nous. Merci de nous aimer, merci de nous aimer si bien. Dans un bel appartement à Jules Joffrin, un vendredi matin, lors d'une rencontre mémorable, j'essaye de dire à quel point je suis éberluée de tous ces doux moments dont je me sens toujours et systématiquement coupable, moi qui me pensais solitaire, revêche et rêche, sûrement farouche et sauvage, abandonnée à jamais. C'est comme si je n'avais pas le droit, comme si ça cachait quelque chose de terrible dont je n'ai même pas idée. Je sais qu'il faudrait que j'arrête de penser que la vie reprend ce qu'elle donne mais ce n'est pas easy easy. J'essaye, cependant, chaque jour un peu plus, et je m'applique à donner aussi, en espérant faire aussi bien. 

Début juin, Marseille éclatante dans le très petit matin, blanche et silencieuse, et mes pas qui me mènent place de Lenche. Huit heures du matin, la ville dort encore, il y a l'odeur de la mer qui brillotte au loin, et les balayeurs qui passent en file indienne, avec leurs balais comme des oriflammes. Je l'attends, assise sur un banc ; il arrive, un peu en retard. Il n'y a que nous sur cette petite place où l'on s'était déjà donné rendez-vous, il y a mille ans, semble-t-il. On commande deux cafés et deux verres d'eau, on rit, on parle comme si l'on s'était quittés la veille. Une allusion à l'Église, je détourne les yeux, je sens que je rougis peut-être alors je propose que l'on marche jusqu'au MuCEM. Sur le fort Saint-Jean, on reste de très longues minutes accoudés au rempart à nous faire dorer le nez par le soleil qui commence à insister. Plus tard, nous marchons pendant des heures dans les petites rues du Panier, nous nous arrêtons pour nous asseoir près d'une fontaine, sur une marche un peu plus haute qu'une autre, où nous ne faisons que parler d'amour. Dans quelques années, est-ce que je me souviendrais de ces journées que je passais à Marseille, quand j'avais 25 ans, seule et amoureuse de ma solitude, seule et ennemie de ma solitude, Marseille en septembre, Mars' en mars, Marseille en juin, la mer toujours, et la mélancolie du Sud sinon rien ? 

Maintenant que l'Éducation Nationale me tend les bras se pose la question de la survivance de cet endroit. Je crois que je vais devoir appuyer, un de ces jours, le coeur gros et les larmes aux yeux, sur le bouton supprimer qui doit bien exister quelque part. Ah, faudra pas venir me faire chier ce jour-là, c'est moi qui vous le dis. Je n'ai jamais su dire au revoir, je suis bien trop bredouillante pour ça, mais j'essaierai de faire les choses bien, pour une fois, avant le boum de l'implosion. Je ne sais pas bien comment expliquer ce lien qu'il y a là, dans ces mots alignés depuis cinq ans et envoyés sur la toile comme des bouteilles à la mer pour qui les voudra bien. Je ne sais pas bien comment expliquer l'amour que j'ai, le vrai amour je veux dire, pour des gens qui sont entrés dans ma vie comme des comètes frappent les planètes, parce qu'ils avaient lu ici des mots qui leur avaient donné envie de m'écrire. Je ne sais pas bien comment expliquer ce que ça me fait, l'idée qu'il y ait mes mots sur des faire-part pour annoncer de nouvelles petites vies, ni ce que ça me fait, l'idée que mes mots aient accompagné la mort d'un papa. Et puis ici, il y a tous ces souvenirs de la vie avec V., de cet amour fou qui m'a constituée, comme on fait de la glaise une figurine, une boule informe, une sculpture. Voilà, je chouine. Vas-y, la vie. 

 

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[Merci à tous pour L'Amour]