Je reste encore un petit bout d'été, j'ai promis. Et je tiens toujours mes promesses, si, je vous jure. Alors me voilà, je laisse ici quelques traces éphémères de ce début d'été 2013, mi-figue mi-raisin, mi-laine mi-coton, mi-pluie mi-touffeur. Je ne cesse de comparer, presque jour après jour, grâce à mon journal que je tiens quotidiennement, ce qu'il se passe cette année avec ce qu'il se passait l'année dernière aux mêmes dates. L'année dernière, quand c'était le début de la fin du monde. Pour chaque jour qui passe, je suis capable de me dire à moi-même tu te rends compte, l'année dernière à la même heure, tu.... C'est un petit jeu qui fout le vertige, qui fait trembler la carcasse et puis le coeur à l'intérieur. Giling-giling. C'est un petit jeu qui fait mal exprès, une croûte à gratter pour mieux cicatricer elle dirait, et elle aurait raison. À gratouiller, elle dirait, même, et je sourirais du choix du verbe. 

J'essaye d'expliquer, en ce moment, l'état dans lequel je me trouve, à tous ceux qui m'interrogent. L'image qui me vient, c'est toujours la mer. En surface, je vais vraiment très bien, la mer est calme et miroite doucement en attendant que la terre tourne. Mais en-dessous, dans les profondeurs, c'est souvent la tempête, et ça ne va pas fort du tout. La lame de fond. L'âme du fond. Tous ceux qui m'interrogent, donc, tous ceux qui prennent encore la peine de me demander comment ça va, un an après. 2013 l'année de la Grande Bienveillance, définitivement, et je chéris du plus doux amour chacune de ces loupiotes qui balisent mon chemin. Je n'en finis plus d'être reconnaissante, dans la langueur de ce début d'été finalement caniculaire. Allongée sur mon lit, je regarde le plafond et je savoure ma chance. Merci pour le dîner indien improvisé et impromptu et merci pour les framboises et les grosseilles offertes, merci pour les retrouvaillles avec mon petit frère après les semaines où il était au Vietnam, merci pour l'épopée du bus 89, le thé rue Lecourbe, merci pour la petite demoiselle qui m'a reconnue à cause de mon tatouage et qui était si gentille [coucou], merci pour toutes ces choses dont je me souviendrai. En fait, je me sens survivante ; et au fond je suis heureuse, je crois, vraiment heureuse.

Les jours parisiens passent doucement mais ne se ressemblent pas. Bertille s'est découvert une passion pour Casse-Noisette qu'elle regarde dès que la chaleur nous oblige à rester calfeutrées. Au marché, nous achetons une livre d'abricots que nous dévorons presque aussitôt. Nous retrouvons le goût de la viande séchée, indissociable désormais de l'été 2012 et de mes larmes qui venaient saler encore plus cette gourmandise qui faisait le bonheur de mon bébé, en Suisse. Je vais au cinéma, une fois deux fois trois fois. Je vois Frances Ha avec un grand plaisir, avant de déjeuner en regardant la Seine, avec des confidences qui s'envolent dans le vent chaud. Je règle des choses administratives désagréables et délicates, je serre les poings et les dents mais la journée entière à répéter au téléphone à diverses institutions que je suis séparée du père de ma fille me laisse sur le carreau. Je souris du rire de ma copine C. qui me dit qu'elle aurait volontiers passé tous ces coups de fil pour moi. Je dis au revoir à Jaccottet, je ris à la folie avec lui, une dernière fois, on se dit qu'on a hâte d'être à la saison deux, en septembre. Je prépare notre petit périple d'été, qui va ressembler à celui de l'année dernière, mais qui sera émaillé de joie(s) et non de chagrin(s), je l'espère, je le veux. Et puis, on ne me la fait plus, j'ai prévu un sac à dos à la place des valises. Pour pouvoir porter Bertille dans les bras, pour éventuellement faire de la moto, pour me souvenir du voyage au K. 

J'ai passé des journées entières à étendre des lessives, à laver l'appartement à grande eau, à boucler nos sacs. Ses petites lunettes de soleil et les miennes grandes, son petit maillot de bain et le mien grand, sa crème solaire et ma crème solaire. Elle a déjà les bras couleur abricot, et moi des tas de taches de rousseur nouvelles qui parsèment mon visage et le haut de mes bras. C'est la faute aux doux moments passés avec les bons amis. Le mariage de l'année, à Versailles, sous un soleil éblouissant. La partie de campagne, quelque part en Normandie, à laquelle nous étions conviées, et la journée qui s'est étirée entre tournoi de pétanque, lecture dans le hamac, jeux dans la petite piscine, cueillette de framboises et dégustation de sorbet à l'abricot maison. Les longs pique-niques du soir, pour se dire bye avant l'été. La soirée passée à la collocation du XXème, le barbecue, les attentions des garçons pour mon tigron, et la fin de soirée à regarder des épisodes de Friends projetés sur un drap qui bouge au gré du vent de la nuit, un verre de rosé à la main. Dans la chambre où une chaleur à mourir nous étreint, nous essayons de trouver le sommeil, avec Marie. Sous le drap, il y a sa main qui ne lâche pas la mienne, son souffle pas loin, nos rires étouffés pour ne pas réveiller Bertille, et, au moment où je m'endors enfin, son bras qui se glisse autour de moi. 

Et puis, quelque part dans cet été bizarre, le garçon aux yeux dorés m'écrit tu as un joli tabouret dans une alcôve pour te reposer dans le soleil du soir, et il y a mon coeur qui bat tant il est capable de trouver les mots parfaitement parfaits, les mots qui apaisent le souffle, qui repoussent les larmes, les mots qui m'aident à finir de gravir cet escalier colossal, allez, encore quelques marches, les plus difficiles oui, mais il y a sa main pour me tirer quand ça tangue trop, et en haut, vous pouvez me croire, il y a aura un spectacle incroyable. On y voit la mer au loin, et puis surtout, à perte de vue, le ciel.

 

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[Pssst, faut arrêter de me faire pleurer avec vos mots sur Voyage en mère inconnue !]