C'est comme dans un film de Claude Sautet. Il y a des enfants à ne plus savoir qu'en faire, des tas d'enfants dispersés aux quatre coins de la maison et du jardin, et le jardin ici, comprenez bien, c'est des champs à perte de vue, des prés sans fin, avec le bonheur dedans, certainement, mais pas comme à la télé. C'est un samedi de la fin juillet, on a rendez-vous pour le déjeuner. On s'est déjà vus la veille, un peu, à Chalon, mais écrasés par la chaleur, on ne s'était pas dit grand chose. Les gamins avaient mangé des glaces tout nus dans la rue et puis on était allé faire la sieste au parc. Là, on débarque pour le déjeuner, avec madame bleue, le tigron, et puis mes deux parents. J'ai le trac, un peu, de faire se rencontrer ma vraie famille et ma famille virtuelle. Là, on débarque pour le déjeuner, au milieu de la smala magique de Marion & Bruno et de mes épiciers éditeurs. Et puis, très vite, c'est comme dans un film de Claude Sautet. On déjeune sous la glycine qui pleure, certains font la sieste dans le hamac et d'autres dans la chaise longue près du muret de pierre, on descend au ruisseau en chassant les serpents, on rit, bon sang, comme on rit. Les générations se mélangent comme les différentes sortes de haricots dans la soupe au pistou dont on se régale. Blanche m'apprend à me délecter des fleurs de chèvrefeuille, je plaisante avec Joséphine, mon tigron fait une grosse chute et se fait consoler dans d'autres bras que les miens, madame bleue a son sourire des grands jours, et je pourrais rester des heures, je crois, à regarder les enfants construire des barrages de brindilles dans la petite rivière en contrebas de la maison. On a travaillé, aussi, sur des livres à venir qui parlent d'amour et de famille, d'amour de la famille, de la famille de l'amour. Parce que tout ça, c'est la même histoire. Et, à la fin de la journée, alors que nous mettons la table pour le dîner, il y a ce sentiment incroyable qui me prend lorsque Marion pose un baiser sur mon front . Je suis enfin moi-même. Je suis enfin unie. J'ai enfin réussi, à parler du coeur qui bat à ma famille de sang. Et je ne me suis pas trompée, ma vraie famille et ma famille virtuelle peuvent s'entendre. Je peux raconter les mêmes histoires, aux uns, et aux autres. Je peux les faire rire avec les mêmes blagues, les uns, et les autres. Je ne me goure pas. Partout où je vais, c'est bien moi. Prénom Pauline. Et ce samedi de la fin juillet, comme dans un film de Claude Sautet, marque le début d'une nouvelle histoire. 

Le reste du temps, nous sommes dans un petit gîte d'un tout petit village, avec mes parents, mon tigron et madame bleue. On passe nos matinées à nous balader en terre bourguignonne. On rit sans pouvoir s'arrêter, pour des histoires où il est question de Pépé La bricole & de Mémé La bricole. Pendant la sieste du tigron, on va au café du coin, avec madame bleue, et on parle pendant des heures, en nous mettant du vernis à ongles ou en lisant nos romans avec un coca frais. L'après-midi, nous allons à Chalon voir des spectacles sur lesquels nous ne sommes jamais d'accord. Nous débattons en dînant en terrasse, Bertille se fait offrir des glaces, danse à tous les coins de rue, et applaudit à tout rompre sur les épaules de son grand-père. "La mer, la mer !", elle crie, dès qu'elle aperçoit le fleuve. Les danseurs la fascinent, et elle se couche en marmonant c'est beau, le feu, maman. Vers minuit, une fois ma jolie endormie, je redescends pour boire un dernier verre avec mes parents qui se chamaillent, ou bien on se donne rendez-vous derrière l'église, avec madame bleue, pour fumer des clopes en cachette comme si on avait quinze ans. Le dernier jour, sous une pluie battante, nous disons au revoir à Bertille qui va passer quelques jours de vacances avec ma mère. Je la serre fort dans mes bras, je m'enivre de son odeur. Elle me caresse les joues en disant je t'aime jusqu'aux girafes.

C'est comme dans un film qui n'existe pas mais que j'aurais adoré, si je l'avais vu au cinéma. Je te préviens, je suis amoureuse des trains de nuit, j'ai écrit, vers 23h, alors que je venais de sauter dans le mien qui déjà se mettait en branle, tougoudoum tougoudoum, et à peine une seconde après il me répondait je sais. Il sait, voilà, je crois que c'est ça le miracle de ce garçon-là. Après cette nuit où j'ai retrouvé pour quelques heures le sentiment du voyage au K., je suis arrivée au petit jour à la maisontanière. J'ai ouvert une petite enveloppe sur laquelle il y avait écrit mon prénom suivi d'un coeur, j'ai pris une douche dans la vieille baignoire sous les toits, j'ai enfilé une nouvelle robe, et puis une autre, et puis j'ai finalement remis la première, et j'ai rêvassé assise sur une marche du jardin qui avait chauffé au soleil. En fin d'après-midi, j'ai ouvert la porte et il a mis sa main dans mes cheveux pour m'embrasser. Dans cette grande maison que j'aime tant, le temps passe à s'apprivoiser. Depuis le lit aux draps rèches, je regarde les poussières scintiller dans un rai de lumière en l'écoutant parler au chat, faire un peu de vaiselle, préparer un café. Les matinées s'étirent à travailler, lui son violon dans la grande pièce baignée de lumière, moi un texte long dans l'atelier d'Anaïs, peuplé de pinceaux, de couleurs sourdes et d'exquises esquisses d'oiseaux. Il y a une émotion qui ne me quitte pas, dans ces jours passés à s'apprendre, dans ces jours passés à laisser nos divergences nos convergences nos discussions nos peurs nos désirs nos bisbilles nos humeurs cohabiter et envahir tout l'espace. Il y a une émotion qui ne me quitte pas à regarder s'entrechoquer ses concertos & ma variétoche, ses pépins de pastèque & mes pépins de melon, sa peau dorée & mon visage pâle. C'est si bon, de passer des heures à travailler chacun à un étage de la maison, en sachant que bientôt nous nous retrouverons au détour d'un escalier, que nos lèvres se trouveront sur le palier, qu'il y aura bientôt à nouveau lui & moi dans une même pièce. C'est si bon, de discuter pendant des heures en sachant qu'on tombera d'accord à un moment ou à un autre. C'est comme dans un film qui n'existe pas mais que j'aurais adoré voir, si je l'avais vu au cinéma. Je voudrais apprendre par coeur ces jours volés à l'été de mes vingt-cinq ans et ces moments précieux qui les parsèment : cette promenade en auto, toutes fenêtres ouvertes et les cheveux au vent, pour aller acheter du vin chez un vigneron ; les après-midi où il part explorer le ciel et où j'en profite pour écouter à fond les ballons le vinyle de Bashung avec mes pieds nus qui dansent sur le plancher ; les dîners dans le jardin autour de la petite table vert d'eau ; ma cigarette du soir qui l'énerve mais qu'il me rallume quand elle s'éteint ; les fous rires dans la cuisine ; les secrets échangés, les enfances racontées, et le regard du boucher chez qui on va faire trois courses et qui nous trouve bien mignons, ah oui, ça se voit. 

Il y a une folie à le regarder jouer, assise sur une marche du grand escalier, ses yeux dans mes yeux, les suites de Bach que je connais absolument par coeur pour avoir écouté des milliers de fois le disque reçu, enfant, à un anniversaire. Et il y a cette incroyable chose qui est ce langage étranger qu'il a et que je n'ai pas, il y a cette incroyable chose qui est de le voir lire ce que je sais à peine déchiffrer, le voir parler là où je bredouille, écouter alors que je ne sais qu'entendre. Il me regarde avancer, avec ses yeux dorés, les bras en balancier, sur ce fil tendu vers lui. Et c'est avec une infinie tendresse, je crois, qu'il me laisse dire ce que je ressens, parler de ce que je connais mal, avec mes mots maladroits et parfois incorrects. Je voudrais écrire tout un texte sur ce que ça me fait, d'entrer dans la musique envelopée de cette humanité. C'est mon éducation sentimentale que j'écris là, et éducation sentimentale, comprenez bien, ça veut dire d'où viens-tu quel est ton nom. Oh, oh, vertige de l'amour. 

 

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