« Tu ne voudrais pas être un peu moins chiante ? », il me demande, en me caressant le bras, et ses yeux dorés, dans la lumière du matin - ses yeux dorés, dans la lumière du matin, c'est quelque chose ! - sourient en anticipant mon petit air outragé et la moue de mes lèvres. C'est un matin cheveux hirsutes & T-shirt-culotte, c'est un matin baigné de lumière et c'est un matin meilleures brioches au chocolat du monde. Je retrouve Paris, avec gourmandise. Je ne peux plus m'en éloigner tellement, j'ai l'impression, sans qu'elle me manque profondément. Je retrouve mes amies, je retrouve les discussions sans fin dans mes cafés préférés, je retrouve les rues que je connais par coeur et celles que je ne connais pas, je retrouve les longues marches au crépuscule, les sandwichs sur les quais, les débats sur l'amour et le bruit du métro, les promenades sans but et les courses effrenées, je retrouve mon vernis à ongles et mon parfum d'automne, je redeviens parisienne et c'est bon, si bon. Il y a des couloirs de métro qui m'ont vue passer des centaines de fois. Il y a ceux qui m'ont vue courir à perdre haleine, il y a ceux qui m'ont vue zigzagante d'alcool, il y a ceux qui m'ont vue souffler, enceinte, et monter leurs marches avec peine, il y a ceux dans lesquels j'ai sangloté le nez plein de morve. Et puis il y a les couloirs de métro qui m'ont vue aller chez lui. Timidement, au début, je passais vite, en rasant les murs. La démarche sautillante, le rouge aux lèvres et le rose au joues, la jupe dansante, pendant ces mois de printemps où il me semblait que je n'en finirais plus de tomber amoureuse de la vie. Je découvrais que toutes les nuits d'amour seraient suivies d'un café et d'une brioche au chocolat, alors comment ne pas tomber amoureuse de la vie, hein ? « Tu ne voudrais pas être un peu moins chiante ? », il me demande, en me caressant le bras. Je m'arrache à la rêverie dans laquelle me plonge la malice dans ses yeux. Chiante, moi ? Tu rigoles, hé.

L'été est fini, le premier été d'après l'été terrible. Ah, j'avais peur. Ah oui, j'avais peur. Dès le début du mois de juillet, je ne cessais de revoir les Canadairs rouges et jaunes qui hurlaient dans le ciel en essayant d'éteindre la forêt qui flambait au bord du lac où V. me disait c'est fini. Je répondais « il n'y a pas le feu au lac », pour le faire rire, alors que dedans moi ça hurlait plus fort que dans le ciel encore ; mais ça ne le faisait pas rire. J'avais peur, des deux mois avec my girl. Dès le début du mois de juillet, je ne cessais de revoir son petit corps contre le mien qui la serrait à étouffer pendant que je bramais ma peine dans le vent. Le souvenir du son sourd et lancinant de ma voix, grave tout à coup, comme un loup à la lune, comme un animal qu'on abat. J'avais peur, des fantômes du lac, de mon propre fantôme au corps blanc et nu et plein de cet enfant qui commençait à bouger sous mes paumes, de l'insousiance de V. et moi cet été 2010, de nos jeux dans l'eau sombre, de nos siestes interminables. Ça m'est si difficile, de revenir là où j'ai été heureuse avec cette nonchalance qui me caractérisait alors. Mais l'été est fini, et j'ai aimé l'été. Je suis allée d'un plateau à un plateau, et j'ai aimé tout ce qu'il s'est passé entre les deux. Les montagnes, les vallées, le lac, le lac ! Au bord du lac, j'ai vu plein de fantômes. J'ai salué celui de mon grand-père en regardant passer une barque de pêche qui aurait pu être la sienne. J'ai salué mon propre fantôme, recroquevillé au pied d'un pin parasol, dans la prairie, en train de bredouiller sa douleur au téléphone. Je lui ai fait un signe de tête, et puis j'ai couru avec Bertille au bord de l'eau. Nues dans le lac, son petit corps blanc bouge hors de moi, son ventre contre mon ventre, on s'aventure un peu au large, ses lèvres sont violettes et son regard a changé. Elle est où, la maman de la lune ? Viens, il fait froid. 

Dix jours avec mon père et ma fille, just the three of us, à la maison du lac. Je passe des heures dans les vagues de l'Ochéan, immenses comme je les aime, avec leur surpuissance autoritaire qui me tourne et me retourne. Je perds pied, je bois la tasse, je ne pense plus à rien, je suis secouée, essorée, secouée à nouveau, et je pourrais rester des heures, là, dans ce déferlement impétieux et despotique, l'eau salée jusqu'au fond de la bouche, les yeux fermés, les poings serrés. À Bordeaux, je retrouve le garçon de juillet. À ma descente du bus, il me tend un vélo, et je me laisse guider dans cette ville que je connais mal. On pédale jusqu'à la rue Paulin, on rit beaucoup, je l'écoute fredonner une chanson de Claude François qui m'émeut aux larmes, il me prend en photo dans le soleil couchant. On se dirait dans un film de Terrence Malick, il avait dit, quand il était venu passer une journée au bord du lac. Nos invités sont enchantés, tous autant qu'ils sont. Et ils sont plusieurs à passer, quelques heures, une nuit, avec nous, à la maison du lac. Ils s'étonnent tous de cette petite équipée que nous formons, just the three of us. Dans un hamac qu'on installe vite entre deux arbres, je me laisse bercer par Camille qui me chante une chanson de son invention, en s'accompagnant à la guitare. Nous parlons jusqu'à deux heures du matin, les pieds dans les herbes folles. Quand je rentre, mon père et son ami poète sont endormis. Bertille marmonne dans son sommeil et se retourne sur sa couchette quand je me glisse sous la couverture de la couchette du bas, dans le lit superposé que l'on partage. 

C'était la dernière fois qu'elle venait dans cette maison. Elle ne le savait pas, mais elle ne reviendra jamais plus, sans doute. Elle était allongée sur son lit. Je m'étais couchée près d'elle, et j'avais caressé la peau rèche de sa main, un peu maladroitement, un peu machinalement. Qu'est-ce qu'on est supposé dire, à sa grand-mère qui a perdu la tête ? C'était l'été dernier, l'été terrible. Et, alors que je me demandais s'il fallait que je reste ou que je parte, brusquement, elle s'était mise à me raconter l'histoire du grand tableau au-dessus de son lit. Elle l'avait acheté à un jeune peintre, d'à peine dix-huit ans, un soir d'hiver où il avait frappé à la porte du cabanon où elle était venue passer quelques jours avec mon grand-père. Je me souviens de ça alors que nous roulons, ma fille mon père et moi, just the three of us, vers les montagnes où nous allons rejoindre ma maman. Là-bas, j'écouterai, avec Bertille contre mon coeur, au milieu d'un champ, La Prose du Transsibérien lue par une femme de la Comédie française ; là-bas, mon tigron fera une orgie de fruits rouges, des bouquets de fleurs sauvages et des baignades dans la rivière en contrebas. Là-bas, surtout, je ne le sais pas encore, mais on parlera comme on n'a jamais parlé. Je suis tellement fière d'être la fille de la femme dont je suis la fille. Et dans ta voix j'entends parfois un peu sa voix. 

Paris, un an après. Il y a un an, je partais de chez moi avec mon Eastpack mauve de lycéenne pour seul bagage. Il y a un an, j'arrivais en miettes dans une coloc' où j'ai vécu des moments fous et inoubliables. Il y a un an, on se tournait autour, avec un jeune prof de fac, et je me disais que c'était bizarre, ce type qui avait l'air amoureux de moi. Il y a un an, je me mettais à écrire des livres érotiques pour gagner ma vie, je gobais des médicaments jour & nuit pour tenir le choc, je ne dormais plus, je passais mon temps à fixer les moulures du plafond, je séchais l'IUFM avant même que les cours aient commencé. Il y a un an, je croisais pour la première fois le regard de Jaccottet mais je ne savais pas encore qu'il allait me sauver. Paris, un an après. Je marche, légère, le long du commisariat qui m'a abritée pendant quelques heures au mois de juin. Je me souviens du bureau à l'étage, de la chaise qui m'avait brûlé les cuisses que j'avais nues sous ma petite jupe à fleurs, de Supertramp qui hurlait teach me how to be sensible, logical, responsible, practical dans la pièce d'à-côté où des flics s'emmerdaient à cent sous de l'heure. Paris, un an après. Je marche, légère, dans cette vi-ll-e où tout est possible. Je longe l'immeuble où se niche l'antichambre du ciel. Je décoche l'index en signe de reconnaissance. Je marche, je marche. Paris, un an après. Je me demande si je ne me tire pas une balle dans le pied en arrêtant bientôt d'écrire ici. Parce que, qui sait, peut-être que je n'arriverais plus jamais à écrire, après ça. Je marche je marche je marche. Le coeur léger. Je marche, il y a un garçon qui me sourit, il porte la même marinière que celle que j'avais offerte à V. il y a longtemps et ça ne me rend même pas triste, ou juste un peu. Paris, un an après. Malgré la douleur inouïe de l'année qui vient de s'écouler, je crois que j'aimerais bien pouvoir la revivre encore et encore. Je marche, ah, Paris. Je retrouve Cl. devant un bobun, et je me dis qu'il reste quelques surprises au fond de la boîte à surprises. Je marche, je marche, l'été est fini et j'ai aimé l'été.

21h47, mon enfant dort. Miaou, c'est la mi-août. Le ciel pleure des étoiles filantes, le soir, dès que la nuit tombe. J'ai les jambes bouffées par les aoûtats, mais ça m'importe peu. Je traverse la prairie, pieds nus, en écoutant les insectes bruisser sous mes pas. Je pose ma serviette sur le sable noirâtre. Je hume l'odeur de vase. Je regarde les roseaux trembloter doucement. Le lac est rose comme le ciel. On ne sait pas bien qui fait miroir à qui, dans cette affaire-là. J'entre dans l'eau, en marchant, doucement. Elle m'arrive à la taille quand l'odeur de bourbe me submerge et alors je ne résiste plus : je plonge la tête sous l'eau et je nage longuement, sans reprendre mon souffle, en me laissant glisser. Quand je ressors la tête du lac, plusieurs mètres plus loin, je suis au milieu du rose. De petits cercles concentriques se forment autour de moi et s'éloignent sans remous. Le lac est à la fois lisse et à la fois caressé par les ondes, le lac est rose comme une dorure, doux comme un murmure, le lac est comme la peau du lait dans la casserole qui déborde. 21h47, mon enfant dort et je suis nue dans l'eau rose. 21h47, le lac est comme la peau du ventre d'une femme qui aurait eu plusieurs enfants.

 

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