Je regarde autour de moi, dans la classe pleine de soleil. Ils sont presque tous figés, comme sur les images que j'aimais détailler dans les manuels scolaires de langues étrangères, et qu'il fallait décrire avec le peu de mots qu'on possédait, quand on était collégiens. Ils apprennent à être professseurs, c'est la phrase qui me vient. Google Traduction m'apprend comment ça se dit, en anglais et en allemand. Encore aujourd'hui, je ne suis pas foutue de formuler spontanément une phrase simple dans une autre langue que ma langue maternelle. Si on prenait une photo, là, tout de suite, et qu'on la mettait dans un manuel scolaire, elle illustrerait parfaitement le style français des années 2010. Je revois les photos de mon livre d'allemand, et le sourire de ces filles des années 80, avec leurs pulls trop larges qui tombaient sur des caleçons brillants qui moulaient leurs cuisses musclées. C'était comme ça, fin août, la semaine de formation à l'IUFM, qui ne s'appelle déjà plus l'IUFM. C'était comprendre que j'étais en train d'entrer à l'Éducation Nationale pour de vrai, c'était avoir envie de partir très vite et très loin de cette vie qui ne me ressemble pas tellement. C'était aussi me faire de nouvelles copines, nous envoyer des textos le matin qui disaient tu me gardes une plaaaace, c'était partager des cappucinos à la machine à café et pique-niquer dans le grand parc en paniquant à l'idée de nous retrouver devant des élèves trois jours plus tard. 

Et puis Bertille est rentrée de vacances. Avec son père, on s'est assis sur un banc et on l'a regardée jouer dans les premières feuilles mortes de la saison. Ça va être ça, maintenant, la vie. M'asseoir une fois par an, peut-être deux, allez, à coté de ce corps que j'ai connu par coeur, nous émouvoir d'une même voix des facéties de cette enfant merveilleuse qu'on a fabriqué ensemble, une nuit de pluie. C'est pour ça, elle répond, la plupart du temps, quand on lui pose une question. Pourquoi tu es en colère, mon petit chat ? C'est pour ça. Pourquoi tu n'as pas dormi à la sieste ? C'est pour ça. Elle est entrée à la maternelle, avec un éclat de plaisanterie au fond des yeux. Le soir, en rentrant de l'école, sur les pavés de la place, on joue à un-deux-trois-soleil, mais c'est elle, le soleil. Elle est belle, ah, tellement belle, elle est drôle, elle aime la poésie et regarder des ballets de danse classique, elle voudrait bien apprendre à jouer de la trompette, quand elle sera grande. Elle n'a qu'une hâte, c'est que j'achète enfin le siège bébé à mettre sur mon vélo pour glisser avec moi le long des rues du XVème arrondissement. Je me tiendrai bien à toi, hein, maman tigre. Ouais, moi aussi, je me tiendrai bien à toi. 

De moi on ne dira pas : sa vie est un long et douloureux divorce. De moi on dira : un beau jour c'est l'amour et le cœur bat plus vite. À moi on ne dira pas : et tes larmes n'y pourront rien changer. À moi on dira : tout recommencera, tu verras tu verras, l'amour c'est fait pour ça, parce que je l'aurai, oui, un jour, ma maison avec des tuiles bleues. Moi je ne dirai pas : laisse-moi devenir l'ombre de ton ombre l'ombre de ta main l'ombre de ton chien. Moi je dirai : la rouge fleur éclatée d'un néon qui fait trembler nos deux ombres étonnées. Au CDI du lycée où j'ai pris mes fonctions, j'apprends à bulletiner les périodiques. Je trouve le verbe joli, et le professeur de philosophie aussi. Dans la salle des profs, on boit des cafés en riant. Il y a ma copine agrégée de lettres, qui porte le même prénom que moi, et qui me fait de grands sourires en me parlant de son amoureux écrivain. Je bulletine les quotidiens, je bultine le quotidien, et je butine les garçons. Ma vie est une bluette, que voulez-vous. Ma vie est une chanson française à la rengaine facile. Ah, c'est pas Bartók, c'est sûr. Ce n'est pas original pour un sou. Ce serait chanté comme ça, comme rien, siffloté vaguement, ça grésillerait un peu dans les radios, et c'est très bien comme ça. Je vais bien, vraiment bien. J'ai le sentiment que la vie débute. 

La vie commence, oui, après dix ans de cette adolescence folle. 15 ans - 25 ans, un amour de jeunesse beau comme le jour, un bébé merveilleux. L'Énergumène, bordel. Dix ans de cette adolescence folle, dont cinq passés avec vous. La dépression - je peux le dire, maintenant -, et puis l'égarement, et puis la psychanalyse. Et au milieu de tout ça, mon coeur qui bat, là, placé sur un plateau où vous le regardiez palpiter. Je n'ai pas envie de mentir, c'est un texte pour dire adieu. Et comme je n'ai jamais su trop bien faire, c'est. C'est un peu. Un peu bancal, quoi. C'est le dernier, il restera une semaine, et puis, le 15 septembre, à 22h, il n'y aura plus rien. J'ai aimé chaque instant de cette vie virtuelle-là. Ce soir je meurs un peu, je suffoque beaucoup. Ce soir j'ai le coeur serré comme un poing. Je n'ai pas envie de mentir : ça pique, là-dedans, ça brûle même. Peut-être vous souviendrez-vous, dans plusieurs années, d'une jeune fille qui balbutiait quelques mots, à la fin des années 2000, le coeur battant. Peut-être vous souviendrez-vous d'une jeune fille aux longs cheveux qui aimait les bobuns et les tartes au citron, les films de la Nouvelle Vague, les chansons françaises, toutes, celles zinzins [aah, Ferré] et celles nunuches [aah, France Gall]. Peut-être vous souviendrez-vous de cette jeune fille qui n'en finissait plus d'hésiter, en se dandinant un peu, avant de sauter du plongeoir dans les eaux troubles de la vie ; qui aimait à la folie ; qui riait autant qu'elle pleurait. Comment on dit, en allemand, elle apprenait à être écrivain ? Peut-être même que vous me croiserez, par un de ces hasards facétieux que la vie distille comme des petits bonbons, à Paris, Montréal ou Istanbul, absorbée dans une de ces rêveries qui me donnent l'air bête. 

Dans le petit rétroviseur de ma bicyclette rose, je regarde Paris défiler et les nuages de coton jouer à saute-mouton. Le vent de septembre soulève ma robe quand je pédale trop vite, ça fait rire les passants sur mon passage et rosir un peu mes joues. Je fais la course avec le tramway et je perds à tous les coups. Anyway, c'est pas ça, la vie. On ne perd pas à tous les coups. Il y a même certaines fois où l'on gagne. Sur le dernier polaroïd que je vous envoie, je crois qu'on sourit beaucoup, toutes les deux. Je la tiens dans mes bras, forcément ; elle a la tête un peu appuyée contre ma clavicule, et ses lèvres violines touchent la peau dénudée à la base de mon cou. Mes yeux regardent fixement l'objectif, avec la lueur de malice qui les anime parfois. Elle, elle regarde un peu sur le côté droit. C'est un très grand polaroïd, à vrai dire, une immense photo sur laquelle il y a aussi Nathan & Anouk qui font les cons dans le fond, et puis madame bleue, avec son visage de Joconde. Dans un coin sombre, au fond à gauche, droit comme un i, il y a V. la mine grave, qui a tenu à venir saluer. Hors cadre, il y a Jaccottet qui se tient un peu en retrait, avec son air roublard. Hors cadre, il y a aussi mes copines qui piaffent d'impatience à l'idée d'aller boire des coups. La vie m'attend, il faut que j'y aille. C'est beau, vous savez, c'est si beau, la vie. Même si ce soir, je chiale comme une madeleine. Je crois que je vais continuer à écrire, un peu ; un peu, pas beaucoup. Parce que je ne sais pas très bien faire autrement. Parce que le monde me traverse et la vie me transperce. C'est pour ça.

Comment on dit, déjà, dans ma langue maternelle ? 


Au revoir. 
Au revoir & merci. 

 

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