Parfois je me demande comment ça sera, dans dix ans, les soirs d'hiver. Je prédis une maison de banlieue, pas moche mais pas jolie non plus, entourée de maisons pas moches mais pas jolies, non plus. La bruine fait des collerettes orangées aux réverbères, le goudron des rues ressemble à un long dos de poisson, de rares passants pressés parlent vite au téléphone avec de la fumée qui leur sort de la bouche. Dans la cuisine, il y a de la buée sur les vitres, France Inter à fond les ballons, un dîner à préparer pour les mômes, une immense Bertille qui claque les portes en demandant de faire moins de bruit, merci, elle a des devoirs à faire. Dans le rice cooker acheté vingt balles à Belleville, des grains de riz caramélisent. Du riz bas de gamme à la sauce soja bas de gamme dans leurs assiettes, qu'ils mettent mille ans à finir, et ça m'énerve, alors je le dis, hé, ça m'énerve, dépêchez-vous un peu, et je le regrette aussitôt. Des clémentines pour le dessert, les dents les mains, ça bipe 20h30 sur Inter, on presse le pas, des bisous et une autorisation de cinq minutes pour lire. Je toque à la porte de Bertille qui écoute de la musique pourrie, elle soupire, je n'insiste pas. Dans la cuisine explosée, je fais machinalement la vaiselle en écoutant le lot de malheurs du monde à la radio. Je pense à l'année où j'ai aménagé à Paris avec V., il y a une éternité, il y a quinze ans. L'année deux mille huit, personne ne s'en souvient plus. Ce n'est même plus palpable, cette euphorie de la fin d'adolescence. Je ne peux plus y toucher, tsé, à cette vie-là. Je ne sais plus la caresser du bout des doigts, je ne sais plus convoquer les vieux souvenirs de la jeune fille que j'ai été. En faisant chauffer l'eau pour la tisane, je me demande vaguement pourquoi je n'ai pas su rester avec les pères de mes enfants, ou pourquoi ils n'ont pas voulu rester, plutôt, et pourquoi je ne suis pas ce genre de fille qu'on a envie d'aimer pour la vie entière. 

Ah, ça m'a manqué, les mots déposés par ici. Mais faut pas croire, c'est un retour en catimini, un retour presque pas comme un retour. C'est juste glisser quelques merci pour les messages qui me font sourire chaque jour depuis la fermeture d'ici. C'est juste vous dire que je dédicace l'Amour #lindispensable au salon de Montreuil, samedi & dimanche, et que ça me ferait immensément plaisir de vous y voir, après tout ce temps derrière l'écran. Bon, vous me connaissez, hein, je suis timide, je rougis, je balbutie, je dis n'importe quoi et les meilleurs mots me viennent trois heures plus tard, j'ai peur & j'ai le coeur qui bat. C'est l'hiver qui s'en vient, à Paris. J'enfile des gants avant de sauter sur mon vélo rôz, après l'avoir déposée à l'école, et je me fais engueuler par des automobilistes parce que je n'ai pas de lumière arrière. On ne vous voit pas, ils disent. C'est que je suis un peu fantôme, abrutis.  Avec mon tigron, on fait un gâteau chocolat-marrons le lundi soir, qu'on mange par petits bouts jusqu'au bout de la semaine, et on dévore des kilos de clémentines. Ça me fait parfois penser à un vieux texte que j'avais écrit ici, après sa naissance. Je me délecte de la petite vie qu'on n'en finit plus de nous tricoter, toutes les deux. La crème que je dépose sur ses joues du bout des doigts, les caresses sur son minuscule visage, nos habitudes qui émaillent nos journées, les histoires qu'elle invente et dans lesquelles elle m'entraîne, son bonjour la maison douce ! qu'elle lance quand elle passe la porte de l'appartement. Il y a les poèmes qu'on s'échange, aussi, chaque semaine, avec la fille du lunmardi, et qui me ravissent au plus haut point. Le garçon aux yeux dorés, sa main dans laquelle j'aimerais arriver à glisser la mienne ; le garçon aux yeux dorés qui m'impressionne un peu trop, si bien que je passe ma vie à lui dire le contraire de ce que j'aimerais lui dire. Et si on trinquait à nos imbroglios, pour voir ? Allez, tchin tchin, ceux qui passent encore par ici, je lève mon verre, je vous embrasse, et je vous dis peut-être à samedi. Ou à dimanche. C'est bien, le dimanche, aussi.

On n'a pas la télévision. On n'a pas de vêtements neufs. On ne mange pas de pâte à tartiner le matin. On ne mange pas de bonbons. On ne franchit pas les frontières du pays où nous sommes nés. On ne parle pas du passé de nos parents. On ne pose pas de questions. On fait nos devoirs. On prend nos douches. On termine nos assiettes. On se lave les dents. On va se coucher. On chuchote dans le noir. On va au conservatoire. On va au musée. On va au théâtre. On reçoit des livres emballés dans du papier cadeau. On écoute la radio. On n'écoute pas de chansons populaires. On ne sait pas qui est Johnny Hallyday. On ne sait pas qui est Michel Platini. On ne pose pas de questions. On ne demande pas qui est Johnny Hallyday. On ne demande pas qui est Michel Platini. On ne demande pas qui sont nos parents. On va au cinéma. On va à la Samaritaine. On pique des Craven A dans le tiroir du bureau en bois. On va à la bibliothèque. On va au solfège. On se promène le dimanche après-midi. On ne regarde pas de photos. On ne sait pas qui est Leonardo DiCaprio. On ne sait pas qui sont les Spice Girls. On ne demande pas qui est Leonardo DiCaprio. On pleure à la mort de François Mitterand. On a des baby-sitters. On ne les aime pas. On ne leur pose pas de questions. On prend nos douches. On met nos chaussons. On répète nos instruments de musique. On va à la piscine le samedi matin. On mange des rougets achetés au marché. On ne parle pas de comment c'était avant. On ne pose pas de questions. On ne demande rien. Je ne demande rien. Je grandis dans le blanc. J'invente les réponses. Dans ma langue maternelle. 



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