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Marguerite Yourcenar. Entretiens (livre d'). Arrêt du coeur devant cette photo en noir et blanc. Sygma signée Pierre Lafont. Légende : « dans sa cuisine, à Petite Plaisance ». Casseroles bien alignées (cuisine ?), et gros bocaux. Sur l'un, on peut deviner, écrits à la craie (?)(écriture blanche...) « ABRICOTS ». En lettres majuscules. Certains bocaux sont ouverts. Chien. Panières avec des pommes, une avec des noix, et une bouilloire en métal sur le feu. MY devant la cuisinière. C'est quelque chose que cette cafetière à piston que l'on devine au fond, que le regard du chien et celui à elle, perdu dans le vague en attendant que l'eau bouille dans la casserole. Les cheveux gris relevés en chignon, le foulard noué par dessus le gilet d'intérieur. C'est quelque chose que cette légende, « dans sa cuisine à Petite Plaisance ». Dans sa quoi ? On peut être MY et écrire ABRICOTS en lettres majuscules sur un bocal, et ce que je devine être « flocons d'avoine » sur celui d'à-côté, et « biscuits » sur celui d'à-côté encore, en noir, cette fois, et « biscotte » ou autre aliment en -scott, on ne voit que ça, sur celui d'à-côté encore, et sur celui du bout : « riz ». On peut être MY et ressembler à la grand-mère que j'aurais voulu avoir et que je serais allée voir à Petite Plaisance, sans vraiment savoir où se trouve cet endroit ; ça pourrait être n'importe où n'est-ce pas, je me refuse de googeuliser ça, ce nom qui me fait rêver, non mais rendez-vous compte, « dans sa cuisine à Petite Plaisance ». Plus tard, dans ma lecture passionnée d'un entretien qu'elle donna en 1978 à Marie-Claire (Marie-Claire !), à une certaine Pierrette Pompon (on peut s'appeler Pierrette Pompon, ça existe, t... !), j'apprends que Petite Plaisance se trouve sur une île et ça m'énerve de le savoir, d'abord, j'aurais voulu que ça reste l'endroit inconnu que c'était juste avant, et puis ça me soulage. Évidemment, une île, évidemment, tout près du Canada ! & Marguerite dit à Pierrette : « il ne faut s'accrocher à rien ». Pierrette retorque « c'est difficile ». Et MY de répondre : « d'abord difficile et puis facile (...) facile parce qu'il ne faut pas s'accrocher pour être libre ». Comme c'est beau, dans la pièce de Ionesco, Le roi se meurt, quand, à la fin, la reine Marguerite lui dit « Enfin, qu'est-ce que tu traines, tous ces trucs qui t'encombrent, laisse tomber tout ça ! ». Je n'ai jamais lu une seule ligne de MY, mais ce n'est pas la peine, la photo aux abricots me nourrit comme dix romans. 

Voilà, la vie passe et rien ne m'intéresse plus que ça, je crois : rêvasser des heures sur la vie que mènent les écrivains, regarder des photographies, lire au-delà des livres, des entretiens, des correspondances, des livres de cuisine, des poèmes griffonnés. Je suis prise de passions subites et sans appel. Je veux, d'un coup, avoir toutes les monographies publiées dans la collection Poètes d'aujourd'hui. Oui, toutes, même les plus rares, les introuvables, celles des poètes que je n'aime pas aussi. Je veux, d'un coup, lire tous les livres d'Hervé Guibert, percer le secret de cette vie qu'il a menée, comprendre l'existence sidaïque qui a été la sienne, me rouler dans les années quatre-vingt qui me fascinent parce que je suppose que c'est pendant cette période-là qu'il s'est passé quelque chose qui fait aujourd'hui que je suis qui je suis. La photo de Marguerite Yourcenar. Quand je tombe dessus, dans ce livre d'entretiens qui ne m'appartient pas, je passe une matinée entière à la regarder, j'écris vitevitevite ces notes dans mon carnet, j'ai du mal à me relire quand je cherche à restranscrir ces impressions pour les écrire ici, mais aucun mal à me souvenir de l'émotion foudroyante, du temps passé à imprimer en moi-même la page de ce vieux livre, un jour du mois de juin où j'aurais eu mieux à faire. On se bricole les familles qu'on peut.

Septembre 2014. Je ne vis plus que pour les moments volés au temps passé au lycée. Le soir, quand je retrouve mon tigron dans la cour d'école à la jolie lumière, les joues rosies d'avoir tant joué, l'immense joie de voir ses petites jambes qui accélèrent quand elle m'aperçoit, et de sentir l'impact de son corps contre le mien. Nos courses dans Paris, nos trajets en métro, nos sorties des soirs de semaine, même si c'est pas sérieux. Je trouve qu'elle ressemble à ces enfants de l'entre-deux-guerres, à ces milliers de visages que j'ai scrutés dans de vieux livres poussiérieux quand je cherchais Dieu sait quoi, Dieu tout court, maybe. Les moments qu'on passe, allongées sur le tapis marocain de sa chambre, à nous dire des choses, à l'écouter me raconter comment c'est, la vie, quand on a bientôt quatre ans, les peurs qu'on a déjà au fond du ventre, les espoirs qu'on fonde, les rêves qu'on chuchote et les plaisirs qu'on affronte. Les heures bénies où je retrouve Anne au café qui héberge nos rendez-vous hebdomadaires pour la troisième année consécutive, les séances chez Jaccottet qui se suivent mais ne se ressemblent pas, les diabolo violette en terrasse, les petits-déjeuners clandestins, les heures que je pique à la nuit pour téléphoner à madame bleue ou bien skyper avec ma douce de l'autre côté de l'Atlantique, avec mes épiciéditeurs préférés qui me parlent de belles choses pour apaiser mon coeur tourmenté. Septembre 2014, vingt-six ans et demi, presque, et une vie rocambolesque qui ne ressemble en rien à ce que je pouvais imaginer quand j'avais vingt ans. Septembre 2014, la vie cachée, la vie volée, la vie clandestine, secrète, obscure, illicite. Aimer ça, je crois. 

Dans cette nouvelle vie que je mène à côté de la sienne, il y a des gares et des trains, mais pas pour moi, jamais. Des trains tout le temps, donc, des trains à attraper, des trains à l'heure, des trains bondés, des trains de nuit, des trains en retard. Il y a des aéroports, des avions, des horaires d'embarquement, des horaires d'atterissage, des tapis roulants où récupérer sa valise ; il y a des taxis, des autolib', des métros et des changements de métro. Pas pour moi, donc, jamais. Moi, j'accompagne, en courant, le souffle court, on s'est partagé les bagages et on déboule sur le quai souvent juste une minute avant le départ, mais parfois pas, parfois on a le temps de s'embrasser longuement avant la sonnerie que l'on connaît bien. Départs ; moi, je dis des mots rassurants bon voyageprofite du train pour te reposer, des mots niais ne m'oublie pas, hein ou bien écris-moi, promets-le, que tu vas m'écrire, moi, j'articule des mots que je dis surtout avec les yeux, et mes lèvres forment les je t' les plus dingues de toute ma carrière, moi, je fais des coeurs avec mes doigts, j'avance un peu quand le train démarre sans enlever mes yeux des siens, moi je ris de ses bêtises derrière la vitre, et puis je m'arrête, et, les mains dans les poches, je retourne vers la ville qui a continué à vivre. Arrivées ; moi, j'attends sur le quai, le coeur battant, je guette son visage, j'observe au passage comment sont les autres, tous les autres, dont aucun ne m'intéresse, je guette et je trépigne, je veux tout, tout de suite, sa silhouette, son sourire, ses yeux, son parfum, sa bouche. Souvent, l'arrivée se fait le soir, et le départ le lendemain matin. Souvent, en moins de vingt-quatre heures, on se retrouve sur le quai d'une gare et on se dit adieu sur le quai d'une autre gare. Parfois, de la même gare. C'est comme ça que va la vie. 



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