07h04, France Inter hurle des nouvelles syriennes dans la chambre moite, j'ai envie de m'enfouir à nouveau dans le sommeil brisé et déjà perdu, dans ce sommeil un peu tiède qui suit les nuits d'amour voraces, les nuits d'amour affamées, dévorantes, insatiables, ces nuits d'amour où j'ai l'impression qu'on ne survivra pas, qu'on crèvera là, comme ça, ces nuits d'amour où on se mange le coeur, voilà, c'est ça, où on se mange le coeur écrasé en petites miettes dans la paume de l'autre, et où je pleure à l'intérieur de moi-même tant je voudrais m'incorporer, me fondre, me noyer et disparaitre contre son corps. 

Certains jours, je pense aux vingt-six années qui ont composées ma vie, à ces vingt-six ans bien remplis, et je me dis c'est bon, c'est bien. C'était bien, il y a dix ans, d'être lycéenne et de fouler jours et nuits le bitume de la banlieue natale, d'avoir les cheveux violets, de grands jupons et un ami amour amant de seize ans à la beauté sombre. C'était bien, quelques années après, de traîner dans les couloirs miteux de la Sorbonne Nouvelle, de travailler chez Gallimard à côté de ce vieux fou de Philippe Sollers qui me prenait pour la secrétaire, d'aménager un minuscule appartement avec le garçon dont j'étais toujours amoureuse, après huit mois passés seule à Montréal. C'était bien, plus tard, cette vie bohème, le bébé dans le ventre de mes vingt-deux ans, les petits boulots dans des librairies où je regardais causer, planquée dans l'escalier en colimaçon, lors de soirées littéraires, des écrivains que je fréquente aujourd'hui. C'était bien, après, de mettre cet enfant au monde dans l'insouciance la plus totale, d'écrire un peu, de pleurer souvent. C'était bien, de mourir et de ressuciter. C'était bien, d'avancer les yeux crevés, de sentir les mains douces qui tenaient la mienne, de vivre dans une grande coloc' des aventures d'une drôlerie sans nom. C'était bien, encore après, l'antichambre du ciel, la rencontre du garçon aux yeux dorés, la découverte de la musique classique, les virées en moto serrée contre lui dans les nuits glaciales d'un hiver où je buvais beaucoup d'alcool, pour oublier. C'était bien, de réussir un concours, de réapprivoiser mon tigron pour ne plus jamais le quitter, de partir sac au dos au Kirghizstan, de faire Istanbul-Paris en train, de fêter mes vingt-cinq ans toute la nuit. C'est bien, d'avoir la petite fille la plus rigolote du monde, à qui je transmets ce(ux) que j'aime, Pierre Soulages et Agnès Varda, la pluie, la nuit, la pluie la nuit, le coton imbibé d'eau de rose pour le museau du matin, les mélodies qui prennent le coeur et les heures passées à ne rien faire, et basta, qu'est-ce qu'il faut d'autre pour vivre ? C'est bien, les rires avec l'amoureux de mes seize ans et le papa de mon enfant, entre deux portes, parfois. C'est bien, les textos échangés avec le garçon aux yeux dorés après trois mois de silence, nos sourires qui en disent long, les mots que je ne trouve pas pour lui raconter mon nouvel amour, ceux qu'il trouve pour me raconter le sien. Ce n'est pas parfait, loin de là. Mais c'est bien, cette vie-là, ça aura été bien. Peut-être, alors, que ça sera bien après, aussi ? J'ai atrocement peur de ça, qu'il n'y ait rien de mieux après.

Un soir d'arrêt maladie, je regarde La femme d'à côté, que je n'avais jamais vu (est-ce possible, vraiment ?), avec un thé oublié mais toujours aussi bon. Je tombe instantanément amoureuse de Fanny Ardant, si élégante et tellement ardente, ah oui, de Gérard Depardieu, de leurs tenues des années quatre-vingt, de la vie provinciale ces années-là, du bruit obsédant des balles de tennis qui rebondissent, de la narratrice aux beaux cheveux gris, des couloirs de l'hôpital qui succèdent aux couloirs de l'hôtel, des téléphones en bakélite qui sonnent dans le vide, de l'humour terriblement fin et subtil de Truffaut, de la présence discrète d'un couple homosexuel, des livres pour enfants que le personnage de Marguerite écrit et illustre, de la réplique qu'elle a sur les chansons, des scènes d'intérieur, des regards que l'on se lance à travers les fenêtres, de ce que ça dit de la passion amoureuse, de ni avec toi ni sans toi, des dernières scènes qui me font frissonner de longues minutes. La grippe ? La magie du cinéma ? Mmh, no sé. Dans le café où nous nous donnons rendez-vous, semaine après semaine, saison après saison, depuis des années maintenant, Anne commande parfois un verre de lait avec du sirop d'orgeat et des glaçons, en disant, quand le jeune homme le pose devant elle, comme pour elle-même, c'est l'enfance, ça, c'est l'enfance. Elle me parle de Marguerite Yourcenar, qu'elle a regardé dans un vieil entretien de l'INA juste avant de lire mon texte, et je lui réponds que ça ne m'étonne pas tant que ça, qu'il n'y a pas de coïncidences, entre elle et moi, jamais. Elle me parle de son enfant au regard distingué qui peut être à la fois petit diable et jeune fille aristocratique, elle me parle des sanglots qui secouent parfois l'âme quand on voudrait être encore l'enfant qu'on a été, et elle me parle de la mort, elle me parle de la mort avec ses mots surprenants, et, chaque semaine, je frissonne de longues minutes. La grippe ? Tu parles ; l'amitié, oui. 

00h34, dans la nuit parisienne, on intrigue. Les gens se retournent silencieusement sur nos silhouettes qui titubent un peu, sans jamais se lâcher, sur nos visages qui irradient du même drôle d'air, plein de plaisir, d'effronterie, d'aplomb et d'audace, cet air insolent, aussi, sûrement, de cette impertinence que l'on a au fond des yeux. Nous trinquons à la sortie du premier livre de mon amie Camille lors d'une fête surprise organisée dans un joli appartement du Xème arrondissement. Nous nous éclipsons pour aller à une autre soirée littéraire, et nous rions beaucoup, dans le premier vrai froid, avec notre amie F. adossée à son grand vélo vert. Dans le taxi qui nous ramène chez moi, on fait le compte de ce qu'on a bu ce soir-là, et le résultat ne suffit pas à expliquer l'ivresse qui nous exalte. C'est que la griserie vient des heures passées ensemble, de la folie de cette vie qu'on mène tambour battant, du temps volé au temps. Dès que nous sommes deux, la magie opère. 

Paris-Bordeaux, une échappée SNCF comme je les aime toujours autant, un vendredi après-midi. Avant de monter dans le TGV, je m'achète un jus d'orange pressé XXL, pour les vitamines, et des tas de médicaments pour essayer de combattre la toux qui me secoue le corps depuis quelques heures. Je termine L'amour et les forêts, et ça me gonfle, je n'aime pas ça du tout, finalement, je suis déçue déçue déçue et je m'endors un peu énervée. Quelques heures plus tard, je joue l'habilleuse à l'étage d'une jolie maison puis j'assiste à un très beau concert dans une petite église, assise à côté du maire du village, vraisemblablement mélomane. Le samedi, au petit matin, on file le long des pins en écoutant des chansons pourries à la radio, on est bien, il fait beau. Bien avant midi, on ouvre avec émotion le portail de la maison adorée. Le lac est sublime, à miroiter dans la dernière lumière de septembre et, après quelques sardines grillées dévorées devant l'Océan, je vais me faire rouler par les vagues méchantes et j'aime ça, comme toujours, j'aime ça, me faire jeter sur les rochers coupants, sur les petits coquillages piquants, repartir illico à l'assaut, tomber, me relever, tomber à nouveau. La nuit, on parle des peurs qui nous viennent de l'enfance et qui nous constituent, on se raconte ce qu'on aurait fait si on n'avait pas fait les métiers que l'on fait. On chuchote sous la grosse courtepointe épaisse. 

Début octobre, c'est si doux de revenir par ici, même s'il n'y a plus grand monde sur ces ondes-là. La vie change un peu, vous voyez, mais, finalement, je ne change pas tant que ça, pour ma part. Je me suis acheté un appareil à croque-monsieur à douze euros dans une petite boutique à babioles et ça fait mon bonheur. Hier soir, j'ai dîné d'un sandwich chaud avocat + cream cheese + pancetta croustillante + jus d'un citron vert + tomates cerise, et, avec un bon verre de vin rouge et Les Amours imaginaires, c'était parfait. Très montréalais. C'est pas mal non plus, les petits comprimés qui me font dormir comme une masse, parce qu'il faut bien parfois un peu de chimie pour aider à la manoeuvre. Cette année, pour la première fois, j'ai préféré une nuit noire à la Nuit Blanche. Et puis, ce matin, en relevant le store, j'ai vu que la ville avait été recouverte par un manteau gris acier. L'air a le goût des feuilles mortes. Une compotée de reines-claudes chauffe doucement sur le feu avec un peu de sucre vanillé et un peu d'eau de vie, une machine tourne avec de la teinture noire et de vieilles fringues à l'intérieur. J'ai hâte de retrouver ma fille. Demain.   



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