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Octobre
Il est près de vingt-deux heures, un dimanche soir, quand on sort du minuscule restaurant perdu au fin fond d'une librairie, où j'ai mangé une incroyable salade asiatique et bu, en guise de dessert, un jus appelé « tigre » à la belle couleur onctueuse et orangée, servi dans un verre à pied sur lequel mes ongles garance contrastaient joliment. Dans les rues pavées et légèrement luisantes, comme s'il s'était tout juste mis à pleuvoir, nos talons claquent de manière arythmique. Aucun de nous quatre ne parle vraiment ; mes compagnons pensent peut-être au concert de l'après-midi, à ce concerto de Ravel, en sol majeur, que nous avons écouté à l'heure du goûter, à ce qu'ils feront dans la semaine, à l'hiver qui approche. Moi, je ne pense à rien ; j'ai peur. Plus tard, dans la voiture de « la dame de Venise », nous hurlons de rire en nous rendant compte que nous sommes en train de remonter le boulevard Saint-Michel, pourtant à sens unique, tous feux éteints. Vers Vavin, elle me raconte cette légende qui explique qu'il faut, pour un Américain lambda, l'intermédiaire de sept personnes pour arriver à serrer la main du président des États-Unis. Elle me raconte ça en me disant tu vois, qu'est-ce que tu attends, et je ris, je ris, je ris. J'attends 2015, j'attends de changer d'appartement, j'attends des nouvelles, j'attends son retour. 

Novembre
Je suis un peu suspendue, dans cette vie mise sur pause, je suis en apnée, en apesanteur. J'attends, oui. Je flotte, à travers les jours qui passent, je flotte en essayant de faire comme si de rien n'était. Je me réveille avec la nausée, et je suis fatiguée au milieu de la journée, d'une fatigue impossible, terrassante, comme si c'était moi qui étais partie au Japon. J'essaye de le lui dire, sur Skype, où on échange quelques mots à des heures incroyables. D'une même voix, on compte les jours qui restent avant son retour. Plus que dix-huit jours. Encore dix-huit jours. Je fixe sa bouche, sur l'écran, comme si ma vie en dépendait. Ses lèvres articulent des mots d'amour qui me parviennent en décalé. Au moment où on va enfin raccrocher, la terre japonaise se met à trembler terriblement et c'est comme un mal de mer contagieux, j'ai l'impression que ma chambre bouge aussi, que mon parquet tremble, que mon corps clignote. Pendant tout le séisme, nous continuons à plaisanter depuis nos lits respectifs, et je ne peux m'empêcher de penser que c'est nous, le séisme, que c'est notre histoire d'amour, la secousse sismique qui fait tout trembler à des kilomètres, que c'est un ébranlement, un cataclysme. Une catastrophe. Croyez-moi, personne n'en sortira indemne. 

Décembre 
Une après-midi, j'écoute Éric Reinhardt, en rêvassant un peu, expliquer à mes élèves que l'écriture, c'est un travail maniaque ; il faut être un peu fou, il dit. Je me demande si un jour j'y arriverais, pour de vrai, je veux dire, et vous savez très bien de quoi je parle. En attendant, notre appartement, rebaptisé lamaisondouce il y a bien longtemps par Bertillon n'a jamais aussi bien porté son nom : le grand lit blanc, habillé de lin, me fait de l'oeil quand je passe mes soirées à découper et plier des petits papiers pour préparer une surprise à ma petite fille, accompagnée d'une tisane offerte par C. et du disque de Pierre Lapointe qui me ramène quelques semaines en arrière, quand, le coeur battant, un soir de pluie, à Bruxelles, je l'avais écouté chanter près de ma Victoire. Les soupes à la carotte et au potimaron s'acoquinent d'épices plus savoureuses les unes que les autres. La bougie pailletée brûle doucement à côté de celle qui sent le feu de bois. Les bons livres s'empilent presque tout seuls sur ma table de chevet. En rentrant, je découvre tour à tour, dans ma boîte aux lettres, le livre de cuisine de Marguerite Duras et Les aventures d'Antoine Doinel de Truffaut, où se trouvent les scénarios complets de ces petites merveilles : je déclare l'hiver ouvert. 

Janvier
À la page du 7 janvier, j'ai écrit dans mon journal, le matin, « je passe du temps à ranger entièrement sa bibliothèque », et j'ai le souvenir précis de ce moment-là, de combien c'était émouvant de discerner mon amour, seule dans son appartement, en classant ses livres, en faisant des piles de toutes ces pages que ses doigts avaient tournées un jour, de découvrir des livres en anglais et d'autres improbables, et puis, parfois, des pièces de théâtre. Je me souviens que j'écoutais un disque de lieder de Schubert, que je n'en revenais pas de ces quelques jours volés, fin décembre, entre les quatre ans de ma fille et le Nouvel An où nous étions complètement ivres à Ivry, de ces quelques jours volés au temps où nous avions décidé d'aller chercher le soleil au Portugal. La journée passée à pédaler le long de la mer à Porto, dans un soleil éclatant, ne quittait pas mes pensées. Plus tard, dans cette journée du 7 janvier, j'étais attablée avec des collègues, dans le restaurant place de Clichy où nous avons souvent rendez-vous, et quelqu'un a dit, en regardant son téléphone portable « il y a eu une tuerie à Charlie Hebdo ». Encore plus tard, en janvier, mon tigron a scandé Char-lie-li-ber-té-Char-lie-li-ber-té dès qu'elle le pouvait, on a été voir, un soir, tard, l'exposition incroyable Duras song à la BPI et on en est reparti avec quatre affiches offertes pour nos yeux qui pétillaient, le garçon aux yeux dorés m'a invitée à découvrir la Philharmonie avant qu'elle n'ouvre officiellement, les photos (& les textes, surtout les textes) d'Alix Cléo Roubaud, exposés à la BnF, m'ont sidérée. Les tirages aux sels d'argent, ses autoportraits et son corps nu, sa vie rue Vieille-du-Temple, son histoire avec Eustache, et puis le titre de l'exposition, Quinze minutes la nuit au rythme de la respiration. Dans une page de son journal, elle écrit « la lumière, donc ; rien que la lumière » et je décide aussitôt de faire miens ces quatre derniers mots, un mantra pour 2015, une devise pour toute la vie. 

Février
Mi-février, alors que la nuit est déjà tombée depuis longtemps, on fait un festin dans mon café préféré des Gobelins, celui que j'avais appris à aimer quand j'habitais l'antichambre du ciel. Bertille est pleine de chocolat fondu qu'elle a eu le droit de piquer à mes profiteroles, sa bouille de chaton pris en faute attendrit la salle entière, on fond d'amour, on rit. Un bus et nous voilà gare d'Austerlitz, on saute dans le train de nuit qui nous emmène à la maisontanière, et le voilà enfin, le repos tant attendu. Les journées sont douces, uniquement rythmées par des choses agréables : la lecture de Max et les maximonstres avec un bambin sur chaque genou arrive peut-être en tête du classement, à moins que ça ne soit les cabanes fabriquées dans la forêt pendant des heures, avec les joues rouges et la perspective d'un pain d'épice maison tout chaud en rentrant, la musique jouée tous ensemble, les farçous mangés brûlants au marché du dimanche matin, ou bien simplement la contemplation des marches qui grincent, des papiers peints anciens et des habitants (humains, animaux et végétaux compris) de cette maison que j'aime tant. 

Mars
Parfois, je fais rire mon psychanalyste aux éclats, et, trois ans après le début de l'analyse, je me rends compte que j'aime toujours autant ça (on en pensera ce qu'on en voudra, il n'empêche que j'aime bien, oui, voir les yeux de Jaccottet se plisser parce que j'ai eu un bon mot). Ce jour-là, début mars, il me conseille une boutique où acheter de bons fruits car je suis attendue avec un dessert à un dîner dans le Xème arrondissement. J'arrive les bras chargés des dernières mandarines de la saison. Dans la boîte mail secrète, celle dont le mot de passe est rocambolesque, on échange des mots contre des sons, et ça fait battre le coeur. Un soir, je récupère l'adresse d'Adèle Haenel, je me promets de lui écrire et puis je ne lui écris jamais. Les petits matins sont doux, si doux, il arrive qu'on fasse l'amour avant que le réveil ne sonne, il arrive que je sois grognon comme pas possible et qu'un bain chaud résolve tout, il arrive que, d'une même voix, on s'extasie sur la playlist de France Inter en grève, alors qu'on sort juste du sommeil. Un vendredi de premier soleil, je vois quelqu'un se coucher sur le sol en hurlant de désespoir, je ne sais trop quoi penser, ça me fait mal partout, partout. Dans la même journée, il y a les couleurs de Bonnard, au musée d'Orsay, qui me réchauffent la carcasse et qui promettent le printemps. Les roses & les jaunes qu'il avait, ce type ! - il faudrait pouvoir les contempler chaque jour. L'avant-dernier jour de mars, je suis tellement fébrile en pensant que ça fait un an, ahlala, un-an-un-an-un-an, un an d'amour fou, que j'ai envie de faire n'importe quoi : je commence par lui faire une blague téléphonique, et je ris à m'en étouffer. Le soir, la main accrochée fort à la sienne, je découvre que la soirée va commencer dans un bar un peu pourri, comme un an auparavant, et, autour des mêmes bières, nos bières, on se remémore d'une même voix le film d'Alain Resnais qu'on avait vu sans le voir. Aimer, boire et chanter, il s'intitulait, et, à défaut de se souvenir des images, on se dit qu'on aura suivi à la lettre le programme du titre. 

Avril
À Marseille, je suis la plus heureuse. On papillonne dans mes rues chéries, et dans d'autres que je ne connais pas. Je me fais offrir une robe, et puis des boucles d'oreille, on fait l'amour l'après-midi, du yoga sur un rooftop, et un festin de crevettes chez Toinou. Il y a un Truffaut qu'on n'a jamais vu qui passe dans un minuscule cinéma dans lequel on se précipite en riant, de peur d'être en retard. La vie a cessé d'être compliquée, tout à coup, il n'y a qu'à se mettre en culotte à Malmousque pour se dire que tout ira bien. Je reviens avec une constellation de taches de rousseur sur le nez. La vie au lycée me parait plus jolie aussi, depuis qu'il y a des noms de poètes contemporains écrits un peu partout sur des post-it de couleur qui tiennent comme ils peuvent sur mon ordinateur. Au matin de mes 27 ans, sa voix dans mon oreille, avant son départ, me traite de briochetoutechaude, je me rendors un peu, me réveille à nouveau, seule, cette fois. Je déjeune à la Grande Maison avec mes deux parents, mon frère et ma soeur, on rit, on taquine les parents, on se bat pour savoir qui aura la tartelette aux fraises et qui aura l'Opéra et, pour la toute première fois, je me rends compte que ça, juste ça, c'est un luxe immense, un privilège qui donne le tournis, un des plus jolis cadeaux. 

Mai
Le 2 mai, on hurle d'une même voix, avec Victoire, on ne meurt plus d'amour, sur la chanson du même nom qui passe en boucle dans la voiture. Les essuie-glaces nous accompagnent en rythme. On vagabonde en Normandie, sous la pluie et on s'en fout, on est si bien, là, dans nos confidences & nos silences. On a pour camp de base une improbable maison où on trouve tout ce qu'il faut pour cuisiner nos nouilles soba aux champignons. On boit du très bon vin, on s'endort au milieu d'une phrase et on recommence le lendemain. Dieppe, Veules-les-roses, Mers-les-bains, Le Tréport, et mon chagrin contre son chagrin. À Étretat, on vit comme dans un film. Au merveilleux petit bonhomme asiatique de 72 ans qui porte un noeud papillon et qui nous raconte sa love story avec Madeleine, on dit qu'on reviendra en septembre, c'est sûr, pour dormir dans la chambre au papier peint aux ombres chinoises. Dans la voiture du retour, on ne parle pas tellement : que dire, quand on vient de vivre un instant durassien ? Mai morne, à part ça. Avec Bertille, on boit encore de la soupe le soir, c'est dire. À la Grande Maison, je dors des heures, comme une adolescente, dans la chambre où on entend la pluie crépiter sur le toit. Un soir, tard, on s'attable dans ce restaurant chinois que j'adore. Je lui glisse qu'on murmure que c'est le plus vieux de Paris, espérant un sourire, un regard interrogatif. La colère et le chagrin nous tiennent compagnie, alors on décide de partager un plat. Le poulet au citron arrive vite, parfaitement pâné et laqué d'une sauce au citron comme j'aime, avec beaucoup de citron. Comme il n'y a personne à part nous, la patronne nous raconte mai 68, pour nous changer les idées. Elle parle de la vitrine détruite par des pavés balancés à grand coups de slogans, de l'aquarium qu'il y avait alors dans le fond, du manque d'essence de ce printemps-là. Sur le papier posé au-dessus de la nappe, tâché un peu par nos baguettes, il y a nos deux livres qui conversent peut-être, eux, qui sait ? - dans la silhouette qui illustre la couverture du mien, c'est toi que je vois. 

Juin
Entre une cure de smoothies maison, un enterrement, une soirée passée à boire du vin et encore du vin dans un joli appartement de la Butte-aux-cailles, des matinées dans notre jardin potager préféré, un spectacle fou au Théâtre de la Ville, un pique-nique dans le parc du lycée, la lecture de Just kids et l'envie folle d'aller à NY, un piano rouge sur la plage à Cabourg, la gaieté de mon tigron joli, un concert classique au bout du RER, un rendez-vous pour déjeuner au Luco, une soirée tapas nocturnes, un tatouage commun imaginé avec Anouk & Nathan, les jarfins fous de Chaumont-sur-Loire, un cours de swing au debotté à Beaugency, le spectacle à l'école maternelle, une journée chasse aux trésors, deux jours à Bruxellesmabelle, et les jours de canicule, je crois que mes trois secondes préférées du mois de juin ont eu lieu au tout petit matin du 25, quand j'ai lancé deux énormes poignées de confettis par ma fenêtre du 2ème étage sur mon amour qui partait prendre un train le coeur lourd. J'ai ouvert la fenêtre, j'ai dit "hé !" pas fort pour ne pas réveiller tout le quartier, j'ai vu la valise s'arrêter, j'ai lancé, ça a fait choufiouuuu comme ça, au ralenti, dans l'air doux de 7h du matin, on se regardait et puis d'un coup il y en a eu plein ses cheveux et son rire a suspendu ses larmes.

Juillet
J'écris parfois de cet appartement de banlieue que j'ai appris à aimer - l'appartement, un autre que le mien ; et la banlieue, une autre que la mienne -. Je voulais donner quelques nouvelles, ouvrir doucement la vieille porte de cet endroit qui m'est cher. Est-ce que vous êtes toujours là ? Cette année, il y a eu du bleu partout, une photo pour chaque mois, il y a eu des bleus partout, une égratignure pour chaque moi. Devant : l'été. L'été sur les routes, comme depuis trois ans, avec mon tigron dans ma besace. Du temps à l'Ochéan, avec madame bleue, et puis à trois, et puis Bruxellesmabelle seule, sans ma fille. Tout à l'heure, j'ai couiné « oh c'est ma chanson préférée » en entrant dans une boulangerie très chic près de la gare Montparnasse. La boulangère, qui prenait délicatement mon croissant avec des gants, m'a regardée d'un drôle d'air. J'étais barbouillée de mascara, et puis je racontais n'importe quoi, ce n'était pas du tout ma chanson préférée mais c'était un tout petit peu réconfortant d'entendre chanter Dominique A alors que je venais de laisser Bertille seule dans un train. J'ai glapi un merci et je me suis enfuie, mon croissant sous le bras. À une table du café d'en face, j'ai sangloté une bonne heure avant de pouvoir y goûter. La vision de sa petite bouche à mourir qui articulait I love you à travers la vitre va me poursuivre quelques jours. Fin août, si tout se passe bien, nous accosterons à Belle-Île la bien nommée où, pendant quinze jours, nous partagerons les mêmes nuits. Ce n'est jamais arrivé, c'est un peu magique. 



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