06 décembre 2010

// Au début, c'était un pari. Quelques mots échangés, comme ça, avec Anaïs. Et si on allait à Bruxelles entre filles, s'extasier en vrai devant le si joli magasin de Morgane, manger une gaufre, se balader ? Chiche ? Chiche ! Une offre sur les billets de train, quelques semaines d'attente, et puis, samedi matin, nos retrouvailles sur le quai de la gare, moi et mon -très- gros ventre et Anaïs et sa nouvelle coupe de cheveux. Le train qui sort de la nuit dans des paysages enneigés, le métro puis les tous petits pas pour ne pas glisser sur les trottoirs verglacés. Et puis, Morgane, son si doux sourire, et sa petite merveille de magasin, dans lequel nous attendait sagement tout ce qu'il fallait pour l'atelier qu'Anaïs allait animer. Un moment un peu magique, complètement suspendu, l'odeur des gouaches, les petites mains concentrées sur les pinceaux, les gros flocons de neige à travers la vitrine, et, petit à petit, les chats qui prennent vie tout autour, ceux de Marie, de Romane, et d'Anaïs... / Une après-midi entre filles dans la neige, passée à traîner aux Petits Riens, à glisser sur les pavés, à attendre le tram les joues rougies, à goûter de cupcakes délicieux offerts par une fée aux boucles d'or, à acheter, parmi d'autres babioles, de quoi nourrir les oiseaux aveyronnais chez Dille & Kamille, et m'y faire offrir un sac par Anaïs, et à nous réfugier enfin dans un café pour manger une vraie gaufre de Liège, alors que la neige tombait toujours. / Et, plus tard, la boutique de la gare, qu'on dévalise en achetant des tas de gourmandises, le train du retour, nos piapias incessants, et, quand je rentre enfin à l'appartement, l'odeur inattendue que j'aime tant du sapin de Noël. V. m'avait fait la surprise d'aller en acheter un gigantesque avant d'aller travailler au Salon du Livre, l'avait laissé toute la journée au vigile du Salon, avant de revenir avec en métro et de l'installer juste avant mon retour. / Compter les jours avant l'arrivée présumée de l'Énergumène -treize jours !-, organiser une soirée pyjama avec les copines de toujours, penser, en bouclant enfin cette fameuse valise de maternité, au jour où l'on quittera notre petit appartement, ce jour où nos vies ne seront plus jamais les mêmes, avoir très, très, très envie de manger japonais tous les jours depuis un chouette déjeuner pris en compagnie de Clem, Lisa et Marie, regarder V. repasser les tout minuscules petits habits en chantant Silent night avec sa voix de crooner, rire, me blottir dans son cou, regarder la neige tomber. //

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29 novembre 2010

l'amour c'est bleu difficile

     C'est l'histoire d'une nuit d'amour, mais peut-on vraiment raconter une nuit d'amour ? C'est l'histoire d'une nuit d'amour qui lave le cœur pendant que la première neige lave le ciel, une nuit d'amour froid dehors chaud dedans, une nuit d'amour avec une couette comme un nuage. C'est l'histoire d'une nuit d'amour pleine de fous rires et de chuchotements, une nuit d'amour panne d'électricité et chandelles sur la cheminée, une nuit d'amour loin de tout. C'est l'histoire d'une nuit d'amour you look so cold tonight, your lips feel like winter, your skin has turned to white, your skin has turned to white et surtout une nuit d'amour and you will be my fill, yes you will be my fill, une nuit d'amour à la machine, une nuit d'amour pour toujours.

     C'est l'histoire d'un matin d'amour, mais a-t-on le droit de raconter un matin d'amour ? C'est l'histoire d'un matin d'amour à regarder par la fenêtre, un matin d'amour avec des ronds de fumée dans l'air gelé, un matin d'amour à dévorer des bonbons acidulés au cassis, les plus jolis. C'est l'histoire d'un matin d'amour ciel bleu après la tempête, un matin d'amour feuilles mortes et cœurs vivants, un matin d'amour pour toujours.

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23 novembre 2010

retiens la nuit



     Je crois bien qu'il faut décider très fort, fin octobre, que novembre sera bien pour que novembre soit bien. Sinon, si on le laisse faire, je trouve qu'il finit toujours pas mal tourner, ce mois-là. Je me souviens de novembre 2008, de la folie qui m'habitait à ce moment-là, de l'avion toute seule au-dessus de l'Océan pour surprendre V. pour ses vingt ans. Le 16, il a eu 22 ans. J'ai fait ses gâteaux préférés, caché des cadeaux sous le lit, allumé des bougies. Le lendemain, j'avais rendez-vous avec mon papa rue du Cherche-Midi à dix heures, mais la boutique où il voulait acheter un portefeuille à V. -le même que celui qu'il a depuis vingt-cinq ans- n'a ouvert qu'à onze heures et demi. On a d'abord bu un bon chocolat chaud en essayant de traîner le plus longtemps possible dans le café avant d'entrer dans toutes les boutiques de la rue, pour nous réchauffer un peu. C'était drôle, mais je suis tombée malade. Le soir, à la grande maison, les parents avaient fait le repas qu'il avait commandé, on a chanté bon anniversaire, nos vœux les plus sincères, et les yeux de V. se sont illuminés quand il a découvert son cadeau. Vendredi, on était une trentaine dans un bar pour le fêter encore, il y avait la moitié de sa promo que je ne connaissais pas, et des garçons charmants qui sont venus me dire beaucoup de bien de lui. Dans le taxi du retour, au milieu de la nuit, je pensais à quel point je l'aimais, à la vie à la mort.
     Les autres jours, je les passe à travailler à l'appartement. Pour la fac, pas beaucoup, et pour d'autres projets, beaucoup. J'hiberne un peu, aussi, je n'ai plus tellement envie de mettre le nez dehors. Surtout qu'ici, il y a des chocolats chauds vraiment, vraiment très bons, et quand V. rentre des courses, il rapporte du thé déthéiné délicieux et un nouveau labello à la camomille qui sent l'hiver. Je ris en lisant cet article de mon cher, si cher, W. Mouawad, et je pleure en relisant, comme je le fais chaque année, L'Arbre aux haricots, un de mes livres préférés. À la grande maison, ma maman m'apporte un cadre cassé dans lequel il y a un poème écrit par un de leurs amis pour ma naissance. C'est un sonnet, intitulé Retiens la nuit, qui dit combien j'étais une petite fille qui ne dormait pas. Il est à présent dans notre chambre, près du berceau en carton de l'Énergumène. Je crois, vraiment, que je ne lui en voudrais pas trop si lui aussi retenait la nuit. J'aime déjà tellement ces heures de nuit blanche où il n'y a que le silence et lui qui frétille sous mon nombril. Même si cette année, je ne l'avais pas vraiment décidé, c'est un bon mois de novembre.

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10 novembre 2010

à la santé du feu, et de la flamme

// Croyez-le ou non, je reconnais toujours quand le schlac que fait la porte de l'immeuble en s'entrebâillant est produit par V. Je connais par cœur le bruit de sa petite clé qui ouvre la boîte aux lettres pour prendre le journal, puis ses pas dans l'escalier. Je sais, alors même qu'il est encore sur le palier, quand il a une surprise pour moi qu'il essaye de cacher dans son dos, ou bien quand la journée s'est mal passée, je sens son humeur à travers la lourde porte blindée. C'est toujours un moment étrange, je sais qui il est à cet instant précis, mais lui ne sait pas que je sais. Trois secondes en suspension, je retiens mon souffle, la clé tourne dans la serrure, et le temps reprend sa vitesse normale, il entre en scène et tout est transformé, toujours. / Mes copines m'ont accompagnées à une prise de sang qui devrait, normalement, être l'une des dernières. Cette fois-ci, je suis tombée sur un vieux bonhomme grincheux qui a longuement fouillé l'intérieur de mon bras gauche avec son aiguille avant de décréter que c'était trop difficile et qu'il allait piquer le bras droit. Je suis sortie du labo avec deux pansements qui ont révélé quelques heures plus tard deux gros hématomes, pour seulement quelques petites gouttes de sang versé. Heureusement, les copines avaient prévu les macarons consolateurs. / Hier soir, à cette heure-ci, nous marchions dans la nuit et la tempête le long de la Seine éclairée par les phares des voitures. Malgré le froid et la pluie battante qui nous tombait dans le cou, nous marchions à tous petits pas. Il n'y avait pas un chat. Nous sommes arrivés au Batofar juste un peu avant le début du concert. Des petits lapins sur les poignets, nous sommes descendus dans la cale du navire où ça tanguait drôlement. Le cœur au bord des lèvres, j'ai écouté les musiciens se succéder serrée contre V., le bateau grinçait un peu, et c'était bien. En revenant, très tard, dans notre quartier, nous nous sommes réfugiés dans la chaleur du troquet qu'on adore où nous avons mangé des frites brûlantes en regardant la pluie tomber sans fin. / J'ai validé ma procédure aux prud'hommes, et j'ai un peu peur, d'être trop petite pour tout ça. Mais, comme me l'a toujours dit ma maman, la peur n'évite pas le danger. Alors voilà, c'est lancé, et on verra bien qui rira le dernier. / Il y a quatre grands jours blancs devant nous, et je crois qu'on aimerait bien aller à la mer. À la mer sous la pluie. //

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05 novembre 2010

    La première photo est de Camille, moi, j'appuie sur le bouton de l'ascenseur.

     Je crois que je ne sais plus écrire ici, je veux dire vraiment écrire et pas uniquement blablater avec des [/] entre les phrases. Et pourtant, dès que je me retrouve seule, c'est fou ce qu'elle parle dans ma tête, la petite voix du stylo comme je l'appelais petite, celle qui me dicte quelquefois des lignes et des lignes. Évidemment, elle se manifeste toujours au moment où je n'ai rien sous la main pour écrire, alors je l'écoute, je me dis que c'est pas mal du tout, ou alors que c'est nul, mais nuuul, et puis elle arrête de parler, souvent je n'ai rien noté, je la remercie quand même, pour qu'elle ne se vexe pas et qu'elle revienne dans pas trop longtemps. Alors, ça me fait sourire très fort de voir que j'ai été sélectionnée par ELLE dans la catégorie chroniques pour le prix des blogueuses 2010, parce que finalement, c'est peut-être ça, mon blabla entre [/], des chroniques. Je dois dire que c'est un mot qui me fait rêver, il m'évoque Marie Colmant que j'écoutais religieusement dans A toute allure, sur France Inter. Je me souviens encore de la voix de Gérard Lefort qui débutait toujours leur émission de la même manière : Bonsoir à tous et bienvenue à bord de A toute allure, le magazine d'une actualité qu'on espère chaque soir différente et pas pareille et je crois bien que pour le générique, ils avaient choisi In this world de Moby. C'était le tout début des années 2000, G. Lefort appelait les potes qui passaient avec lui à l'antenne ses gros niqueurs et ça me faisait ricaner en douce. Apparemment, il y a tout un truc avec ce concours, des bannières clignotantes à mettre sur son blog, des votes, des appels aux votes, des échanges de votes. Je ne ferais rien de tout ça, je suis tout simplement réjouie du nombre de votes que j'ai déjà reçu [merci à vous !] et d'avoir réécouté Moby ce soir. Bon, j'aurais adoré gagner, juste pour le visage de Mamy quand elle aurait vu ma photo dans son canard, et sa voix que j'entends comme si j'y étais : mais mon poulet, qu'est-ce que tu as fait exactement ? 
     Dans le bus, V. fait la conversation aux vieilles dames, il leur dit que les températures que nous avons en ce moment à Paris n'ont jamais été aussi clémentes depuis 1924, elles soupirent de soulagement en disant que c'est pour ça qu'elles ont si chaud, et après je n'écoute plus parce que je repense aux jours passés. Il y a eu la journée avec Laure, à faire de la cuisine avec un nombre astronomique d'enfants, et mon gilet rose le matin noir de chocolat le soir. Il y a eu Camille qui est venue passer quelques jours, notre virée rituelle à Merci, ses photos de notre appartement avant le grand chambardement, pour nous souvenir de comment c'était quand on était encore que deux. Il y a eu la fête pour mes 22 ans et demi, parce qu'on ne fête jamais assez son anniversaire, surtout quand c'est un double chiffre, avec encore un gâteau-vingt-deux, des amis et de la bonne musique, des discussions entre copines dans le noir de la chambre d'amis de la grande maison. Il y a eu le tricot débuté grâce à ma copine Léo qui est trop fortiche, une couverture minuscule mais pour laquelle je me concentre très fort, et tous les goûters-tricots que nous sommes bien obligées de faire pour voir si on avance bien et surtout pour manger plein de trucs délicieux en buvant du thé. Il y a eu le rose à lèvres pour égayer mon visage trop blanc, les quarante kilos de coings offerts aux parents et la grande maison submergée par les fruits, les pots de gelée, les boîtes en fer emplies de pâte de coings. Il y a eu le cours de relaxation à la maternité, où V. et moi avons passé une heure à dormir sur les tapis de la salle rose, le déjeuner chez les amis tamouls à manger avec les doigts comme là-bas, le début de Mad Men, les pyjamas Petit Bateau bradés à Barbès. Il y a eu les longs trajets en voiture à écouter des disques, et le bébé qui ne bouge que lorsqu'il entend la Callas, les débuts de V. à la télévision, le conseiller syndical aux prud'hommes qui me dit tout dépend, mademoiselle, du prix que vous accordez à votre dignité. Il y a eu les nuits un peu trop blanches, les gens qui me demandent comment va l'Énergumène, d'autres comment se porte le crazybaby, Nathan qui l'appelle l'Énergugu, et je trouve ça fou qu'on pense à lui, souvent, moi qui me réveille encore certains matins avec le sentiment que tout ça n'existe pas vraiment, que c'est sûrement une vue de l'esprit. Il y a eu tout ça, trois fois rien en somme, et bien plus encore, il y a moi qui n'arrive plus à écrire, et qui espère que vous ne m'en voudrez pas trop, de laisser par ici uniquement quelques blablas entre deux [/], bien loin, jle sais bien, des gros niqueurs de mes onze ans.

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13 octobre 2010

// Samedi, il y avait le soleil. V. en a profité pour mettre sa veste rose, et ensemble, nous sommes passés faire un petit coucou à Barbara. C'était fou de la rencontrer enfin, depuis le temps qu'on s'écrit, et depuis le temps que j'admire son travail et la vision tellement incroyable qu'elle peut avoir de notre monde. Il y avait cette jolie petite fille, et quelques feuilles mortes dans les rues. Puis j'ai couru pour aller déjeuner avec Sofia et son joli ventre tout rond, des crêpes dégustées en terrasse, celles de la meilleure crêperie de Paris, et nous avons discuté des prénoms de nos bébés à venir. J'ai ensuite retrouvé V. pour aller chez notre sage-femme homme, W.-la-Moustache, sûrement une espèce de magicien, qui nous apprend à communiquer avec l'Énergumène. Le soir, des amis tamouls invités à dîner, et même si ça faisait plus d'un an qu'on ne les avait pas vus, tout est revenu instantanément, leurs sourires aux dents blanches, les odeurs de l'Inde, et le petit mouvement de tête de droite à gauche pour dire, oui. / Dimanche, la porte de la grande maison était grande ouverte quand nous sommes arrivés, la chatte faisait la sieste sur la passerelle, et il y avait plein de fraises pour le dessert, comme si c'était le printemps. Il y avait surtout l'amie américaine de passage à Paris qui nous a raconté, les larmes aux yeux, comment elle a rencontré l'amour en dansant le swing, elle qui n'y croyait plus trop, à plus de cinquante ans. Le soir, à minuit pile, on a frappé à la porte de l'appartement. C'était la nouvelle voisine d'en-dessous, américaine elle aussi, qui avait poursuivi son chat dans les escaliers en oubliant ses clés à l'intérieur. La porte avait claqué, et elle avait attendu, en pyjama et le chat dans les bras, le retour de son mari parti en week-end à Berlin. Il venait de rentrer, épuisé, mais n'avait pas les clés non plus. On a fait un peu de place dans l'appartement, proposé de faire un thé, appelé un serrurier qui leur a coûté une fortune, et découvert qu'on avait plein de points communs pendant que leur chat explorait l'appart'. Le lendemain, il y avait sur le paillasson une jolie carte de remerciement, avec une invitation à dîner, et un pot de miel fabriqué dans les ruches du parc de notre quartier. / Mardi, je sursaute en entendant Laure m'appeler par mon prénom. Elle m'a reconnu parce que j'ai le plus gros ventre de la place Saint-Michel où on a rendez-vous. Encore une bien jolie rencontre, pendant laquelle je me surprends à n'être pas si timide que ça, finalement. En rentrant, je tombe en plein sur le départ de la manif', que je suis un peu, avec un hotdog et le soleil dans le cou. V. arrive au moment où je retrouve une photo de moi enfant, et où je contemple l'immeuble d'en face, qui ressemble à une grande maison de poupées, avec une rose comme je n'en avais jamais vu, juste comme ça, pour faire une petite surprise. Je souris en m'endormant pendant qu'il chuchote des secrets à notre bébé, et je souris ce matin, en trouvant sur la table, comme tous les matins, le Libé et un petit mémo pour les médicaments que j'oublie toujours de prendre, sinon. Je crois que ce soir, après un goûter avec des copines, on ira voir en amoureux Les rêves dansants, ce film qui me fait tellement envie, à la dernière séance, celle qu'on préfère. Et puis, demain, c'est sûr, je prendrai le temps de dire thank you for your love aux gens que j'aime. //

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06 octobre 2010

// Le plaisir de nous retrouver tous les deux dans un aéroport, sereins, sans séparation ni course effrénée pour attraper un avion survolant l'Atlantique comme ce fut beaucoup le cas il y a quelques temps, et le plaisir de pouvoir profiter un peu de ce lieu si étrange où il se passe toujours des choses merveilleuses. / L'arrivée de nuit, la location de voiture de nuit [crazy !] et les premières heures en Crète à rouler, de nuit, sans jamais s'arrêter, à s'enivrer de l'air chaud et de l'odeur de la mer qu'on ne voit pas, mais qu'on devine toute proche. / S'endormir vraiment très fatigués et se lever exactement quand on veut. / Passer les deux premiers jours à rouler beaucoup, grimper dans les montagnes où même les oliviers se font rares, cueillir des grenades et des citrons sur le bord du chemin, regarder V. bavarder avec l'âne, découvrir de petites tavernes perdues tout là-haut et dîner sous les guirlandes et les étoiles, se régaler de tzatziki et de légumes délicieux et de yaourt et de miel. / Découvrir, le troisième jour, une crique qu'on atteint par la mer, en mettant le panier de plage sur la tête et en retroussant son pantalon, une crique perdue avec quelques transats abandonnés, un peu d'ombre et du sable tout doux. Décider d'y venir tous les jours, déclarer que nous sommes les nouveaux Robinson Crusoé, rire d'entendre V. m'appeler Vendredi, s'organiser de mieux en mieux chaque jour, apporter des petits pique-niques, un jeu de dames, creuser des trous pour mettre nos bouteilles au frais, explorer la petite grotte de la plage, et nager, nager, nager. Se faire surprendre par la pluie, décider de rester quand même, se construire une cabane avec les moyens du bord, nous y tenir blottis en attendant que l'averse passe, disputer des parties de dames, s'endormir au soleil et se réveiller avec la mer qui nous lèche les orteils, se poursuivre dans l'eau transparente en criant que le dernier mouillé a perdu. / Laisser la vie passer, tenir notre carnet de voyage, pour qu'il rejoigne les autres dans la bibliothèque, tracer avec des jolis feutres, et en tirant la langue, les chemins parcourus sur la grande carte routière. / Et puis, quitter notre crique perdue, refaire la valise, débarquer à Héraklion et y chercher la meilleure boutique d'huile d'olive pour en rapporter aux parents, se disputer, oh, pas beaucoup, et puis c'est comme un rituel du voyage, parcourir en courant et dans tous les sens cette ville labyrinthique, sous le soleil de midi et sous le nez des crétois qui doivent se demander ce que fabrique une femme enceinte à faire tant d'aller-retour dans les rues en pente en disant qu'elle va rater l'avion, si ça continue comme ça, arriver bons derniers à l'embarquement, comme au bon vieux temps, et croquer le soleil par le hublot, une dernière fois. //

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04 octobre 2010

Je viens de rentrer d'un magnifique voyage en amoureux en Crète, je trouve tous vos petits mots, et j'ai les joues toutes chaudes. Merci, merci, merci ♥
J'ai eu envie de me relire, alors que je le fais rarement, et de pister à travers mes mots et mes photos des indices de la présence, consciente ou non, de l'Énergumène.

, j'étais ô combien fatiguée et le rituel de la sieste devenait quotidien. Il y avait la soutenance de mon mémoire avec mon gros ventre alors que je n'avais pas vu mes profs depuis avril, et ma demande de transfert pour un master par correspondance, bien plus pratique pour cette année qui s'annonce un peu folle.

, il y avait les copines de toujours venues m'accompagner pour mes prises de sang, comme à chaque fois. Elles avaient gardé en réserve les anecdotes les plus croustillantes des derniers jours pour me les raconter au moment propice, celui où je redeviens gamine et que je dis que je n'y arriverai jamais, que j'ai peuur, et que la dame dit que bah dis-donc, si je commence comme ça, mais commeeent je vais faire pour l'accouchement, elle se le demande, hein. Il y avait aussi le coup de frais apporté à ma chambre de jeune fille, le rangement de toute la bibliothèque des livres pour enfants, et les réparations du berceau qui fut le mien, remonté de sous la maison par mon papa chéri, pour quand on viendra à trois à la grande maison.

, j'ai mal aux jambes à rester debout toute la journée à la librairie sans jamais m'assoir. Plus tard, Mamy regardait mon ventre avec extase et me disait que le bébé est une fille, parce que j'ai un si joli teint que c'est sûr, et puis de toutes façons, elle préfère les filles. Et V. prenait des photos de mon ventre rond et blanc dans l'eau sombre du lac.

, je brunchais avec Lisa et Audrey avant d'aller aider mon amie P. à déménager. C'était dur de grimper jusqu'au bel appartement d'Audrey, on a parlé d'avenir, je crois que j'étais sereine. Il faut dire que j'avais donné quelques jours avant leurs petites enveloppes à Nathan et Anouk, dans notre restaurant préféré. Les enveloppes de l'annonce. À l'intérieur, j'avais glissé une lettre différente pour chacun, que j'avais mis bien longtemps à écrire. J'ai vu Anouk devenir très rouge, et ses jolis yeux s'embuer pendant que Nathan balbutiait qu'il n'y croyait pas, que sa grande sœur, que V., qu'il allait être tonton. Ils avaient promis de garder le secret et de ne rien dire aux parents. Le soir de la finale de la coupe du monde de foot, nous sommes arrivés avec les deux enveloppes restantes, une pour maman et une pour papa. Ce que nous ne savions pas, c'est qu'ils avaient invité tous leurs amis et voisins à venir voir l'événement sur notre minuscule télé des années quatre-vingt qui ne marche pas, et qu'ils ne regardent jamais, d'habitude. C'était trop tard pour reculer. À la mi-temps, nous les avons amené sur la passerelle, et nous leur avons tendu les enveloppes. Après, j'ai un peu oublié, c'était fou et flou, le champagne, la télé délaissée, tous les amis autour de nous, les larmes de papa, et, très tard dans la nuit, maman qui me borde dans mon lit en me caressant le front, et moi qui pleure parce que je reste sa petite fille et que j'en ai besoin, tellement besoin.

, après les délices préparés par V., j'ai eu envie de citron et que de citron. Je mangeais tout au citron. Ce qui lui faisait dire qu'on allait avoir le crazybaby le plus acidulé du monde, un vrai petit bonbon.

, V. décidait un dimanche matin de partir au bord de la mer, sur notre plage d'amoureux, pour adoucir nos deux cœurs qui cognaient bien fort. Il a préparé un petit pique-nique pendant que je faisais le sac avec les affaires de plage, dans lequel j'ai glissé le test de grossesse. Quand nous sommes arrivés, il a découvert le test et j'ai découvert les petits pots pour bébé qu'il avait acheté. Alors, je crois que c'est là qu'on a vraiment su qu'on allait être parents, et, quand la nuit tombait, au crépuscule, nous sommes entrés dans une transe dansée, un rituel d'indiens, on a planté le test dans le sable, allumé des bougies autour et fait cadeau à notre bébé du ciel et de la mer de printemps.

, je retrouvais enfin cette photo chez mes parents. Je ne l'avais vue qu'une fois dans ma vie, quand j'avais un peu moins de dix ans. Je n'y pensais jamais, j'avais même oublié qu'elle existait. Et puis, pendant plusieurs jours, j'ai eu cette image en tête, qui ne me quittait pas. J'y pensais la nuit, quand je somnolais elle venait flotter derrière mes paupières, si bien que j'aurais pu en décrire chaque détail. Un soir, en rentrant de la librairie, j'ai su ce que ça signifiait. J'ai su que ça voulais dire que j'étais enceinte. Et qu'il ne fallait pas que je dise ça à quiconque, parce que ça faisait sacrément frappadingue. Je suis rentrée à l'appartement, j'ai appelé V. pour qu'il achète un test de grossesse, même si c'était inutile, j'étais sûre de moi. Il est ressorti faire quelques courses pendant que le petit truc en plastique confirmait ce que je savais déjà, et j'ai dévalé les escaliers pour venir à sa rencontre dans la rue. Son visage à ce moment-là. Plus tard, j'ai donc cherché cette fameuse photo, et je l'ai retrouvée, telle que je la voyais, exactement. Après, il y a eu un café partagé avec Audrey un jour de grand soleil, mon étonnement devant mon désir de lui en parler alors que nous ne nous étions vues qu'une fois en vrai, nos doutes exposés et sa présence, sans jugement ni parole déplacée. Les rendez-vous à la maternité, et notre stupéfaction en apprenant que celui qu'on appelait déjà l'Énergumène était là depuis plus de deux mois.

, je ne comprenais pas pourquoi j'avais si chaud au concert de Benjamin Biolay, pourquoi ça tanguait quand je marchais, et pourquoi j'étais si fatiguée. Je mettais ça sur le compte de la tristesse de notre séparation avec V., de mon inquiétude. Je ne savais pas. J'écrivais sans savoir.

, je me relis, et je m'étonne de la puissance de l'inconscient.

, je pensais que j'étais chahutée par la vie, alors que j'étais surtout chahutée par la Vie.

, enfin, il y avait ce jour magnifique. Les six ballons pour nos six années ensemble, l'amour, l'amour, l'amour, les surprises de V., Suzie Blue en boucle, le début du printemps, notre bonheur. Je me souviens de la pluie au petit matin, et de l'odeur du macadam mouillé. La pluie, un cadeau de bienvenue pour l'inattendu, un cadeau inattendu pour le bien-venu. Et la femme brune, plusieurs mois après, qui, relevant les yeux de l'écran de la toute première échographie, dit que le bébé a sûrement été conçu le 19 mars, et me demande si cette date me dit quelque chose.

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22 septembre 2010

l'Énergumène

Je lui raconterai qu'il était une fois V. et moi, qu'il était une fois notre amour depuis toujours et à jamais, notre amour un peu fou que le monde ne parvient pas à écorcher, et puis je lui dirai aussi la fureur d'aimer trop fort qui nous possède quelques fois. Je lui murmurerai qu'on ne croit en rien, ni lui ni moi, et que notre seule certitude est que l'on mourra amoureux l'un de l'autre. J'essaierai de lui dire la couleur des jours qui passent, le chatoiement des lumières du ciel, la douleur, mais surtout la douceur de la vie ici-bas. Les mots se bousculeront sans doute en moi quand je voudrai lui écrire son histoire, lui écrire sa vie secrète pendant plus de deux mois, pendant que V. et moi nous déchirions sans rien savoir de sa présence, et lui raconter nos retrouvailles, notre amour à nouveau, plus fort encore. Je lui décrirai cette rame de métro dans laquelle j'ai deviné son existence, la chaleur étouffante de la fin du mois de mai, le visage de V. quand j'ai couru dans la rue à sa rencontre pour le lui dire, et nos cœurs qui battaient la chamade au bord de l'océan, là où on lui a offert la mer et le ciel de printemps en talismans. J'écrirai les yeux de ceux que j'aime quand ils ont su, notre euphorie à tous les deux, cette joie qui ne nous quitte plus, et la peur aussi, tapie un peu en-dessous, l'émotion de V. au moment de signer, à la mairie, la déclaration officielle. Et puis, je crois qu'il sait déjà, l'Énergumène, le crazybaby, la petite pinotte, à quel point il a bouleversé nos deux destinées, alors je ne dirai plus rien, et je l'écouterai vivre, la petite pulsation pour trois mois encore blottie en moi.

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19 septembre 2010

«Ces objets si parfaitement domestiqués...*

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IMGP5534 IMGP5542 IMGP5545 IMGP5532
IMGP5551 IMGP5552 IMGP5568 IMGP5577
IMGP5547 IMGP5537 IMGP5565 IMGP5539
IMGP5562 IMGP5560 IMGP5557 IMGP5570

Ça y est !
On l'a fait, finalement.
On a tout sorti des placards, mis dans un coin de l'appart' ce qui était périmé ou cassé, on a essayé nos vieux habits, décidé d'en jeter certains, d'en donner d'autres, on s'est raconté plein de petites histoires liées à tous ces objets, on a relu de vieux carnets, réaménagé la bibliothèque, et finalement tout nettoyé.
On a mis quatre grands sacs en plastique bleu à la poubelle,
et on s'est senti légers, légers, légers !
Mais les objets qu'on avait vraiment aimé, les objets qui nous faisaient murmurer des tu te souviens, on n'a pas eu le cœur de les laisser comme ça sur le bord du chemin, alors on les a pris en photo.
Pour ne pas les oublier.
Pour sauver comme on peut, la vie.

* ...qu'ils auraient fini par les croire de tout temps créés à leur unique usage
Georges Perec, Les Choses, 1965.

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